CINQ ANS D’ATTENTE
Après m’être soumis à l’autorité épiscopale, il ne me restait plus qu’à me soumettre aux circonstances les plus difficiles qu’un jeune homme au Canada n’ait jamais été appelé à subir. Trois défaites électorales dans l’espace de trois ans avant l’expiration de ma 28ième année, n’était-ce pas suffisant pour décourager le plus hardi?
Je me remis à mes affaires sans perdre courage, me consolant de mon chagrin par le fait que sans ces moyens extrêmes auxquels on avait recours, mon élection était à chaque fois assurée. Malgré tout le prestige dont jouissait mon dernier adversaire, l’hon. Timothy Warren Anglin, malgré tous ses talents, son éloquence plus qu’admirable, sa carrière distinguée, je considérais que j ’avais la confiance de l’électorat ,que dans une lutte libre et ordinaire, j’aurais été le vainqueur. Mes bons amis étaient tout aussi peinés que je l’étais, et même plus disposés que moi à conserver confiance dans l’électorat.
Tant de déboires, de pertes de toute sorte, me faisaient tort dans mes affaires, mon crédit était affecté et tout devenait de plus en plus affligeant. Je me hâtai de me démêler à travers toutes ces difficultés, et une générosité qui n’a jamais été offerte à un jeune homme au même degré, j’en suis sûr, me fut offerte par mes principaux amis acadiens de Petit-Rocher. Ils m’aidèrent de toute manière de leur crédit, comme ils m’avaient aidé de leur patriotisme. Plusieurs, je dois le dire, eurent à payer leurs obligations, mais aussitôt que je fus remis sur pieds, je m’empressai de les rembourser tous, du premier
au dernier jusqu’au dernier dollar, jusqu’au dernier centin. Vu mes circonstances financières, je dus transporter mon domicile à Bathurst où je me trouvais dans une sphère plus propre à donner la vie à ma famille et me tenir plus en contact avec la population en général et de celle surtout des paroisses de l’Est. Mes amis de ces endroits éloignés devaient nécessairement venir de temps à autre à Bathurst, le chef-lieu du comté. Chaque jour, à bien dire, j’avais la visite de quelques amis des paroisses 'de l’Est, aussi bien que de Beresford. C’était toujours un plaisir mutuel de se rencontrer. Ces amis ne se retiraient jamais sans me dire: “Préparez-vous pour la prochaine élection pour Ottawa”.
Les partis politiques ne m’occupaient pas et les chefs des d>-.ux partis politiques ne voulaient pas de moi non plus, précisément et seulement parce que j 'étais de nationalité française et que j 'étais dans leur chemin.
Pour la masse des électeurs, c’était la personnalité du candidat et sa position envers les gros intérêts. Ainsi, ce qui faisait la force de M. Burns ce n’était pas qu’il était conservateur. Pas du tout, c’était qu’il employait beaucoup de monde dans ses chantiers et ses moulins, et l’ouvrier de ce temps-là se croyait obligé de voter pour lui.
En compensation, leurs salaires étaient bien petits. Mais alors, les circonstances étaient bien différentes de celles d’aujourd’hui. Je voulais la représentation française d’abord, pour les deux Législatures, et ensuite la réciprocité économique avec les Etats-Unis. Comme le disait pendant mon absence et avec justice, le curé de Petit-Rocher, le Rév. M. Carter, successeur du Rév. Père Robert: “M. Turgeon n’était ni un conservateur ni un libéral. Il était un nationaliste, il voulait la représentation française pour le comté de Gloucester à Ottawa”.
C’était bien vrai, et bien dit. L’année suivante, 1878, une élection générale avait lieu. Mais faute de moyens, je refusai positivement de poser ma candidature et l’hon. M. Anglin fut élu par acclamation et le parti conservateur fut ramené au pouvoir.
Les organisations des deux partis dans la Province, toutes alors composées par les gros intérêts, étaient contre moi. Le parti libéral ne s’occupait pas plus de la représentation française que le parti conservateur. Je n’avais encore fait aucune connaissance personnelle avec les chefs libéraux de la Province de Québec.
J’avais fait connaissance avec Sir Hector Langevin qui me témoignait beaucoup de sympathie et d’appréciation. J’avais aussi rencontré Sir Leonard Tilley, ministre 'de la province du Nouveau- Brunswick, homme au coeur généreux, qui aurait bien voulu m’aider dans mon ambition. Mais les chefs du parti de la Province lui répondaient que c’était impossible. C’était M. Kennedy F. Burns qu’ils voulaient faire élire et cela à tout prix.
