‹ Un Tribut à la race acadienneChapitre 123 sur 158 · UN NOUVEAU CABINET · texte numérisé non relu

UN NOUVEAU CABINET

L’hon. M. King avait lui-même été battu dans son comté de North-York, Ontario. Tous les ministres de cette province avaient aussi été défaits. La situation était des plus critiques.

L’hon. M. King, il faut le dire à son honneur, eut le courage d’agir suivant la constitution, et de convoquer le Parlement pour définir sa volonté. “C’est la majorité qui gouverne”. “Majority rules’’. Il déclara en même temps que si le parti conservateur remportait la majorité sur l’adresse, il résignerait à l’instant. Sinon, il conduirait les affaires du pays suivant le programme sur lequel il en avait appelé au peuple. Il ne voulut pas ouvrir un comté avant d’avoir eu ce vote de confiance. Le député de Prince-Albert, M. Mc¬ Donald, lui offrait son siège, garantissant son élection.

Le Premier Ministre espérait convoquer les Chambres le 10 décembre, mais les rapports n’étant pas complets, il dut remettre au 7 janvier 1926.

Après deux mois d’attente, de calculs de toutes sortes sur l’avenir, il nous fallait partir pour Ottawa, sans savoir au juste ce qui devait arriver.

D’après la force des partis en Chambre, j’en étais venu à me rassurer et compter sur une majorité suffisante “a working majority” comme on dit en anglais.

Les progressistes de l’Ontario ne pouvaient certainement pas voter avec les conservateurs à cause du tarif, et les cinq indépendants, encore moins.

Les derniers mois de l’année étaient partagés entre l’anxiété et les déboires, mais avec des lueurs d’espérance en même temps.

Le nouveau gouvernement conservateur provincial avait bien exercé la méthode tory: “Aux vainqueurs les dépouilles’’. Nous devions nous y attendre, et il devait cette fois encore ne pas y avoir d’exception à la règle.

Ce qui n’avait pas été fait hier devait se faire demain. La hache devait couper la tête de tout officier libéral. Le meilleur, le plus méritant ne devait pas échapper.

Le neveu de ma femme, M. Arthur J. Meahan, avait été shérif du comté depuis neuf ans, et s’était acquis la sympathie de tout le monde, dans toutes les classes et dans tous les partis. Les chefs conservateurs eux-mêmes recommandaient son maintien à ce poste. N’ayant pas de raisons pour justifier son renvoi, le Premier Ministre n’avait pas osé le congédier. Mais je pensais bien qu’il attendait au mois d’avril, alors qu’il se servirait de son droit de faire une nouvelle nomination. Nous étions dans l’inquiétude. Le shérif Meahan était père de six jeunes enfants, dont le plus vieux Donat partait pour le collège St-Thomas de Chatham dans les premiers jours de septembre.

Enfin la session parlementaire, convoquée pour le 4 de février, .s’ouvrait dans des circonstances peu ordinaires. Le parti libéral pouvait être certain des votes des progressistes et indépendants aussi longtemps, au moins, que des mesures de tarif modéré seraient présentées. Les principes politiques des deux partis étaient bien, comme on le sait, les mêmes. Mais ces représentants des fermiers de l’Ouest devaient rester indépendants, et ne jamais dire ni laisser voir qu’ils votaient pour le parti libéral, mais qu’ils votaient seulement pour les mesures qui leur convenaient, qui devaient être agréables à leurs électeurs particuliers.

La situation était certainement embarrassante, et il fallait un tact sage et éclairé pour pouvoir tenir les rênes du Gouvernement dans l 'incertitude.

Le Premier Ministre n’avait pas de siège en Chambre. Pouvaitil gouverner sans avoir été élu? Le gouvernement pouvait-il gouverner sans Premier Ministre en Chambre? La constitution du Canada comme la constitution de la Grande-Bretagne, est certainement bien flexible — comme le disait si bien l’hon. M. Lucien Cannon, Sollici-

teur-Général, dans le cours du débat, sur l’adresse — , et se prête à toute circonstance nouvelle. Il ne manquait pas d’exemple en Grande-Bretagne d’un Premier Ministre battu, qui avait retenu le pouvoir. Au Canada de même, Sir John A. Macdonald lui-même avait été battu et avait gardé sa position en attendant une meilleure opportunité.

Comme je l’ai déjà dit, c’est la majorité qui gouverne au parlement. Aussi le Premier Ministre sut bien saisir la principale corde de salut et laisser au parlement la liberté d’exprimer sa confiance pour un parti ou pour un autre, ou de s’entendre pour former un nouveau parti qui commanderait la majorité. Dans le cas de ne pouvoir former un parti commandant la confiance de la majorité du Parlement actuel, le Gouverneur-Général devait alors dissoudre la Chambre et faire un nouvel appel au peuple.

Le Premier Ministre, l’hon. M. King, eut la sagesse d’en appeler à la décision du Parlement. Le discours du trône étant prononcé, il attendait le vote de la Chambre avant de faire aucune nomination officielle et avant d’ouvrir un comté pour lui-même.

Le discours du trône étant adopté, il devenait en droit d’agir avec tout pouvoir constitutionel.

