‹ Un Tribut à la race acadienneChapitre 140 sur 158 · PAR M. HENRI BOURASSA · texte numérisé non relu

PAR M. HENRI BOURASSA

Il y a trois ans, M. Henri Bourassa, par l’entremise de son puissant organe “Le Devoir”, avait organisé une visite de Canadiensfrançais à la population acadienne des Provinces Maritimes. Un grand et cordial accueil fut donné à cette délégation dans tous les centres acadiens qu’elle visita. Cette visite, inspirée par des motifs vraiment patriotiques, avait été reçue avec toute la largesse de coeur acadienne, dans tous les endroits où ils avaient mis le pied. Elle a resserré les liens de fraternité entre les deux noyaux de la race française dans le Canada, et leur servit à se mieux connaître les uns les autres. Ça toujours été le malheur dans notre pays si vaste que nous n’ayons pu faire rencontrer, à bien dire, les habitants d’une province avec ceux des autres. Et la race acadienne dans les Provinces Maritimes est restée aussi étrangère à la population française de Québec que la population anglaise de la province d’Ontario.

Cette seconde délégation, sous la même direction de M. Henri Bourassa, choisit surtout les endroits qui n’avaient pas été visités par la première délégation. C’est ainsi que Campbellton, Petit-Rocher et Bathurst furent les premiers arrêts de cette expédition.

Ils avaient deux trains de dix wagons chacun et près de 250 passagers. Plusieurs prêtres, des juges de Québec, des dames, faisaient partie de cette délégation.

Sur les 4 heures de l’après-midi, le 8 août, assis, ma femme et moi, sur notre vérandah, nous apercevons un automobile qui s’arrête à notre porte et deux hommes qui s’en viennent vers nous. C’était bien M. Edmond Proulx, mon ancien collègue aux Communes, député du comté de Prescott de 1904 à 1921, et depuis député à la Législature de l’Ontario à Toronto, un de mes sincères amis du Parlement, que j’attends bientôt an Sénat. C’est M. l’abbé Lévesque, ancien vicaire à Bathurst et depuis curé à Balmoral, près de Dalhousie, qui me l’amenait. Quelle joie pour ma femme et moi de revoir ces deux bons amis. Monsieur Proulx, sur l’invitation de ce bon curé, avait quitté le train et était arrivé à Bathurst sans arrêt, deux heures plus tôt.

Je ne pouvais m’imposer les démarches nécessaires pour rencontrer tous ces bons compatriotes, mais je pus, dans un automobile, me rendre auprès de la foule et entendre les discours. C’est le doyen de notre barreau, M. N. A. Landry, frère de feu Sir Pierre A. Landry, juge en chef de la Cour du Banc du Roi de notre province, qui présida l’assemblée et introduisit les différents orateurs. Comme toujours, M. Landry remplit cette fonction avec dignité, et présenta la bienvenue de la ville de Bathurst aux visiteurs. M. Landry rappela brièvement le grand progrès accompli par le peuple acadien dans les affaires de l’Eglise et de l’Etat, ainsi que dans les affaires'

du monde. M. Landry parla aussi du progrès des Acadiens dans l’éducation et le journalisme.

Puis il présenta à l’assemblée l’hon. P. J. Veniot, ministre des Postes, qui exprima le plaisir qu’il éprouvait de recevoir les distingués visiteurs dans sa ville, et fit remarquer que comme Québec, Bathurst est riche en histoire, comme c’est ici que Jacques-Cartier a mis le premier pied sur le sol canadien. L’hon. M. Veniot parla aussi de l’arrivée et du bon travail des missionnaires dans les premiers jours des pionniers du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse.

Comme un des membres du cabinet fédéral, il dit que c’était un plaisir pour lui de souhaiter la bienvenue aux voyageurs dans le Nouveau-Brunswick, et il exprime l’espoir que leur séjour leur sera

Puis l’hon. M. Veniot demande aux orateurs qui doivent le suivre d’adresser la parole dans les deux langues.

M. Ryan, ex-maire de notre ville, offrit la bienvenue aux visiteurs au nom de la population anglaise de notre ville, ce qu’il fit avec son habileté bien connue, sans oublier les dames qui faisaient partie de la délégation.

