NORTHUMBERLAND
Comme je l’ai déjà dit, l’hon. John Morrissy avait été élu par ia belle majorité de 1921, la plus forte majorité jamais remportée dans ce comté depuis la Confédération. En 1917, il avait été battu par une majorité un peu moindre (1047) par M. W. S. Loggie, tous deux anciens libéraux; mais M. Loggie s’était allié au gouvernement d 'Union et à sa politique de conscription, et tout le vote anglais s’était rangé de son côté, sans considération de parti.
Ces deux élections de 1917 et de 1921 avaient eu lieu au mois de décembre, toutes les deux, par une température naturellement des plus froides.
Comme d’habitude, j’avais pris part à plusieurs assemblées, à la Rivière-du-Portage, à Néguac et à Rogersville. Dans ces localités, M. Morrissy avait, en 1917, remporté d’immenses majorités, mais non pas suffisantes pour renverser les suffrages des grands centres anglais du reste du comté.
En 1921, je lui avais donné la même aide, et dans d’autres endroits aussi, et l’élément anglais libéral était revenu à la politique.
M. Morrissy était un très honnête homme, commandant le respect de ses adversaires comme de ses partisans. Il était depuis de longues années connu sous le nom de “Honest John’’. Encore jeune il avait été élu à la Législature et réélu en 1908 sous l’administration conservatrice, comme candidat indépendant. Toutefois, après son arrivée au pouvoir, l’hon. M. Hazen, devenu Premier Ministre, l’appela dans son Cabinet et lui donna le portefeuille du Ministère des Travaux Publics, qu’il retint sous l’administration Flemming jusqu’à l’année 1916, alors qu’il revint au parti libéral.
Son élection du 17 décembre 1921 fut accueillie avec joie dans toute la province, car il était connu partout et estimé de tout le monde.
Nos relations avaient un esprit de fraternité mutuelle, et rendu au parlement fédéral, c’est sur moi qu’il comptait le plus. Je cherchais à l’appuyer de toute manière et il me fut toujours reconnaissant. Durant la vacance au Sénat, à la fin de sa première session, j ’étais son favori et son candidat, mais il aurait toutefois préféré me voir accepter le poste de Lieutenant-Gouverneur du Nouveau-Brunswick, avec le privilège d’être le premier catholique appelé à ce poste dans notre province.
Mon élévation au Sénat et notre séparation ne produisit aucun changement dans ses sentiments pour moi, et comme ma chambre se trouvait sur son chemin pour se rendre à la sienne, il était entendu qu’il devait rentrer me voir aussi souvent que convenable.
A la fin de la session de 1924, nous avions ensemble causé intimement de l’avenir. Je le voyais au Sénat avant longtemps, et son fils Charles, alors à la Législature du Nouveau-Brunswick, serait naturellement son successeur.
Tout en ayant confiance dans mes prédictions, il souriait à mon optimisme. Telle fut notre dernière conversation, la veille même de la prorogation du Parlement le 19 juillet 1924. Je devais aller le voir pendant les vacances et faire avec lui une visite à ses bons électeurs dans certains districts. Mais l’homme propose et Dieu dispose.
Peu de temps après, nous apprîmes avec chagrin qu’il était dans un hôpital à Chatham, mais que son état n’était pas grave et qu’il devait même retourner chez lui dans peu de temps.
Quelle ne fut pas notre pénible surprise d’apprendre soudain sa mort à ce même hôpital au moment même où il devait rejoindre sa famille.
Je me rendis à ses funérailles qui furent certainement les plus impressionnantes qu’on ait jamais vues dans cette partie de la province.
Cette vacance aux Communes nécessitait une nouvelle élection dans le comté de Northumberland. Une convention libérale fut appelée aussitôt l’élection annoncée officiellement pour le 7 octobre.
M. W. B. Snowball, fils du défunt Lieutenant-Gouverneur, autrefois député de ce même comté, fut le choix de la convention, de la Province, fut le choix de la convention.
M. Snowball était certainement un homme de grande expérience et qui avait toujours pris un grand intérêt à la chose publique.
Dans l’intervalle, nous étions appelés à Montréal et à Ottawa. Mon fils, toujours occupé à l’enquête des grains, était à Montréal, où lés jeunes filles devaient suivre les cours du Villa-Maria. Son fils Wilfrid irait à Ottawa suivre les cours de l’Université, afin d’épargner les voyages et la fatigue.