Vendredi, le 8 janvier 1926, le Gouverneur-Général venait à la salle du Sénat adresser le discours officiel au Parlement.

Le jour même de la convocation, le 7 du mois, la Chambre des Communes avait élu son président, dans la personne de l’hon. Rodolphe Lemieux, pour un second terme. Le parti conservateur, nonseulement ne fit pas d’opposition, mais se joignit au parti libéral dans les éloges bien mérités pour l’esprit de justice que l’hon. M. Lemieux avait toujours porté à l’égard de tous, avec la plus grande impartialité possible.

Le discours du trône, prononcé le lendemain, annonçait des mesures importantes et en harmonie avec les vues des progressistes et tdes indépendants.

Le discours annonçait qu’une résolution serait soumise exprimant la profonde sympathie du parlement et du peuple du Canada avec Sa Majesté le Roi, et les autres membres de la famille Royale dans leur deuil causé par la mort de la reine Alexandra, depuis sa dernière assemblée.

Le Canada avait eu l’insigne honneur du choix d’un membre de son gouvernement comme président de l’Assemblée de la Société des Nations, à Genève.

Le pays avait été favorisé d’une grande prospérité et d’un grand développement de nos industries. Cet état de choses doit garantir de plus substantielles réductions des taxes.

Cette prospérité du pays permettra au gouvernement de mettre en opération un plan étendu d’immigration.

Les Ministres étaient d’accord qu’une augmentation des droits de douanes serait au détriment 'de la prospérité du pays, car la forme de taxation doit porter le moins possible sur les nécessités de la vie, sur l’agriculture et autres industries primaires. Les changements dans

les tarifs ne doivent être faits qu 'après un sérieux examen de leur •effet sur nos industries, et pour arriver à cela un bureau de tarif sera nommé bientôt.

Le discours déclare qu’une entente commerciale avec les Indes Occidentales, les Bermudes, la Guyane britannique et les Honduras britanniques sera soumise au parlement pour son approbation.

Il annonce aussi des mesures pour le complètement du chemin de fer de la Baie d’Hudson.

11 annonce aussi la nomination d’une Commission Royale pour s’enquérir des réclamations et des droits des Provinces Maritimes, au sujet des conditions de l’opération 'du chemin de fer Intercolonial, qui n’ont pas été observés, et que, au regard 'des transports, de l’immigration et d’autres facteurs économiques, ces provinces ont souffert préjudicièrement dans leur position sous la Confédération.

Enfin, il annonce encore un bill pour pourvoir au transfert à la Province de l’Alberta de ses ressources naturelles, ainsi qu’un bill pour amender l’Acte des Elections du Dominion.

Et, de plus, le discours annonçait aussi une loi de crédits ruraux pour les fermiers et une loi de Pension pour le vieil âge.

Un tel programme ne pourrait certainement pas être rejeté par les progressistes. Ces mesures toutes d’importance pour l’Ouest l’étaient également pour l’Est.

Cependant, le 'débat sur l’adresse fut le plus long et le plus acrimonieux qui eût jamais lieu depuis la Confédération.

L’hon. M. Meighen présenta un amendement contenant une sévère censure du gouvernement, prétendant qu’il n’avait aucun droit de conserver le pouvoir.

Son amendement disait que les candidats du gouvernement à la dernière élection avaient été défaits dans la majorité des comtés, que neuf 'des ministres, y compris le Premier Ministre, avaient été rejetés aux poils et n’avaient pas de sièges dans le parlement. Il disait que le parti d’opposition au dernier parlement comprenait de beaucoup le plus fort groupe de la Chambre. Il insistait surtout sur le fait que ceux qui se réclament les aviseurs de Son Excellence n’ont pas avec eux un Premier Ministre, et que, ni en cette Chambre ni au Sénat, par conséquent, ils n’ont la compétence d’agir comme le comité du parlement, ni d’adresser le Parlement au nom de Son Excellence.

Le débat sur cet amendement dura jusqu’au premier jour de février, alors qu’il fut rejeté par un vote de 115 contre 125. Grande réjouissance chez les libéraux et les progressistes.

Dès lors M. McDonald, de Prince-Albert, résigna son siège en faveur du Premier Ministre, l’hon. M. King, qui devait être élu par une majorité d’au delà de 4,000.

Le débat devait s’ouvrir sur l’adresse même le jour suivant et l’hon. M. Lapointe proposa une motion que “à la conclusion du 'débat sur l’adresse, le parlement ajournerait au 15 de mars”. On s’at" tendait alors que le débat serait clos dans quelques jours. Mais non

un autre mois entier fut gaspillé dans la seule vue de réduire l’ajournement pour la plus courte date possible, et ce n’est qu’au deuxième jour de mars que le vote fut pris, et l’adresse votée par un vote de 111 contre 102.

Il ne restait plus que 13 jours d’ajournement pour permettre au gouvernement de préparer son programme et faire élire quelques ministres pour compléter la formation du Gouvernement.

Pendant ce temps là, le Sénat avait ajourné d’une période à l’autre, pour venir enfin se mettre à l’ouvrage le 6 avril.

