NEUVIEME CONGRES ACADIEN A MONCTON, LES 16 ET 17 AOUT
Ce dernier congrès acadien est bien, depuis le premier qui eut lieu au mois d’août 1881, le plus pratique jamais tenu et celui qui devra porter le plus de fruits pour l’avenir. L’immense solennité donnée aux fêtes du soixantenaire de la Confédération canadienne avait créé une nouvelle ardeur patriotique dans tous les esprits, et l’âme acadienne en était toute cmue. La foule a ete immense, venue de toutes les parties des Provinces Maritimes, de Québec,’ d’Ontario et des Etats-Unis. Dès l’annonce de ce congrès et de la’ convention de la Société de l’Assomption, les deux jours suivants, on aurait dit
que les circonstances se multipliaient pour donner plus d’éclat à cette réunion, faire mieux connaître l’esprit et l’âme de la race acadienne et lui assurer une plus grande considération dans tout le Dominion, et même dans toute la Grande-Bretagne.
Ce congrès a réuni les personnages les plus brillants, les plus hauts placés de l’Acadie.
Deux évêques acadiens se rencontraient pour rehausser l’éclat des cérémonies et donner une plus ardente inspiration de la religion et de la vertu. Depuis la mort de Sir Pierre A. Landry, nous n’avions eu dans les Provinces Maritimes qu’un seul Acadien sur le banc judiciaire, l’hon. Juge A. E. Arsenault, de l’Ile du Prince-Edouard, qui, il y a trois ans, avait été nommé président de ce congrès. Cette année nous avons de plus au Nouveau-Brunswick, un deuxième juge acadien, l’hon. Arthur T. LeBlanc, membre bien distingué de la Cour Suprême. Nous avions de plus, le premier ministre fédéral acadien, l’hon. P. J. Veniot, Ministre des Postes du Canada. Le Sénateur Poirier n’avait pu se rendre à cette convention, mais son esprit était là.
La réunion de ces personnages était une preuve de l’avancement du progrès de la race acadienne dans le Canada.
Sa Grandeur Mgr LeBlanc officiait à la messe solennelle, et M. l’abbé Bourgeois prononça le sermon de circonstance. J’ai lu avec intérêt son sermon patriotique aussi bien que religieux. Il y a dans ce discours un point que j’ai surtout admiré lorsqu’il entreprend d’expliquer la double allégeance des acadiens, l’allégeance religieusecatholique. Je tiens à conserver ses paroles sur cette thèse. “Est-il nécessaire, dit-il, de réfuter l’objection de la double allégeance, l’allégeance à un pays, et l’allégeance à Rome. Un homme ne peut garder deux allégeances civiles, mais depuis quand est-il défendu d’appartenir à une société internationale, comme est l’Eglise catholique! Certains orateurs bigots dénoncent les catholiques pour cette double allégeance et ne remarquent pas qu’ils appartiennent eux-mêmes à des sociétés internationales, qui donnent le mot d’ordre de Londres. Que dis-je, toutes les religions protestantes et toutes les religions schismatiques essaient de se réunir, justement en ce moment, à Lauzanne, en une société internationale. Leurs partisans seront 'donc des sujets déloyaux à leur pays respectif? Pourquoi avoir entrepris l’organisation d’une Société des nations? Ceux qui y adhèrent seront donc en conflit avec l’autorité civile de leurs pays? L’absurdité de cette conclusion saute aux yeux, il est donc permis sans être déloyal à son pays d’appartenir à une société internationale, surtout quand cette société internationale, comme l’Eglise catholique, enjoint strictement à ses enfants d’obéir à l’autorité civile de leur pays respectif: Rendez à César .
Nous concluons donc en justice que le maintien de la nationalité acadienne est non-seulement une puissance pour l’Eglise, mais une puissance pour l’Etat”.
Une autre bonne remarque fut prononcée par cet orateur toujours éloquent, Mgr Ph. L. Belliveau. Il veut surtout que notre po-
pulation acadienne reste en Acadie, pratique sa religion et parle sa langue française. On parle de la survivance acadienne: “L’Acadie, dit-il, vivra à condition que ses enfants restent au pays et parlent français”.
Personne n’apprécie ces paroles mieux que moi, c’est ce que j’ai toujours demandé et posé comme nécessité absolue pour le salut de l’Acadie.
A la dernière séance, l’hon. juge Arthur T. LeBlanc fut nommé président, et M. Ferdinand Robidoux, avocat, ex-M. P. pour le comté de Kent, félicita le congrès sur son choix d’un président digne 'de succéder au juge Arsenault et au juge Landry.
L’hon. sénateur Pascal Poirier demeure toujours, et de bon droit, le premier Vice-Président Honoraire. Son oeuvre est immortelle. C’est avec chagrin que le sénateur ne put se rendre à cette belle et enthousiaste cérémonie.