J’aurais bien voulu faire développer certaines ressources du comté <de Gloucester, encourager nos pêcheurs de Caraquet, de Shippigan et de Tracadie, leur donner la protection qui leur était nécessaire pour qu’ils puissent jouir des récompenses de leurs travaux ar-
dus si périlleux, mais qui pouvaient, s’adoucir avec la protection des liâvres. C’était là ma grande ambition.
Par l’entremise privée à bien dire de Sir Hector Langevin, je réussis à obtenir la construction d’un phare à Pokesudie, à l’entrée du hâvre de Caraquet. J’eus aussi un octroi pour un brise-lames à Caraquet, lequel fut construit à l’extrémité du quai du gouvernement provincial, alors, mais qui en l’année 1922 fut transmis au gouvernement fédéral par l’entremise 'du gouvernement Foster-Veniot et mes propres efforts dans mes dernières sessions à la Chambre des Corn-, munes.
On parlait alors de la construction d’une ligne de chemin de fer de Bathurst à Caraquet et à Shippigan.
Cette amélioration était encore impérieuse pour le comté de Gloucester, et pendant que les hommes du grand commerce travaillaient à former une compagnie, je travaillais de mon côté à obtenir un octroi pour toute compagnie qui entreprendrait de construire cette ligne de chemin de fer. J’intéressais Sir Hector Langevin à cette entreprise et il me promit qu’après la session il ferait tout en son pouvoir pour faire mettre ce chemin sur la liste des embranchements qui seraient sujets à un subside de la part du gouvernement.
Enfin après la session de 1882, le Parlement du Canada fut dissout et des élections générales annoncées pour le mois de juillet.
Cinq années passent vite après tout, même dans la pauvreté, lorsque l’harmonie règne au foyer domestique et que l’espérance pour l’avenir sourit incessante aux yeux du père et de la mère également.
LA 1ère CONVENTION ACADIENNE, 1881.
En 1881, une convention des Acadiens des Provinces Maritimes fut convoquée à Memramcook par un comité spécial choisi par une assemblée préparatoire.
L’hon. Pierre A. Landry, alors membre du gouvernement provincial, était le président. Les principales figures avec lui à cette immense réunion furent d’abord M. l’abbé Richard, de St-Louis, devenu plus tard prélat domestique et curé de Rogersville, paroisse qu’il fonda lui-même par son zèle infatigable pour l’Eglise, et son ardent patriotisme qui visait toujours l’avenir de la race acadienne, et M. Pascal Poirier, qui était encore maître de poste à la Chambre des Communes, mais dont l’âme était toujours avec les Acadiens. Il y avait une foule énorme venue de toutes les parties des trois provinces maritimes. Plusieurs Canadiens-français avaient été invités et étaient venus offrir leurs hommages, leur sympathie et leurs bons souhaits à leurs frères éloignés, dont ils avaient été séparés jusqu’aux dernières années par le manque de communication. On remarquait surtout Sir Hector Langevin, alors Ministre des Travaux Publics à Ottawa, Joseph M. P. Rhéaume, avocat de Québec qui avait été le 1er Président de la St-Jean-Baptiste à Québec pendant plu-
sieurs années, et député à la Législature de Québec, M. H. J. B. Ghouinard, Secrétaire-Trésorier de la corporation de la cité de Québec, et mon compagnon de classe au Séminaire de Québec, et plusieurs autres.
Je me rendis à Memramcook, en compagnie de plusieurs bons amis de Gloucester, entr 'autres M. Jérôme Boudreau, Jérôme Roy, de Petit-Rocher et M. Ubalde Landry, de Grande Anse.
Je ne veux pas entreprendre de faire l’histoire de cette célèbre convention, qui est bien connue de toute la race française du Ca nada et même de la France.
Toutefois, je tiens à insérer ici, pour la mémoire de mes enfants et de mes petits-enfants, un incident personnel.
