A MON RETOUR DE MONCTON
Apprenant l’hésitation des Ministres au sujet de la nomination de mon fils, je télégraphiai au Premier Ministre lui signifiant que je comptais sur lui pour voir à ce qu’il ne serait pas désappointé à la dernière heure. Le lendemain, je reçus une réponse disant “qu’il regrettait beaucoup, mais que la nomination était faite lorsque mon télégramme lui était parvenu, et qu’il me donnerait des explications à notre prochaine rencontre”.
Cette réponse était peu consolante et était en même temps une faible défense de la part du gouvernement. Il ne me restait qu’à me résigner et souhaiter succès à mon fils hors 'du parti libéral pour lequel il avait travaillé sa vie entière. Cependant, la Providence semblait créer des incidents pour m’aider à supporter ce désappointement. Mon discours sur l’adresse avec mon appui de la commission Duncan sur les “Droits Maritimes’’ recevait ces jours-là même l’appréciation de toute la presse de la province du Nouveau-Brunswick. Les opinions de St- Jean, de Frédéricton, de Chatham et d’autres villes en faisaient de grands éloges; le “Fredericton Gleaner”, du 22 mars, le reproduisait en entier avec un éditorial des plus flatteurs sur ma carrière. J’en étais tout surpris. Ce que j’appréciais surtout dans cet article c’était l’expression de mon admiration pour la constitution. En effet, l’article disait: “He is an ardent admirer of British institutions and jealously warns against any hurried interférence with the Constitution of the Dominion in efforts to overcome our ills or sectional différences”. C’est cette appréciation qui me causait le plus grand plaisir.
Enfin, nous étions à nous préparer pour un départ prochain et pour cela nous avions, ma femme et moi, choisi le 2 février. Mais le sort en décida autrement. A 5.30 tout était prêt, la maison fermée pour l’hiver, le service d’eau hors d’usage et la voiture de l’hôtel Gloucester arrivait à la porte pour nous transporter à la gare et de là prendre le train d’Ottawa. Je ferme la porte, marche vers la voiture, et en mettant le pied sur l’extrémité de mon trottoir, alors qu’il ne me restait plus que quelques pas à faire sur la neige pour atteindre la voiture, sans m’y attendre le moins du monde, me voilà étendu sur ce trottoir de ciment, incapable de me relever. Le conducteur, M. McLaughlin, accourt à mon secours et me relève. Mais, hélas, incapable de me tenir debout. Enfin, il me porte dans ses bras, me laisse sur une chaise et court avertir le Dr Clarence Veniot, à quelques verges de distance. En moins de cinq minutes, le docteur était à la maison. Je n’avais pas perdu connaissance, mais j’étais devenu très nerveux. Je n’avais plus à choisir, il fallut me laisser mettre au lit. La hanche gauche toute meurtrie, les nerfs tendus, l’os 'de la hanche probablement fracturé, dit le médecin. Les douleurs étaient intenses. Je disais peu de choses, et laissait ma femme croire que je ne souffrais pas beaucoup, mais je redoutais les conséquences de cette chute pour ma jambe amputée, suite de cette malheureuse chute à Rogersville en 1908. Il fallut bien me soumettre à mon sort,
rester au lit et attendre avec patience. Le docteur Yeniot venait me voir régulièrement et me donnait les meilleurs traitments et encouragements possibles.
Mon fils Gray arrivant à Ottawa, recevait une lettre que je lui avais écrite pour lui apprendre mon malheur. Le lendemain il arrivait et passait deux jours avec nous voulant obtenir du médecin lui-même les renseignements bien précis sur mon état. Il arriva le samedi midi pour repartir le lundi soir plus satisfait que le jour de son arrivée. Sa visite me fut une grande consolation et un grand encouragement. Les jours et les nuits me paraissaient très longs. Le 15 février, le Sénat se réunissait après l’ajournement du 15 décembre. Il était inutile pour moi d’y penser. Depuis les vacances de Noël, mon fils Alphonse était à Paris avec sa famille. Le 26 février, je reçus une lettre de lui adressée à Ottawa, où il me croyait rendu. Il était en route pour Ottawa où par une dépêche il me 'demandait de le rencontrer. Je n’avais pas reçu cette dépêche. Nous étions bien peinés de n’avoir pu le voir. Le dimanche, 27 avril, alors que nous étions à dire notre chagrin à nos amis à la maison nous reçûmes un appel téléphonique. C’était Alphonse sur un train du Pacifique-Canadien en route pour Régina par la route de St-Jean, N.-B. Son bateau avait été retardé de deux jours par la tempête. A la gare de Moncton il rencontra un ami de Bathurst qui lui dit que j 'étais encore à la maison par suite d’un accident. Après 'des explications à ce sujet, il arrangea ses affaires avec le conducteur du train, passa la nuit à Moncton et nous arriva le lundi après-midi pour repartir le lendemain à six heures. Je n’essayerai pas dire combien ces visites de mes deux fils furent consolantes et encourageantes pour moi.
Le 11 mars, me sentant mieux avec le consentement de mon médecin, et prenant l’avis de gens d’expérience, je crus 'devoir me rendre à Ottawa et reprendre mon siège au Sénat, sinon régulièrement, au moins de temps à autre. Sur le train des chemins de fer de l’Etat, il me faut dire que je fus l’objet de toutes sortes d’attention et de soins de la part des conducteurs et des porters et je n’éprouvai aucune difficulté.