En l’absence du président, l’hon. juge Arsenault, c’est M. Domitien T. Robichaud, vice-président, qui présida le congrès; il donna lecture du discours du président. Il me fait toujours plaisir de voir M. Robichaud honoré de ses compatriotes, car je sais qu’il sera toujours à la hauteur des charges qu’on lui imposera. C’est bien lui qui a dû présenter au congrès acadien le Premier Ministre de la Grande-Bretagne, ainsi que le Premier Ministre du Canada, lors de leur visite au congrès, à leur passage à travers le Nouveau-Brunswick, ce qu’il fit à l’admiration de tous. Ce fut une grande générosité de la part de l’hon. Stanley Baldwin de retarder son itinéraire pour rendre hommage à la race acadienne et ses paroles furent aussi généreuses que son action.
L’hon. M. Baldwin fit l’éloge de la race acadienne qui a fait foi de fidélité et d’estime du règne britannique, depuis cette malheureuse déportation de 1755. Il se demande ce que diraient ces persécuteurs de cette malheureuse époque qui croyaient pouvoir exterminer la race acadienne, s’ils pouvaient revenir aujourd’hui et voir cette noble race devenir une force pour le Canada et pour l’Empire britannique.
Ce bref et éloquent discours reçut les applaudissements les plus chaleureux possibles.
Il en fut de même de l’hon. Mackenzie King, Premier Ministre du Canada; ses paroles touchèrent le coeur acadien.
Un autre discours qui devait produire de l’effet est bien celui du Ministre fédéral acadien, l’hon. P. J. Veniot. J’ai lu ce discours avec intérêt, et plusieurs membres du clergé comme du barreau m’ont dit que ce fut le plus éloquent discours français prononcé par M. Veniot.
Notre Ministre fédéral rappelle à son auditoire que le petit peuple acadien accepta la Confédération avec soupçons et avec crainte. On craignait de voir engloutir nos moeurs et nos espérances légitimes. Mais, nos pères de la Confédération avaient donné une garantie à la race acadienne, comme à toutes les autres branches de la population du Canada, du droit de vivre et de prendre les moyens légitimes
L’hon. Pierre-J. Veniot, LL.D.
Ministre des Postes
pour assurer son avenir au milieu des diverses nationalités qui composent la population de notre pays. Et nos chefs 'de ces jours, tant religieux que politiques, se basant sur cette garantie de la Confédération, n’ont jamais cessé de plaider la revendication de nos droits et privilèges. Et nos compatriotes de ces jours, forts dans leur attachement à l’Eglise et leur langue, fortifiés par la pensée des luttes héroiques de nos ancêtres, ont noblement suivi le conseil des chefs d’alors, et notre peuple a pu se frayer un chemin de progrès à travers des obstacles sans nombre.
L’hon. M. Yeniot démontre aussi le progrès immense qui a été le nôtre pendant les derniers soixante ans. Il n’est pas donné à tout le monde de connaître le rôle important que le peuple acadien a joué dans la Confédération canadienne. Une étude soignée des recensements depuis la Confédération démontre que c’est grâce à notre race si les Provinces Maritimes n’ont pas plus perdu de leur influence dans l’arêne politique fédérale. M. Veniot démontre par des chiffres officiels que de 1901 à 1921 la population générale des Provinces Maritimes augmenta de 106,365 âmes. De cette augmentation, les Acadiens comptaient pour 51,000.
Dans la province du Nouveau-Brunswick, l’augmentation de la population de 1901 à 1921 était de 56,756, et de cette augmentation les Acadiens comptaient pour 45,566, toutes les autres races ensemble seulement pour 11,090 âmes. Ces chiffres confirment bien ce que je disais dans mon discours au Sénat le 14 décembre dernier, secondant l’adresse à Son Excellence le Gouverneur-Général. M. Veniot ajoute que si l’augmentation naturelle de notre population depuis vingt ans était restée attachée au sol natal des Provinces Maritimes, nous compterions aujourd’hui une augmentation de 100,000 au lieu de 50,000. Avec une force semblable, notre influence pour le bien et notre contribution au progrès du pays auraient été doublés sinon triplés. Il exhorte ensuite nos compatriotes à avoir une foi illimitée dans l’avenir de notre beau pays et de notre peuple. M. Veniot démontre ensuite le progrès accompli depuis vingt ans, dans l’agriculture, le commerce et l’industrie. Dans les professions libérales, nous avons des nôtres dans les premiers rangs en assez grand nombre qui nous font honneur sous tous les rapports. Nous possédons des institutions d’éducation qui sont l’envie de nos voisins, dont les élèves ne manquent pas de faire leur marque en tout et partout. “Dans la vie publique, nous avons accompli des merveilles. Dans les dernières dix années nous avons vu des nôtres occuper les plus hautes positions dans l’administration des affaires 'de deux, sur les trois Provinces Maritimes, celle de Premier Ministre’’.
“Le respect des minorités. — Notre représentation au Sénat s’est augmentée, et si nous voulions méconnaître les minorités dans plusieurs de nos centres acadiens, nous pourrions grandement augmenter notre représentation au provincial, ainsi qu’au fédéral. Sous ce rapport nous avons toujours reconnu les droits de la minorité, et j’espère que mes compatriotes n’oublieront jamais ce principe, car
c’est par notre attachement à ce principe que nous avons pu convaincre la majorité anglaise de respecter nos moeurs et nos aspirations nationales.