Je conduisis moi-même mon petit-fils à l’Université d’Ottawa. Les autres enfants devaient plus tard venir avec leur mère s’établir dans la capitale, pendant que leur père préparerait son rapport sur cette enquête.
A mou retour à la maison, je trouvai une lettre de M. Snowball demandant avec instance ‘de vouloir bien l’accompagner dans les districts de Néguac, de la Rivière-du-Portage et de Rogersville. Chose remarquable, c’est ce M. Snowball qui dans l’automne de 1904 était venu me rencontrer à Tracadie, me supplier d’aller à l’aide de M. Loggie dans ces endroits mentionnés. Exactement vingt ans plus tard le même M. Snowball venait me supplier de lui rendre les mêmes services pour lui-même dans les mêmes districts.
Je fus bien content de la victoire et M. Snowball se distingua dans les districts que nous avons visités ensemble et où nous avons adressé la parole, M. Snowball obtint à peu près le même vote que ses prédécesseurs avaient obtenu avec ma coopération. Sa majorité fut de 639.
L’homme avait un grand talent, mais comme pour tout hommes d’affaires, il y avait certains préjugés contre lui dans quelques districts de ce grand comté.
Je fus bien content de la victoire et M. Snowball se distingua au Parlement durant la seule session de 1925 que la Providence lui alloua. Il mourut subitement pendant la campagne suivante après avoir été choisi par la convention à l’unanimité.
L’HON. J. P. BYRNE, PROCUREUR-GENERAL, EST NOMME JUGE DE LA COUR SUPREME.
Au plus fort de cette lutte pour M. Snowball, une vacance se fit à la Cour Suprême par l’appel de l’hon. II. A. McKeown, juge en chef de la Cour Suprême du Nouveau-Brunswick pour la division du Banc du Roi, à la position de commissaire en chef du bureau des commissaires des chemins de fer du Canada, devenue vacante par la mort de l’hon. Frank Carvell.
Comme on l’a vu, il y avait à peine un an qu’un Acadien, l’hon. Arthur LeBlanc, avait été nommé juge de cette même Cour. Aujourd’hui, l’hon. J. P. Byrne avait certainement tous les droits possibles à ce poste. Sa nomination fut très populaire dans le comté de Northumberland, où la population irlandaise catholique est de plus d’un tiers 'de la population totale du comté, et l’hon. M. Byrne s’était acquis l’estime et le respect de tous comme Procureur-Général dans le gouvernement de l’hon. W. E. Foster, puis dans celui de l’hon. M. Veniot depuis l’élection de 1917.
L’hon. Premier Ministre du Canada était en route pour Chatham et New-Castle, et un comité fut formé à sa demande composé des Ministres Provinciaux, du Ministre fédéral, l’hon. A. B Copp et de moi-même, pour lui faire rapport dès son arrivée à Ottawa. Ce fut fait dès le lendemain, et à l’unanimité, le comité envoya sa recommandation par télégramme à Ottawa alors qu’il arrivait dans la Capitale. Quelques jours après, nous apprenions la nomination de l’hon. M. Byrne comme juge 'de la Cour Supérieure.
J étais au comble de la joie, car M. Byrne était un de mes plus smceres amis, toujours reconnaissant des services que je lui avais rendus dans ses élections et surtout au cours de sa première campagne électorale en 1908, qui lui avait ouvert sa brillante carrière.
A sa place, le Premier Ministre du Nouveau-Brunswick appela M. Rand, un avocat distingué de Moncton et un orateur de grand talent.
Son élection n’eut lieu que vers le 1er décembre, et malheureusement il fut défait dans sa ville 'de Moncton. J ’en étais peiné plus que tout autre, non seulement à cause du parti provincial, mais à cause de M. Veniot, car je sentais que son prestige devait en souffrir da^is certaines parties de la province.
Nous partions le soir même de l’élection à six heures pour Ottawa. Avant de prendre le train, des rapports, bien incomplets, il est vrai, prédisaient déjà la défaite. Arrivés à Campbellton, je reçus une dépêche 'de mon ami M. Fred McLaughlin, que M. Rand était battu par une forte majorité. J’en étais plus que peiné.