Le programme contenait une liste d’orateurs acadiens et canadiens qui devaient adresser la parole la dernière journée. La température était des plus agréable et l’assemblée avait lieu sur le terrain du collège. Après les rapports des comités, ces orateurs furent appelés. Sir Hector Langevin, M. Rhéaume, M. Chouinard prononcèrent d’éloquents discours remplis de bons souhaits de prospérité pour les Acadiens et promettant la sympathie et la coopération des Canadiens de Québec dans le développement de leur race. Tout à coup j’entends mon nom prononcé par le Président, l’hon. Pierre A. Landry, qui m’introduisait à l’Assemblée. “Un Canadien de naissance, disaitil, mais Acadien de coeur, devenu un des nôtres”. Je fus pris par surprise, si jamais un homme peut s’exprimer ainsi. Je n’osais avancer vers l’estrade dont la hauteur me paraissait extraordinaire. Cependant les paroles du Président: “un Acadien de coeur, devenu un des nôtres” me furent une inspiration et un grand encouragement. Je remerciai le Président de sa généreuse présentation et exprimai à cette assemblée acadienne mon bonheur d’être reconnu comme un des leurs. Je demandai au peuple, aux autorités nationales, l’encouragement de l’éducation primaire afin de permettre à tous les talents de se faire connaître et de trouver l’assistance nécessaire pour être mis en état d’acquérir les moyens nécessaires pour lui permettre de monter l’échelle dans l’industrie, le commerce, l’agriculture, les professions libérales, et même le ministère religieux. Je leur demandai de célébrer dans toutes les paroisses acadiennes, petites ou grandes, la fête de l’Assomption à chaque année, afin de cultiver l’esprit de patriotisme, le seul salut de la race.
Mes paroles furent bien accueillies de la foule, et mes amis de Gloucester en étaient enchantés. M. Rhéaume me rencontra au pied de l’estrade pour me serrer la main et me donner ses félicitations. C’était la première fois que j’adressais la parole dans une assemblée en dehors de mon comté de Gloucester.
Je revins à la maison bien encouragé du résultat non seulement de mon adresse, mais du succès de la convention patriotique que j’avais toujours considérée comme une nécessité et que j 'avais bien souvent sollicitée, et il me semblait avoir acquis un nouveau prestige, et une nouvelle influence sur mes compatriotes. J’avais donné ma parole à mes vieux amis de mettre ma candidature à l’élection qui approchait et j’allais me mettre à l’oeuvre avec courage.
Enfin une autre lutte se préparait plus dure que toutes les autres qui serait ou mon couronnement ou mon écrasement.
Le Parlement Fédéral fut dissout au mois de mai 1882, et l’élection devait avoir lieu au milieu du mois de juillet.
M. Anglin avait été «dans l’Opposition à Ottawa depuis 1878. Mais c était dans 1 Opposition que M. Anglin se faisait le plus sentir. C était un critique de rare habileté et de ressources inépuisables. Il avait fait plus de bruit au Parlement que durant le terme précédent, alors qu’il était orateur et ne pouvait prendre part aux débats.
Mon élection paraissait cette fois bien certaine une couple de mois avant le vote. Mais il semble qu’il devait surgir une nouvelle difficulté à chaque fois que j’anonçais ma candidature. C’est ainsi que M. Kennedy F. Burns, en 1878, alors que je ne prenais pas part à l’élection, refusait d’être candidat et laissait M. Anglin se faire élire par acclamation. Son prétexte était qu’il allait se retirer de la politique à l’expiration du terme provincial vu que l’extension et l’augmentation de ses affaires ne lui permettaient pas de rester dans la politique et commandaient tout son temps et son attention.
Mais, pour tout cela, il travaillait secrètement ses cartes, avec nos marchands de St-Jean, et les petits marchands du comté, et le moment venu, toutes ces gens, représentant ce qu’on appelle les gros intérêts du jour, le suppliant de porter sa candidature dans l’intérêt du parti conservateur et du gouvernement de Sir John A. Macdonald.
En effet, M. Burns ne craignait plus le fardeau de ses affaires, et il annonça bientôt sa candidature.
Nous voilà donc trois candidats sur les rangs et c’était précisément ce que M. Burns désirait. Seul, contre M. Anglin, il se sentait battu; seul contre moi il ne voyait pas beaucoup de chances de succès. Mais en nous ayant tous deux pour adversaires, il comptait son succès certain. Il était certain du vote irlandais catholique de préférence à M. Anglin, vu l’étendue de son commerce. Il en avait gagné dans les rangs des protestants et pour la même raison. Cela lui garantissait un tiers du vote total. Il restait bien le vote français dont la grande majorité devait lui être hostile. Mais il comptait que ses affaires lui en assureraient un assez grand nombre pour lui permettre d’égaler mon vote, et alors il était élu. Car M. Anglin ne pouvait commander le vote français aussi fortement que moi-mêmé.'
De mon côté, les quelques curés qui avaient voté pour moi en 1877 étaient encore à mes côtés, bien tranquilles, il est vrai, et les autres qui avaient si chaleureusement appuyé M. Anglin alors l’appuyaient encore, mais me traitaient avec plus d’égards.