“Des Conseils. — M. Veniot parle ensuite de l’immigration et du rapatriement de nos Canadiens aux Etats-Unis. Ainsi au sujet du projet d’immigration qui est en voie de préparation par lequel il est proposé d’introduire au pays des immigrants anglais, M. Veniot déclare à l’instant “que nous ne devons pas accepter ce projet si l’on ne donne pas aux Canadiens actuellement aux Etats-Unis, et qui sont désireux de revenir au pays, les mêmes avantages que l’on se propose de donner à ces nouveaux venus, et les Acadiens en Congrès doivent faire pression sur leurs représentants à Ottawa et à Frédéricton pour que cette condition que je vous signale soit approuvée des autorités.”
M. Veniot a dit bien d’autres belles choses; mais j’ai signalé les points les plus saillants de son discours, certainement d’un grand mérite. Intéressé comme je l’ai toujours été au rapatriement de notre population canadienne aux Etats-Unis, c’est avec plaisir que je vis parmi les rapports des divers comités de la Société de l’Assomption la résolution suivante par le comité de “colonisation et rapatriement” :
I. Attendu que les Acadiens réunis en congrès plénier à Moncton, les 16 et 17 août 1927, sont en faveur de la colonisation et du rapatriement des Canadiens maintenant aux Etats-Unis ; et attendu que le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux semblent disposés à encourager pécunièrement l’immigration; et
Attendu que les Canadiens sont pour notre pays les colons les plus désirables ; Il est résolu que le congrès demande à ces divers gouvernements de donner aux Canadiens qui sont aux Etats-Unis les mêmes avantages pécuniaires qui sont offerts aux émigrés venant des autres pays; et, de plus, de nommer des officiers de rapatriement salariés par le gouvernement.
II. Attendu qu’il y a dans la province du Nouveau-Brunswick de grandes étendues de terre de la couronne, propres à la culture où l’on pourrait établir de nouvelles paroisses, il est résolu que ce congrès national des Acadiens tenu à Moncton, ces 16 et 17 août 1927, demande au gouvernement de ladite province de placer et de concéder à la disposition des colons de bonne foi, ces terrains, lorsque la demande en sera faite légalement, ayant eu l’appui du ministre colonisateur de la Province ; de plus, il est résolu que copie de cette résolution soit adressée à l’bon. M. Baxter du Nouveau-Brunswick, à l’hon. Ant. J. Léger, secrétaire de la Province du Nouveau-Brunswick, à l’bon. C. D. Richards, Ministre des terres et des mines, à l’hon. Premier Ministre de la Nouvelle-Ecosse”.
Cette résolution fut présentée par M. J. André Doucet, député de Gloucester, et secondée par M. P. P. Morais, de Caraquet. A ces deux bons Acadiens, mes sincères félicitations. Personne n’apprécie plus que moi cette résolution, et j’espère que nos gouvernements s’efforceront de combler leurs désirs le plus tôt possible, et alors je me sen-
tirai beaucoup plus heureux. Cette question de colonisation et de rapatriement a toujours été pour moi le problème le plus important et le plus pressant pour la population française du Nouveau- Brunswick.
C’est pourquoi j’approuve si ardemment cette résolution de MM. Doucet et Morais. Ils ont touché la vraie note.
Plusieurs autres résolutions de grande importance furent élaborées par les différents comités et acceptées par le congrès, concernant l’agriculture, la pêche et l’industrie. On demande surtout une Commission Royale pour s’enquérir des meilleures mesures nécessaires pour le plus grand développement de la pêche et du transport du poisson sur les marchés étrangers, comme sur les marchés du Canada.
De tout ce travail j’attends de grands résultats. J'ai été témoin d’un immense progrès pour la nationalité acadienne depuis une vingtaine d’années, je pourrais dire une trentaine d’années, et j espère avoir le bonheur de voir ce progrès continuer et augmenter sans cesse. La race acadienne mérite tout ce que l’on peut lui donner.
Le travail de la Société l’Assomption (Mutuelle) a démontré aussi beaucoup de bonnes oeuvres en faveur des Acadiens. Ce qu’il y a de plus beau, c’est l’oeuvre de l’éducation accomplie par cette société. Il y avait l’an dernier 18 élèves protégés dans nos collèges et nos couvents. Cette année, grâce à l’expansion de la société, il y aura vingt nouveaux élèves, ce qui porte le nombre de protégés à 38. C’est certainement plus qu’admirable, surtout lorsque l’on songe que l’entretien d’un élève au collège ou au couvent coûte $150 par an, ce qui veut dire que la Société l’Assomption devra débourser dans le cours des dix prochaines années la somme de $30,000 et nécessairement ce chiffre ira toujours en augmentant. Qui aurait cru à un tel résultat ,il y a trente ans ?
M. Jean-Paul Chiasson, de Lamèque, qui avait été président de la Société depuis trois ou quatre ans, fut cette année nommé chancelier-général, et c’est le Dr Albert Sormany, encore un enfant de Lamèque ,mais qui pratique sa profession à Edmundston depuis une dizaine d’années, qui lui succède comme président général. Mes meilleurs souhaits à tous.