M. Yeniot devait de toute nécessité avoir un Procureur-Général. Je ne voulus pas me hâter de donner un avis à M. Veniot. Je décidai d’attendre à mon arrivée à Montréal, le lendemain matin, songeant toute la nuit aux résultats de cette défaite, si elle n’était pas vengée à l’instant.
Cette vacance dans la ville de Moncton avait été créée par la nomination de l’hon. Clifford Robinson, Ministre des Terres «de la Couronne, au Sénat du Canada.
M. Yeniot avait une vacance à remplir dans Gloucester, vacance causée par la nomination du juge Byrne.
Après avoir réfléchi toute la nuit sur la situation, à mon arrivée à Montréal, je télégraphiai à M. Veniot mes regrets de la défaite de M. Rand et terminai mon télégramme avec ces paroles: “Bring him to Gloucester”. J’avais décidé que la fidélité de nos libéraux de Gloucester, leur générosité à l’égard de l’hon. M. Veniot, aussi bien qu’à mon égard, nous permettaient de compter sur eux.
L’hon M. Veniot réfléchit longtemps et consulta tous ses amis avant de prendre une décision. Il avait reçu les promesses les plus enthousiastes de ses amis. Mais ce ne fut que tard dans le mois de février qu’il se décida à faire élire M. Rand dans le comté acadien de Gloucester.
La principale raison qui nous avait déterminés, ma femme et moi, de nous rendre à Ottawa à cette date, était que mon fils et sa famille étaient à Ottawa, à part leurs filles au couvent de Montréal, et que nous aurions l’avantage d’être en famille tout le temps que mon fils travaillerait avec ses collègues à son rapport sur l’enquête des grains. Si nous attendions l’ouverture de la session, ils seraient peutêtre tous repartis avant notre arrivée et nous aurions regretté notre insouciance.
De plus, j’avais plusieurs cas de soldats en mains qui demandaient mon attention et des entrevues avec les officiers du rétablissement civil des soldats.
Nous trouvâmes la famille heureuse et en bonne santé dans le moment. Mon fils travaillait ardemment toute la journée et souvent tard dans la soirée à son rapport, qui devenait très volumineux à cause des nombreux témoignages reçus de toute part.
Nous eûmes le plaisir et le bonheur d’être tous ensemble pour les fêtes de Noël et du Jour de l’An, les jeunes filles qui étaient à Montréal ayant eu congé pour cette période des fêtes. Mon fils étant trop occupé pour reconduire les enfants au couvent, je m’offris pour le remplacer. Expliquant à la bonne religieuse du convent de Villa- Maria l’ouvrage du père et la fatigue de leur mère, et que je m’étais offert pour faire le voyage avec les enfants, elle me dit avec un bon sourire: “C’est toujours le grand ’père qui est le plus jeune.”
En attendant la session, à part mes affaires, j’étudiai plusieurs ouvrages, étude que j’avais remise d’une année à l’autre: revues économiques aussi bien que constitutionnelles.
Ainsi, mon année de 1924 fut assez bien employée.
L’année 1925, au point de vue des affaires fédérales, devait commencer dans le calme et la sérénité pour se terminer dans un épais brouillard que tout effort humain ne put dissiper qu’à la fin d’une autre année.
D’un autre côté, dans les affaires provinciales, l’atmosphère politique ne pouvait être plus serein, ni plus encourageant pour la prochaine récolte qui devait se faire aux premiers jours d’août. Tout annonçait une grosse récolte de votes dans toute la province pour le maintien 'du gouvernement de notre premier Acadien, l’honorable P. J. Yeniot.
L’énergie qu’il avait déployée, les progrès sensibles du développement de nos ressources dans une stricte honnêteté, l’admiration même 'd’un grand nombre d’anciens adversaires, tout devait, à la dernière minute être oublié, je pourrais même dire être traité avec mépris dans certains quartiers. Telle se montre parfois l’intelligence humaine; c’est au moment où une position semble être très solide, qu’une tempête inattendue la renverse de fond en comble.
Le terme législatif de la Province expirait au mois de septembre 1925 et nécessairement une élection générale devait avoir lieu pas plus tard que cette date.
De plus, le Premier Ministre devait élire un Procureur-Général quelque part et il avait réussi à faire une élection partielle dans Gloucester pour remplacer l’hon. M. Byrne qui avait été appelé à la Cour Suprême de la Province. Il est vrai que, vu la fin du terme si proche, l’élection dans Gloucester aurait pu être évitée comme çà avait été à peu près toujours la pratique lors d’une vacance à remplir à la fin d’un terme dans un comté où il y a plusieurs représentants.