M. Landry, le président, assura ensuite ses auditeurs qu’il ne retarderait pas davantage la traite qui les attendait, et il leur présenta M. Henri Bourassa, qui reçut une véritable ovation.

M. Bourassa exprime son plaisir de se trouver de nouveau dans le Nouveau-Brunswick. La foule donnait une oreille bien attentive aux paroles de M. Bourassa. Bien peu, dans cette foule, avait entendu ce grand orateur canadien, mais tous connaissaient sa réputade fraternité existent entre les deux grandes races, agréable. Il leur dit aussi que pendant qu’ils sont ici dans une partion, ce qui les rendait encore plus avides de l’entendre, tie du pays où le peuple acadien prédomine, les meilleurs sentiments

M. Bourassa a produit un effet merveilleux sur ses auditeurs de langue anglaise, aussi bien que ceux de langue française. Il fut écouté non seulement avec respect, mais avec avidité et enthousiasme. M. Bourassa cherche à inspirer un esprit de vrai patriotisme qui seul fera du Canada une véritable nation indépendante.

Nous avons pour voisine la République américaine, la plus grande, la plus riche nation de l’univers, et pendant que nous chérissons et admirons notre voisine, M. Bourassa désire voir le Canada développer sa destinée dans les lignes qui lui sont naturelles, et non pas dans une servile imitation du peuple américain. Il ne dit pas cela dans un esprit de répugnance des Etats-Unis, mais parce que nous devons avoir confiance dans notre pays, et inspirer dans l’âme de nos enfants l’amour du pays et de ses traditions.

M. Bourassa dit que les liens entre Québec et les Provinces Maritimes sont forts, non seulement à cause de leur position géographique, mais à cause de leurs industries qui sont largement les mêmes et qui demandent une fraternelle coopération.

Parlant en français, M. Bourassa a répété tout ce qu’il avait dit ■en anglais, et ajouta que la fondation de tout pays était la vie de

la famille, la fidélité aux obligations du mariage, le bon exemple aux enfants et l’inspiration dans leur âme de l’amour et du respect pour les lois de Dieu et de l'homme.

M. Bourassa insista aussi sur l’importance d’enseigner les deux langues à nos enfants, de leur inspirer un genre de vie à des vues larges, avec la sympathie pour ceux qui parlent une autre langue et adorent Dieu devant un différent autel.

Le lendemain, les trains se rendirent à Grande-Anse où se tenait un grand pique-nique paroissial; malgré une pluie torrentielle qui dura toute la journée, les visiteurs furent reçus avec la plus sincère fraternité et entretenus avec enthousiasme dans les grandes bâtisses paroissiales.

Les rapports des visites de cette délégation sont des plus encourageants, et aujourd’hui même les journaux nous apprennent que M. Bourassa, à Louisbourg, a déclaré qu’il en appellerait, à la première occasion, au gouvernement fédéral, pour la conservation des vieilles fortifications et des bâtisses de ce mémorable site. J’espère qu’il réussira, et cela sans qu’il soit nécessaire de faire de grands efforts.

Le dimanche suivant, les délégués canadiens assistèrent à une messe solennelle, à Grand-Pré, dans la chapelle érigée dernièrement sur les fondations de l’église de cette vieille paroisse acadienne catholique où fut accomplie la trahison la plus cruelle et la plus désastreuse parmi les nations chrétiennes. Mais enfin, le temps adoucit toute douleur, et la race acadienne dans sa survivance toute providentielle a su pardonner généreusement et participera aux bienfaits subséquents accordés par le même Empire britannique qui a ennobli son idéal.

Des milliers d’Acadiens de tous les centres acadiens de la Nouvelle-Ecosse et de l’Est du Nouveau-Brunswick allèrent rencontrer leurs cousins de Québec et faire connaissance personnelle avec eux. Je suis certain que la rencontre a été toute fraternelle, aussi bien que dans les centres acadiens du Cap-Breton.

De là ils se rendirent à Memramcook où ils rencontrèrent Sa Grandeur Mgr LeBlanc, évêque de Saint-Jean, le nouvel évêque acadien. Puis à Moncton ils rencontrèrent encore un grand nombre de nos plus éminents Acadiens, Son Honneur le juge LeBlanc, de la Cour Suprême du Nouveau-Brunswick, M. F. J. Kobidoux, ex-M.P., l’hon. Antoine Léger, Secrétaire Provincial, et un grand nombre de prêtres acadiens.

