‹ Un Tribut à la race acadienneChapitre 116 sur 158 · L’ELECTION DU PROCUREUR-GENERAL DANS GLOUCESTER · texte numérisé non relu

L’ELECTION DU PROCUREUR-GENERAL DANS GLOUCESTER

Le 19 mars, le Sénat avait ajourné au 21 avril. Quelques jours auparavant, le Premier-Ministre 'du Nouveau-Brunswick avait fait émaner un bref pour l’élection partielle dans Gloucester, afin de remplir la vacance causée par la promotion de l’hon. J. P. Byrne à la Cour Suprême de la Province.

J’étais libre et l’élection était annoncée pour le 5 avril. Je reçus plusieurs lettres de nos principaux amis libéraux me demandant si j’irais visiter le comté pendant la campagne électorale. L’organisateur français de la Province, M. R. Arsenault, ancien rédacteur de “l’Acadien” m’écrivit me demandant de me rendre dans le comté et, si possible, d’envoyer immédiatement à “l’Evangéline’’ un appel aux électeurs acadiens de Gloucester en faveur de M. Rand. Je ne fus pas lent à faire cet appel à mes électeurs de Gloucester. Je leur demandais de se montrer généreux et reconnaissants. M. Rand était un étranger dans le comté, il n’était pas français ni catholique, mais c’était une occasion pour eux de témoigner leur véritable esprit canadien et «de donner à la province et à tout le Canada une preuve de leur appréciation d’une faveur toute spéciale que les hommes d’Etat de la Province leur avaient faite, à eux français catholiques, de mettre un des leurs à la tête des affaires de la province pour la première fois depuis son existence. L’élection de l’hon. M. Rand serait non seulement un acte de justice, mais un acte de générosité qui se commanderait à l’admiration de tout le monde.

J’avais à peine déposé cet article à la poste, que je recevais une lettre du Premier Ministre lui-même me disant qu’il apprécierait beaucoup mon aide dans l’élection actuelle dans le comté, à partir du jour de la nomination au jour de la votation.

Je lui répondis immédiatement par dépêche que je partirais le lendemain et arriverais à Bathurst la veille de la nomination officielle.

Je rencontrai certains des membres du comité général qui m’exprimèrent leur plaisir et leur satisfaction de mon arrivée, car il y avait des districts où seul je pouvais persuader nos amis de l’obligation de mettre de côté leur esprit de patriotisme paroissial et viser un plus grand but, l’intérêt public, et qu’avec le temps leur générosité serait bien récompensée.

M. Veniot et d’autres m’apprirent immédiatement que la paroisse de Beresford, ce centre libéral, où M. Veniot et moi remportions toujours une majorité de quatre à cinq cents, était aujourd’hui unanime comme s’il s’agissait de l’un de nous.

Alors, on me confia le district le plus incertain. Les pêcheurs de Caraquet et de Shippigan étaient aussi bien disposés, du moment qu’il s’agissait de soutenir Turgeon et Veniot. Mais, les paroissiens de Tracadie, de St-Isidore, de Ste-Rose, de Pokemouche, d’Inkerman, de Waugh avaient besoin de la parole de Turgeon pour les garder avec le parti dans une telle occasion.

Inutile de dire que le candidat conservateur choisi était un catholique, M. J. L. Ryan, un avocat de bonne réputation. C’était surtout le point de vue catholique qui créait la difficulté. J’envoyai des messages à mes bons amis de Caraquet et de Shippigan. C’était suffisant.

Un petit incident en passant : l’hon. M. Michaud, député, et l’hon. C. W. Robinson, alors encore Ministre des Terres de la Couronne, arrivèrent peu de temps après moi, venant de ces districts de Caraquet et de Shippigan, leur première visite dans ces parages. Us se plurent à me raconter leurs expériences. M. Michaud racontait :

— “A plusieurs reprises un voteur me 'dit: J’ai toujours voté pour M. Veniot et je ne pense pas être capable de voter pour un étranger”.

— “Allez voir M. le Curé,” conseillait M. Michaud.

— “Ah, pas pour les élections,” était la réponse.

— “Bien, ajoutait M. Michaud, M. Turgeon est en chemin, il vient travailler pour M. Rand”.

— “Ah, Turgeon va venir? eh bien, je m’arrangerai avec lui”. Cela suffisait.

L’hon. M. Robinson avait une autre manière de me raconter sa propre expérience :

Il me dit un jour: “You hâve a terrible large family down there,

I do not know where they ail corne from, but we hear ail the timé “Papa Turgeon”. I will hâve to tell Mrs. Turgeon”.

J’assistais le lendemain à la nomination, alors que j’entendis pour la première fois l’hon. M. Rand, le nouveau Procureur-Général. Il est certainement un orateur distingué, un homme de hautes connaissances et qui méritait bien d’être maintenu à son poste.

Lui et M. Veniot étaient destinés à un meilleur sort.

Le lendemain matin, M. Veniot et moi, prenions le train pour Tracadie durant une des plus dures tempêtes de l’hiver. Il était six heures du soir lorsque le train rentra et nous ne croyons plus à la possibilité d’une assemblée. Mais, il nous fallut nous rendre à la salle publique, remplie d’électeurs et même d’électrices. Personne au village n’était resté à la maison, je crois.

J’ouvris l’assemblée moi-même et je me contentai d’en appeler à leur intelligence, à leur générosité, les suppliant de voter pour M Rand comme s’il était un des leurs, en vue d’un plus grand bien Je sentais par les^ applaudissements que le village de Tracadie donnerait un vote libéral.

Le lendemain M. Veniot prenait la route de Caraquet et malgré la tempête et le froid intense, je parcourus les autres divisions de la grande paroisse de Tracadie, et ensuite St-Isidore et les autres endroits déjà nommés plus haut.

Je dois dire que je voyais la certitude d’obtenir le même vote libéral déjà donné à M. Veniot et à moi-même. Après une autre journée, la tempête s’apaisa et les salles d’assemblées se remplirent. Les réceptions étaient des plus chaleureuses. Puis, je revins à Batburst à temps pour voter, après avoir tenu une douzaine d’assemblées et aplani bien des petits désappointements et des ennuis dans presque chaque district.

Le soir du vote, à six heures, je reprenais le train pour Montréal et Ottawa, ayant reçu assez de nouvelles des différents poils pour être assuré que M. Rand aurait une majorité de près de deux mille voix. En effet, le lendemain, le rapport final lui donnait plus de 1900 de majorité.

Cette élection d’un étranger au comté, d’un anglais non catholique, dans le comté le plus catholique et le plus acadien des Provinces Maritimes, était assurément une brillante victoire pour notre premier ministre acadien, qui faisait croire qu’elle ajoutait à son prestige. J’étais plus fier que jamais de mes bons et fidèles Aca'diens de Gloucester. Je rentrai tout heureux à Ottawa.

Page 1