NOTRE VISITE A MA FAMILLE DANS LES PROVINCES DE L’OUEST
La saison d’été arrivait déjà à sa fin, et je n’avais encore pu marcher, pour ainsi dire. Cependant le progrès de ma jambe était bien visible, sans être toutefois complet. Dans les premiers jours de septembre, une nouvelle jambe artificielle me parvenait de New-York. Au premier abord, elle me causait beaucoup de fatigues et d’inquiétude. Après correspondance avec les manufacturiers, je me rends à Ottawa, où leurs agents doivent être capables de rendre cet instrument confortable. Sur les trains de chemins de fer, je n’étais jamais iniquiet, les conducteurs et leurs subalternes sont tous si obligeants qu’il veillent constamment sur les faiblesses corporelles des passagers. J’étais l’objet constant de leur attention et ils me donnaient toute aide possible. Je ne me lève pas sans qu’ils courent à mon service. De Bathurst à Vancouver, et de Vancouver à Bathurst, c’est toujours le même généreux traitement qui m’attend. A tous je dois une vive reconnaissance.
Arrivé à Ottawa, M. Jeffrey, directeur de la maison Ottawa Truss & Surgical Mfg. Co., me donne un ouvrier qui, dans l’espace lde deux heures, rend cet instrument assez confortable, et nous partons d’Ottawa pour Vancouver le 20 septembre à 1.30 du matin.
Nous nous rendons sans arrêt à Vancouver, le samedi suivant à 7 heures du matin. Au dépôt, Gray, Emma, la bonne Vivienne, le petit Gabriel, ma fille Bessie, sa fille Dorothée et son mari M. Thomas Kenny, ainsi que Mlle Lillian Robinson, nous attendaient tous. Nous recevons toujours les accueils les plus sympathiques que des parents peuvent attendre de leurs enfants.
Dès les premiers jours, plusieurs amis que j 'avais rencontrés à ma première visite en 1923, vinrent me voir et me donner l’expression de leur sympathie.
Au milieu de tant 'de plaisir, c’était bien triste de voir mon pauvre Joseph incapable d’agir, à bien dire depuis cinq ans. Mon arrivée, me disait la bonne Emma, a réjoui Joe de beaucoup et il a été moins sombre et plus encouragé depuis que vous avez pris le chemin pour Vancouver. Toutefois nous sommes tous bien décidés, ses deux frères avec moi, si le médecin qui le traite depuis plus d’un an, ne le guérit pas avant la fin de l’hiver, 'de le faire conduire en France, où, l’on nous assure, on trouvera des hommes 'de science pour tous les maux. A part cefte faiblesse de ces jambes, il est très bien, sous tout autre rapport, une autre bonne raison de plus pour nous engager à faire un effort suprême — tout effort possible; — il pourra encore rendre de bons services à l’Eglise et à la société — comme il l’a fait dans le Dakota-sud pendant six années.
Deux ou trois jours après mon arrivée, mon fils Gray convia une vingtaine de ses amis à un dîner à sa demeure. A part plusieurs des citoyens déjà nommés, je fis la connaissance de M. J. A. Mackenzie,
un des nouveaux membres à la Législature pour la ville de Vancouver, un natif de la Nouvelle-Ecosse, doué de l’intelligence et de l’énergie écossaise, un bon orateur, fort dans les débats à la Chambre. Une autre nouvelle connaissance fut celle de M. W. B. Hambury, à la tête d’un grand commerc de bois; il fut le candidat libéral dans Vancouver-Burrard contre le Général Clark, un des hommes les plus forts du parti conservateur. Je dois aussi faire mention de mon ami, W. N. Cummings, de Point Grey. C’est lui qui m’avait créé membre de l’Association des “Native Sons of Canada”, en 1923, et dont la générosité ne connaît pas de limite. Il est toujours prêt à rendre service. C’est un des grands amis personnels de mon fils.
On dut présenter ma santé aux invités. C’est M. Farris qui fut appelé à cette tâche, dont il s’acquitta avec distinction rappelant le temps de mes relations amicales avec son père distingué, qui fut Ministre de l’Agriculture pendant de longues années dans la Province du Nouveau-Brunswick. C’est à cette occasion que M. Brown proposa que je devais échanger ma position et devenir sénateur pour la Colombie-Britannique. Les 'discours durèrent jusqu’à une heure avancée de la nuit. Mon fils Joseph fut appelé à se joindre à la joute oratoire, ce qu’il fit à l’admiration de tous. Devoir, de toute nécessité garder son siège, attirait davantage l’attention. M. Campbell et plusieurs autres me disaient le lendemain que cet homme-là devrait être professeur, ou donner des cours dans une Université. Je ne dois pas oublier mon ami, M. Gale, un natif de Montréal, dont le père a été un des grands journalistes de son temps. Il s’est établi, jeune encore, à Vancouver, où la fortune lui a souri constamment. Il a été maire de Vancouver durant plusieurs années et a contribué de beaucoup à la prospérité de cette grande métropole. C’est un esprit vivant qui exprime sa pensée en métaphores et se rend agréablement spirituel et comique. C’est en même temps un homme au coeur large et généreux. Enfin ce fut une des soirées les plus agréables de ma vie. A ma droite, j ’avais à table un vieil ami, un ancien collègue à la Chambre des Communes, de 1900 à 1904, devenu alors juge de la Cour Suprême de la Province, l’hon. Aulay Morrison. Ce juge distingué est natif du Cap-Breton, et parle le gaélique avec facilité. Il est des plus intéressants dans ces réunions sociales.