Mais, l’élection d’un Procureur-Général était pour ainsi dire indispensable. De plus, dans les circonstances, l’idée de faire administrer ce département par un autre Ministre eut été considérée comme un aveu de faiblesse. Ainsi, nous du Nouveau-Brunswick, nous pouvions nous attendre à tout événement.
Toutefois, l’bon. M. Yeniot et ses collègues travaillaient toujours avec assiduité et avec succès dans leurs divers départements, préparant tout pour la session prochaine.
Aux premières semaines de décembre, nous attendions l’annonce de la date de l’ouverture du Parlement pour les premiers jours de janvier, lorsque soudain nous apprenons que le Parlement ne serait convoqué que pour le jeudi 4 février.
Il nous fallait donc attendre. Comme je l’ai dit j 'employais mon temps à l’étude de divers problèmes économiques et constitutionnels.
Mon fils travaillait constamment à la formation d’une nouvelle loi des grains qui devait être basée sur le rapport de la Commission d’enquête Royale. Les mois de novembre et décembre avaient été employés à la préparation du rapport de cette commission. C’est un rapport volumineux, rempli de détails de toute sorte. Ses collègues travaillaient avec lui, sinon tous ensemble du moins plusieurs de temps à autre. Le rapport fut unanime et présenté au gouvernement.
Il ne m’appartient pas de décrire ce rapport, car cette question des grains ne peut être bien appréciée que par celui qui en a l’expérience, ou en a fait une étude spéciale. Mais il est admis de tout côté, que le rapport mérite toutes les louanges possibles. Il est vrai qu’une couple d’amendements ont dû être faits par le comité d’agriculture, auquel il fut référé. Mais il a été reconnu bientôt après que ces amendements étaient faits par les représentants 'de la “Grain Growers Association” qui n’est pas composée de fermiers proprement dits, mais de spéculateurs de grain qui trouvèrent le moyen d’induire un grand nombre de membres 'du comité qui n’étaient pas au courant de cette question bien complexe.
La preuve en est bien établie par le fait même que, à 1a. session suivante, un amendement fut proposé au principal amendement de l’année précédente qui fut appuyé à la session de 1926 par les chefs mêmes qui avaient travaillé pour l’amendement à la session précédente, tels que l’hon. M. Crerar, M. Millar, et autres, c’est que l’on appelle “Amendement Campbell’’ passé à l’unanimité aux Communes, mais qui n’est arrivé au Sénat qu’aux derniers jours de la session qui fut dissoute au moment même où le comité du Sénat était à s’enquérir sur le mérite de cet amendement.
C’est après avoir expliqué ce rapport de l’enquête Royale à une séance du Conseil Privé que l’hon. Premier Ministre et ses collègues demandèrent à mon fils de préparer une nouvelle loi des Grains basée sur les recommandations du rapport.
Mon fils se mit immédiatement à l’oeuvre et formula cette loi qui comprend un volume considérable. Cette loi renferme plusieurs
clauses de l’ancienne loi, qui ont été conservées, parce qu’elles étaient en harmonie avec le rapport.
M. Campbell a été réélu ainsi que tous les progressistes et libéraux qui avaient appuyé cette loi aux Communes et il n’y a pas de doute qu’elle sera adoptée par le Sénat à l’ouverture de la prochaine session, le 9 décembre 1926.
Mon fils qui avait été à l’ouvrage durant ces deux longues années, jour et nuit pour ainsi dire, qui avait étudié le projet minutieusement, et qui hâtait son travail qu’il voulait présenter avant que la session fût trop avancée, fut frappé tout à coup d’une attaque nerveuse aux derniers jours, et après avoir tout terminé et présenté cette loi au gouvernement il tomba, complètement abattu. Il fut sous les soins d’un médecin qui lui fit garder la maison pendant une couple •de semaines. Il se décida alors de s’embarquer et de traverser l’Océan et d’aller en France se reposer, abandonnant tout effort mental quelconque. La Cour d’Appel de la Saskatchewan lui accorda un congé pour le reste du terme jusqu’au premier juillet. Il passa quatre mois en France et revint complètement guéri, retourna à Régina reprendre ses devoirs à la Cour.