APRES L’ELECTION PE
Ténacité et générosité incroyable des Acadiens.
Battu pour la quatrième fois, à l’âge de 33 ans, c’était une expérience peu enviable pour un jeune homme. Le soir du vote et durant plusieurs jours, je sentais ma carrière terminée, mes sacrifices perdus, mes ressources épuisées. Il ne me restait plus qu’à chercher un emploi quelconque dans Bathurst ou en dehors.
Avant la campagne, j 'avais fait des arrangements pour établir une imprimerie et la publication d’un journal français à Bathurst. Le seul journal français dans les Provinces Maritimes alors était “Le Moniteur Acadien” publié à Shédiac, dans le comté de Westmoreland, un centre bien éloigné de Gloucester et de Restigouche.
Je m’étais entendu avec la compagnie McLean et Rogers, imprimeurs pour le gouvernement fédéral avant l’établissement de l’Imprimerie Nationale à Ottawa. J’avais bien connu ces deux hommes et leur industrie. L’épouse de M. J. C. Rogers était une de mes cousines, aussi native de Québec.
Mais le parti libéral défait, le parti conservateur au pouvoir et M. Burns un de ses partisans les plus acharnés du Nouveau-Brunswick, il était inutile de m’engager dans cette aventure, les quelques amis anglais qui devaient m’aider étant devenus indifférents, je ne pouvais m’exposer à être obligé de suspendre ma publication pour au moins plusieurs années.
Mais si mon courage était épuisé, toutes mes ressources disparues, le courage, le patriotisme des Acadiens -de Gloucester étaient vifs comme à la première période. Chaque revers semblait fournir une nouvelle inspiration et élargir leur vision de l’avenir.
Je m’arrête dans ma narration pour dire à tous les lecteurs qui pourraient lire ces lignes, que jamais en dehors de l’Acadie, un homme a pu être l’objet d’un patriotisme aussi pur, d’un dévouement aussi généreux, d’une sympathie aussi cordiale que ceux qui furent versés sur ma tête comme par orages durant toutes ces années de tribulations de toute sorte. Le coeur acadien seul, nourrissant la noble ambition 'des premiers Bretons, désireux d’établir sur les côtes de l’Atlantique, une nation française et catholique, seul ce coeur si vraiment acadien était doué des vertus nécessaires pour subsister à tant de malheurs et renouveler son énergie dès le lendemain.
Leur gratitude était égale à leur patriotisme. Ils voulaient avoir la représentation française à Ottawa et favoriser celui qui, en combattant avec eux et pour eux, était la victime de leur ambition.
Jamais dans le Bas-Canada, dans les temps de lutte pour la reconaissance de leurs droits, un candidat devenu pauvre et retenu pauvre par les revers publics n’a été l’objet d’un tel patriotisme, d’une telle fidélité, d’une telle générosité.
Tel était le coeur acadien il y a cinquante ans, il y a quarante ans : générosité inaltérable, héritée de leurs ancêtres.
C’est dans l’espérance que ce récit sera lu de quelques-uns de mes compatriotes de Québec et de l’Ouest que je les confie à l’imprimerie et à la publication. Ce n’est que depuis peu d’années que les qualités et les vertus de la race acadienne commencent à être connues et ceux qui connaîtront mon expérience y trouveront la qualité dominante, pour ainsi dire surhumaine du peuple acadien.
Je ne pouvais être abandonné. Dans leur chagrin pour mon malheur et leur ambition pour la revendication de leurs droits, une nouvelle vision frappe leur esprit: Il faut contester l’élection.