Comme autrefois, je remportais toujours la palme dans les assemblées publiques, privées ou conjointes. M. Burns paraissait bien déconcerté parfois. De mon côté, je voyais les électeurs anglais me
laisser pour se ranger du côté de M. Burns. J e comptais sur le vote français. Mais les amis de M. Anglin devaient m’en enlever une bonne partie.
Toutefois le résultat final était assez facile à calculer. On disait partout: “M. Anglin est fini”, la lutte reste entre Turgeon et Burns. Mais la candidature de M. Anglin fera élire Burns, car le vote acaldien que M. Anglin pourra contrôler, sera pour la perte de M. Turgeon. Si M. Anglin se retirait de la lutte, M. Turgeon serait certainement élu car les Acadiens qui vont voter pour M. Anglin voteraient tous pour Turgeon”.
Ces calculs étaient si bien entendus de toute part, que le Rév. M. Allard, curé de Caraquet, et ses amis, favorisant M. Anglin, lui suggérèrent de se retirer de la lutte afin d’assurer la défaite de M. Burns et l’élection de M. Turgeon de préférence.
M. Anglin expliqua à ses amis confidentiels qu’il serait bien prêt à se retirer de la lutte, car il admettait sa défaite et alors ils (ses amis) pourraient assurer l’élection de M. Turgeon.
Mais il y avait chez lui le idésir du succès de son parti et sa résignation à cette heure affaiblirait certainement le prestige du parti libéral, dans le Dominion, et pourrait même causer sa défaite. Tel était l’état de choses aux dernières heures de cette lutte mémorable.
Pendant ce temps, M. Burns prenait tous les moyens possibles pour attirer l’attention des électeurs. Son cheval de bataille était le chemin de fer de Bathurst à Caraquet. Il forma une compagnie, et aux assemblées de Caraquet, engagea les marchands et autres à prendre des parts et il espérait pouvoir faire construire cette ligne. C’est durant cette campagne que fut formée la première compagnie de ce chemin.
J’étais présent à une assemblée de cette nature à Caraquet et tout marchait bien paisiblement.
Toutefois, j’étais plus avance que lui au sujet de la construction de cette ligne. Depuis une couple de jours j’attendais de l’hon. Hector Langevin des nouvelles au sujet de cette ligne. Je lui avais demandé de me garantir un subsidé de $3,200 du mille pour toute compagnie qui se formerait légalement et entreprendrait la construction d’un chemin de fer de Bathurst à Caraquet et Shippigan. J’aurais bien voulu avoir sa réponse favorable, comme je l’espérais, mais elle ne venait pas.
Nous avions pour le soir même une assemblée conjointe à Caraquet. Il y avait une foule énorme, M. Burns fut le premier à prendre la parole en anglais, car il ne parlait pas du tout le français. Pendant son discours, il s’évertuait à raconter tous les efforts qu’il avait faits pour obtenir la construction projetée depuis longtemps. Il lut des lettres de l’Ingénieur en chef du Département des chemins de fer, M. Schreiber, qui lui disait qu ’il allait soumettre la question au ministre quand le temps viendrait. Il n’avait rien à montrer d’aucun minisue. Mais il pi omettait s il était élu, de faire tout en son pouvoir pour obtenir de 1 ’aide 'du gouvernement.
Pendant qu’il était ainsi à lire sa correspondance et à faire ses promesses, on m’apporte un télégramme. J’ouvre avec hâte. C’était précisément ce que j’attendais: un télégramme de Sir Hector Langevin.
Enfin M. Burns termine, et je prends la parole, le télégramme en mains. Mon premier point fut le fameux chemin de fer de Caraquet. Je voulais à l’instant exciter l’enthousiasme de l’assemblée et déprécier les promesses de M. Burns qui attendait après l’élection pour obtenir quelque chose pour le comté.
Je dis aux électeurs que je n’avais pas attendu d’être élu pour prendre les intérêts du comté, que j’avais travaillé depuis longtemps et que je n’ai pas seulement des promesses à leur offrir mais des actions, des faits réalisés. “Ecoutez” dis-je:
Ottawa, July 7th. 1882.
“To O. Turgeon,
Bathurst, N. B.
“By an order-in-council today the projected Caraquet “Railway line has been put on the list of Branch fines to be “subsidized by the government in belialf of any company “undertaking its construction”.
Hector Langevin
et j’ajoutai: “Le voilà votre chemin de fer. Préparez-vous. Travaillez, la prospérité vous est assurée”.