A son retour, la délégation canadienne-française a visité les villes de Saint- Jean et de Frédéricton, et là aussi elle a été reçue par la population anglaise avec un esprit de véritable et sincère sympathie. A Saint-Jean, c’est l’hon. premier ministre Baxter qui leur a donné la bienvenue dans la ville métropolitaine de la province, et M. Bourassa souffrant d’une maladie de gorge contractée durant levoyage, c’est mon ami M. Proulx qui exprima la reconnaissance de la délégation pour les sentiments de fraternité avec lesquels elle avait été reçue dans tous les endroits visités. A Frédéricton, c’est

Son Honneur le Lieutenant-Gouverneur Todd lui-même qui exprima la bienvenue de la capitale et de la province à nos délégués. Là encore, M. Bourassa prononça un éloquent discours.

Nos amis de Québec ont quitté les Provinces Maritimes enchantés de l’accueil reçu de toute part dans leur voyage.

BANQUET A L’HON. DR P. J. VENIOT ET A L’HON. J L RALSTON, DE LA DEFENSE NATIONALE

La conduite du gouvernement au sujet des recommandations du rapport 'de la Commission Duncan avait reçu le meilleur accueil possible de la part de la population des Provinces Maritimes, et elle désirait obtenir de la manière la plus généreuse et la plus éclatante possible son appréciation des bénéfices accordés. Aussi le Board of Trade de Saint- Jean décida d’offrir un banquet aux deux ministres des Provinces Maritimes, à cette fin. Ce banquet «devait être non politique. Les citoyens des deux partis étaient cordialement invités. Trois discours seulement devaient être prononcés. Les deux hôtes mentionnés et l’hon. J. B. M. Baxter, premier ministre du Nouveau-Brunswick, conservateur.

Je reçus une cordiale invitation d’assister à ce banquet, de la part du président, M. Sims.

A mon grand chagrin, je dus refuser. La presse entière du Nouveau-Brunswick a «donné aux trois orateurs mentionnés les plus grands éloges de leurs discours à cette occasion.

L’hon. M. Baxter ne ménagea pas ses compliments et les expressions de reconnaissance envers l’hon. M. Veniot pour les résultats obtenus en faveur des Provinces Maritimes. Il fut également généreux envers l’hon. M. Ralston, l’autre représentant des Provinces Maritimes dans le gouvernement fédéral. M. Baxter donna l’histoire des partis politiques depuis la Confédération et attribua beaucoup le manque de notre progrès à l’esprit de partisanerie des deux côtés «dans nos provinces de l’Est, il y a quelques années.

Quant à l’hon. M. Veniot, il parla avec son éloquence ordinaire. Il n’avait rien de nouveau à dire depuis son discours en Chambre sur cette question. Mais le récit qu’il dût donner de ses efforts auprès du gouvernement dans l’intérêt des Provinces Maritimes fut exprimé avec des paroles d’harmonie qui devaient toucher le coeur des citoyens de Saint-Jean et de tous ceux qui l’entendaient. n n’avait fait que son devoir en travaillant comme il l’avait fait pour sa province et les autres Provinces Maritimes. Le gouvernement en accédant à ces requêtes et aux requêtes de son collègue l’hon M Ralston, n’avait aussi que fait son devoir envers les Provinces Maritimes, qui avaient droit à tout ce que le rapport Duncan recommandait.

L’hon. M. Veniot rappela à son auditoire que sans les Drovinces Maritimes, le Canada d’aujourd’hui n’existerait pas. Les ports de Saint- Jean et d’Halifax étaient indispensables à l’indépendance 'des possessions britanniques de l’Amérique, les ports de mer du vieux Canada étant fermés pendant une moitié de l’année et alors le commerce étranger était soumis à la bonne volonté ou aux caprices des Etats-Unis. Sans les Provinces Maritimes, les Canadiens ne pourraient pas se vanter que le Canada est le joyau le plus précieux de la Couronne britannique.

“Après la Confédération, dit M. Veniot, nos avantages et nos droits ne reçurent pas la considération qu’ils méritaient et nous fûmes pour ainsi dire abandonnés et laissés à nous-mêmes. Cette indifférence de la part de nos frères de l’Ouest semblait éteindre l’ambition de notre population pour quelques années, pendant lesquelles nos industries dépérirent.