A Ottawa, sur les instances de mon fils Gray et de mes amis, je me soumis à l’examen 'du rayon X et j’appris que l’os de la hanche était fracturé, et le Dr Herbert Moffat m’ordonna de rester à la maison pour encore une couple de mois. C’était triste, mais enfin c’était le seul moyen de recouvrer mon activité. Depuis le commencement de mai je ne ressentais que peu de douleur, mais l’enflure continuait et ma jambe artificielle ne pouvait s’ajuster. Cependant avec beaucoup de précautions, je pus m’en servir pour retourner à Bathurst, et ce n’est qu’au milieu du mois de septembre qu’une jambe nouvelle put s’ajuster à mon genoux et que je pus reprendre mon agilité coutumière.
Je dois dire ici que dans mon affliction, j’ai reçu les plus grands encouragements possibles 'de la part de plusieurs Ministres, de sénateurs, des présidents de la Chambre des Communes et du Sénat qui m’adressèrent leurs sympathies et leurs souhaits d’une prompte gué-
rison. Le ministre des Postes, l’hon. M. Vemot, tous les députes libéraux, les sénateurs du Nouveau-Brunswick et plusieurs des autres provinces me firent visite à ma demeure à Ottawa. Les citoyens de Bathurst aussi ne m’abandonnèrent pas dans mon malheur^ et tous les jours je recevais de nouvelles marques de sympathies, même des parties les plus éloignées du comté.
Pour le reste de la session, mon intention se concentra sur trois ou quatre questions importantes. La pension des vieillards, qui avait été rejetée par le Sénat, la session précédente, la loi des Crédits ruraux, adoptée par les deux Chambres la session précédente, mais qui n’avait pas été sanctionnée par le Gouverneur-Général, puis les griefs des Provinces Maritimes (Maritime Rights).
J’avais hâte de voir mon ami M. Veniot se faire connaître à la députation comme “'debater’’ et faire connaître ses qualités parlementaires et son habileté générale. Cela ne devait pas tarder.
L’Acte de pension du vieil âge fut ratifiée par la Chambre des Communes, sans division et sans débat pour ainsi dire. Au sénat cet Acte devait recevoir un sort différent de celui de la session précédente. Le peuple s’était prononcé en faveur de cette loi qui avait été discutée avec afideur durant la campagne électorale.
L’hon. Geo. E. Foster fut un des premiers à se prononcer en faveur de cette loi, vu que le peuple même s’était prononcé depuis la dernière session; il désirait, dit-il, que son propre jugement soit mis de côté et espérait que le temps et une sage administration justifieraient l’existence de cette loi qui devra cependant être améliorée de temps à autre.
L’hon. sénateur Poirier se prononça aussi en faveur de cette loi, après Sir George Foster, disant que s’il n’avait pas été absent à cause de maladie lorsque cette loi avait été présentée au Sénat, il aurait voté en faveur de son adoption. Il s’accorde avec le sénateur Robertson qui dit que nous devons adopter cette loi telle qu’elle nous vient “holus bolus” afin que le gouvernement ait l’occasion de l’appliquer afin d’en faire un succès. Il ajoute que la principale raison qui le fait voter pour ce bill est parce qu’il est essentiellement un bill d’argent et que le Sénat ne doit pas rejeter les bills d’argent qui viennent de l’autre Chambre à moins qu’ils soient extravagants ou qu’ils empiètent sur le droit des Provinces. “Il n’y a rien de mauvais, 'dit-il, dans ce bill. Il aspire à améliorer la condition d’une certaine classe du peuple au dépend du trésor public. Un effort semblable a été fait en Angleterre, en Australie et dans d’autres pays. Les chrétiens de la primitive Eglise avait une loi semblable. Ils mettaient toutes leurs richesses ensemble afin que les pauvres représentés par les frères les plus âgés pussent être assistés dans leur vieil âge. Laissons passer le bill et permettons-en l’application au gouvernement et plus tard nous pourrons mieux en voir les défauts et l’amender si cela est nécessaire”. Ce discours du sénateur Poirier était certainement en harmonie avec l’esprit de la Constitution et l’esprit d’humanité.
UN TBIBUT A LA KACE ACADIENNE
Le sénateur Girroir, de la Nouvelle-Ecosse, vota aussi pour cette loi. Le sénateur Bourque était absent, mais comme les autres sénateurs aca'diens, il aurait aussi voté pour cette loi. De sorte que tous les sénateurs acadiens ont appuyé cette loi, et j ’en suis bien content, car il y a aussi dans notre population acadienne un grand nombre de vieillards qui n’ont pas de revenu, aucun soutien à cause de leur isolement. Cette loi leur permettra de vivre leurs derniers jours dans un confort raisonnable sans être réduits à la mendicité ou tout devoir à la charité des voisins. Cette classe diminuera et 'de beaucoup à mesure que le gouvernement pourra créer une meilleure coordination des conditions industrielles dans le pays et propagera le système de contributions mutuelles entre l’employé et le patron.
Cette loi ne sera mise en vigueur que dans les provinces où le gouvernement provincial l’acceptera. Plusieurs provinces ne semblent pas vouloir accepter un tel fardeau, mais je n’ai aucun doute qu’avant longtemps cette loi prouvera son avantage et ses services au public et qu’elle deviendra universelle.