Je ne pourrais entreprendre de décrire l’enthousiasme causée par la lecture de ce télégramme qui mettait M. Burns dans la confusion. On répétait les hourrahs sans fin à chaque fois que j 'essayais de prendre la parole. Enfin, après plusieurs minutes, je pus continuer mon discours recevant 'de chaleureux applaudissements à tout instant. M. Burns et les siens étaient très calmes, m’écoutant avec respect. Tout était certainement désolant pour lui et les siens.
L’assemblée finie, pendant que mes amis, toute la foule à bien dire me félicitait et me promettait la victoire, M. Burns et ses lieutenants se rendirent tête basse à leur hôtel “Blackhall” et là M. Burns appela ses confidents dont les principaux étaient MM. Mullins, Michael Power, P. J. Melvin, Albert Steivart et leur parla précisément comme suit: “Les choses vont mal, mais je vous le dis, il faut que je sois élu à tout prix, au sacrifice de mes magasins et de mes moulins s’il le faut. Il me vaut mieux être élu et perdre mes moulins que de les conserver et perdre mon élection. Vous comprenez maintenant ce que vous avez à faire. Allez et travaillez”.
M. Mullins avait charge du magasin attaché au moulin à scie de Burnsville, dans le haut de Caraquet. M. Burns avait des limites à bois étendues dans ce district, et la scierie, dans le moment, employait un nombre d’hommes considérable, à part ceux qui travaillaient à la coupe du bois dans les chantiers. Ses affaires étaient encore plus considérables à Bathurst, et les fermiers du district lui fournissaient beaucoup de leur bois. Il leur était difficile de ne pas se soumettre aux menaces des agents de M. Burns. De plus, le monde n’avait qu’à
aller aux magasins et emplir leurs charettes de barils de farine, de provisions et de marchandises ’de toutes sortes. “Vous paierez quand vous pourrez”, leur disait-on. Ce qui voulait dire beaucoup
Turgeon était bien un bon garçon, mais il était pauvre, et il fallait un homme d’influence et riche pour pouvoir espérer se faire écouter à Ottawa. Ces agents-là ne s’occupaient pas de M. Anglin, on le laissait tranquille, on craignait même sa retraite d’un jour à l’autre. Il fallait affaiblir Turgeon et lui enlever autant de votes que possible, pour assurer le succès de M. Burns.
Ce fut une véritable orgie durant les deux dernières journées avant le vote. Cette élection coûta à M. Burns au-delà de $20,000 en argent et en effets de magasins. C’est l’aveu de M. Burns lui-même qu’il me fit douze ans après, à mon retour de New York.
C’est ainsi que dans la paroisse de Caraquet, où les assemblées m’avaient été si enthousiastes et si humiliantes pour M. Burns, ce dernier obtint un vote beaucoup plus considérable que le mien. Tout cela dû à son commerce, aux menaces faites à ses employés et à l’argent qui tombait dans la poche des électeurs comme par enchantement. Mon vote était de beaucoup plus considérable que celui de M. Anglin, qui aurait été pour moi, si j ’avais été seul contre M. Burns. Plusieurs, aux dernières heures, ne croyant plus à la possibilité de ma victoire, votèrent pour M. Burns.
Enfin, nous étions battus tous les deux. Cette défaite mettait fin à la carrière politique de M. Anglin et, contre toute conjecture humaine, elle ne faisait encore que d’interrompre la mienne, mais cette fois-ci pour un terme d’une douzaine d’années alors que j’apparaissais de nouveau sur la scène pour être élu, “une fois et ensuite le' reste de mes jours” comme l’avait prédit M. Burns lui-même vingt ans auparavant.
Malgré toutes les injustes personnalités que les partisans de mes adversaires soulevaient contre moi dans leurs chaleureuses rencontres j’avais traité M. Anglin avec respect et avec considération, mes différends étaient seulement dus à des considérations politiques. Aussi le lendemain de la déclaration officielle, je rencontrais dans la rue 1 hon. M. Anglin en compagnie du Rév. M. Varrily, curé du village de Bathurst, et il s’arrêta pour me serrer la main, et me dire que tout en étant un adversaire politique, je l’avais toujours traité avec justice et avec respect et qu’il garderait toujours un bon souvenir de moi. J’étais heureux de lui répondre que mon opposition avait toujours été inspirée par des principes, et non par des sentiments personnels.
Ce fut notre dernière rencontre, M. Anglin quitta immédiatement le Nouveau-Brunswick pour aller à Toronto, comme éditeur d’un journal libéral et mourut avant mon retour de New-York.