La Chambre des Communes, réunie de nouveau le 15 mars, commença l’étude des diverses mesures soumises dans le discours du trône.

La nomination de cette Commission Royale d’enquête sur les réclamations des Provinces Maritimes fut bientôt annoncée, et elle était composée d’hommes certainement des plus compétents, dont la réputation était bien établie. Cette commission fut composée de Sir Andrew Rae Duncan, de l’hon. juge W. B. Wallace, de la Nouvelle- Ecosse, et du professeur Cyrus MacMillan, de l’Université McGill.

Une autre question bien importante était la loi des crédits ruraux, laquelle subit plusieurs amendements à la Chambre des Communes, et qui fut ratifiée par le Sénat après quatorze autres amendements sur des matières de détails, mais qui n’affectaient nullement les principes ni les effets de cette mesure toute humaine pour les fermiers. Toutefois, le parlement fut dissous avant que le Gouverneur-Général eût l’occasion de la sanctionner au jour de la prorogation qui n’eût pas lieu par l’effet de cette prompte dissolution. Cette loi des crédits ruraux est établie pour les fermiers seulement qui donnent au gouvernement la première hypothèque, et reçoivent nn terme de paiements annuels de vingt à trente ans avec intérêt modéré.

Une autre législation de grande importance était la pension du vieil âge. Cette loi accorde une pension de vingt piastres ($20.00) par mois à tout homme ou femme de 70 ans, ou plus, devenu incapable de travailler, n’ayant aucun revenu quelconque ou inférieur à cette somme. Si ce vieillard possède un revenu, soit de $100. ou à peu près, le total ne peut dépasser $365. Il est vrai que, une telle mesure, d’après les calculs de la population de cet âge en telles malheureuses circonstances, devra entraîner une dépense annuelle d’environ $23,000,000, mais la moitié de ce montant retombe sur les diverses provinces qui coopèrent avec le gouvernement fédéral, et qui diminuera leurs dépenses au soutien des pauvres. C’est certainement une mesure propre a creer un esprit de fraternité entre les différentes classes de la société et enlever ce sentiment de dédain on d’indifférence pour le pauvre qui existe malheureusement trop souvent dans la société. Il est vrai que dans la Province de Québec, l’esprit filial existe encore peut-être dans toute famille et que, à peu d’exceptions près, les vieillards indigents sont assez bien supportés par la famille. Mais il y a toujours des exceptions, et il y a toujours aussi, bien malheureusement, des familles qui, quoique plus jeunes

ont peine à se supporter elles-mêmes, et par conséquent les parents âgés restent inévitablement sans la protection nécessaire.

Les compagnies 'de chemins de fer, et plusieurs grandes compagnies industrielles ont bien, il est vrai, des assurances ou des pensions pour leurs employés permanents, auxquels le travaillant fournit sa part à chaque année. Mais, combien de milliers 'd’hommes sur les chemins, dans les chantiers et sur la ferme comme journaliers, n’ont pas l’avantage de ces pensions, et, arrivés à l’âge avancé, n’ont aucune ressource parce que leurs gains, leurs gages étaient trop petits pour leur permettre des économies. C’est pour une telle classe de personnes que cette loi de pension au vieillard privé d’assistance est soumise au Parlement. Cette loi fut passée unanimement à la Chambre des Communes et renvoyée au Sénat par le vote des sénateurs conservateurs qui votèrent tous contre ce projet, à l’exception d’un seul, l’hon. G. Eobertson, ancien Ministre du Travail dans le gouvernement d’Union. Il en appela à ses collègues de son parti, mais tout fut inutile.

La défaite 'de cette loi au Sénat par les membres du parti conservateur a certainement contribué beaucoup à la défaite de l’hon. M. Meighen et son parti. Il est vrai que dans la Province de la Colombie-Anglaise, la province qui demandait à hauts cris cette loi, deux libéraux seulement, je dis 'deux libéraux — car M. Neill de Connox-Alberni est vraiment libéral — , ont été élus, mais cela est dû à ce que le parti nationaliste dans son mécontentement a mis des candidats travaillistes qui n’ont fait que d’enlever assez de votes aux candidats libéraux pour les empêcher d’être élus. Ils ont fait perdre trois, peut-être quatre, libéraux dans la province.

J’ai beaucoup regretté la défaite de cette loi. Tout prétexte donné était qu’elle n’était pas parfaite. Bien vrai. Peu de loi ont été écrites au parfait avant d’être mises en exécution. Ce n’est qu’avec le temps que les lois peuvent être amendées, et amendées de nouveau suivant les bénéfices de l’expérience. De fait, toute loi 'd’un nouveau caractère ne devient parfaite ou meilleure que dans le cours du temps. Il n’y a pas de doute que cette loi sera de nouveau soumise au Parlement à la prochaine session. De nouveau elle passera par une immense majorité aux Communes, mais je n’ose prédire encore son sort au Sénat. Toutefois, il est bien probable que les Communes, avec une nouvelle représentation, l’appuyant une seconde fois, le Sénat n’y mettra pas d’opposition. Je l’espère au moins.

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