“Pendant quelque temps, dit encore M. Veniot, nous aurions cru que le réveil ne devait jamais se faire, mais enfin le jour arriva alors que le vrai patriotisme acadien se fit entendre, que ses hommes dans la vie publique et ceux aussi de la vie privée comprirent tout à coup que certaines parties de notre pays qui n’avaient pas reçu l’attention et la considération qui leur étaient dues n’avaient pas prospéré comme elles auraient dû le faire suivant l’esprit de la Confédération, et alors le plaidoyer des droits des Provinces Maritimes qui avait été considéré comme une bizarrerie devint une noble tâche pour tous les membres du Parlement.’’

M. Veniot attira l’attention de son auditoire sur un bill passé à la dernière session du parlement pourvoyant à l’établissement de deux manufactures de coke dans les Provinces Maritimes, l’une à Saint- Jean, l’autre à Halifax, avec une garantie de trois à quatre pour cent sur le capital placé. Il espère que Saint-Jean se réjouira d’une telle industrie dont les bienfaits ne seront pas confinés aux limites de la ville, mais s’étendront à travers notre province. Au sujet des tarifs de chemins de fer, il déclare que le gouvernement a certainement fait tout ce qui était en son pouvoir à ce sujet, et quant à ce qui regarde le tarif sur les transports aux points américains, il faudra nécessairement une entente avec les compagnies de chemins de fer américaines, et une conférence à cet effet aura lieu bientôt. Quant à la recommandation de la Commission Duncan pour la rentrée libre de nos produits naturels sur le marché américain, M. Veniot fait bien comprendre que cet arrangement dépend entièrement du gouvernement américain. Dans notre loi de tant, il y a une clause qui autorise le gouvernement canadien de négocier avec les Etats- Unis suivant les suggestions faites dans le rapport Duncan.

M. Veniot annonça aussi que le subside additionnel de $1,600,000 avait été ordonné par arrêté-en-conseil le mardi précédent.

Il est facile de juger de l’impression du discours de l’hon. M. Veniot par les commentaires les plus favorables de tous les journaux conservateurs ou libéraux de la province.

L’hon. M. Ralston est un orateur de grande 'distinction. Il s’applique surtout à interpréter l’action du gouvernement sur la question des tarifs de chemins de fer et fit bien comprendre que le gouvernement avait fait tout ce qui pouvait se faire. Collègue de l’hon. M. Yeniot dans le gouvernement et tous deux seuls à parler pour les Provinces Maritimes, il connaissait tous les mouvements de M. Veniot et chacun de ses efforts. Il avait été à même de connaître M . Yeniot, son patriotisme, son esprit de justice et son ardeur dans toute entreprise publique.

Il se plut à faire connaître le travail de M. Yeniot dans cette question des griefs des Provinces Maritimes, et je ne peux faire mieux que de traduire cette partie de son discours :

“Je connais, je crois même mieux qu’aucun de vous, et mieux qu’aucun autre de nos collègues, le temps, l’ouvrage et l’énergie que cet homme a dépensés au sujet du rapport Duncan. Je connais les assemblées qu’il a tenues dans son propre bureau et dans tout endroit où quelqu’un venait lui parler. Notre ami parle avec ses mains et sa tête aussi bien qu’avec sa langue, et j’ai été à même en plusieurs occasions d’observer les mains et la tête donner des signes violents Idans les corridors de la Chambre des Communes ou ailleurs, alors qu’il définissait ce qu’il considérait comme dû aux Provinces Maritimes, suivant le rapport de la Commission Duncan. Et, ce qui est encore plus important de savoir et que ses collègues savent, c’est sa détermination sans compromis durant les discussions du conseil. Il s’est créé pour lui-même et il tient pour sa province une place inférieure à aucune autre dans la liste des hommes distingués que le Nouveau-Brunswick a envoyés au Cabinet fédéral. Puisse-t-il vivre longtemps et jouir de l’honneur, de l’estime et 'du respect de ses concitoyens, non seulement du Nouveau-Brunswick, mais de tout le Canada.”

Je connais parfaitement la vérité et la justesse de ces paroles et j’espère que la population acadienne surtout les appréciera parfaitement.

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