VISITE DE M. HENRI BOURASSA, M. P
L’hon. M. Elliott était à peine parti que M. Henri Bourassa arrivait à Vancouver, dans sa visite des Provinces de l’Ouest.
Il adressa la parole à un lunch, à midi, le jour de son arrivée, avant de prendre le bateau pour Victoria, où il devait prendre la parole à une assemblée publique, puis revenir à Vancouver sur l’invitation des “Native Sons of Canada”, à un banquet, et adresser la parole à l’assemblée.
Le comité des “Native Sons of Canada” me présenta une invitation d’assister à ce banquet comme hôte d’honneur, avec un siège au côté de M. Bourassa.
C’est encore un de mes anciens collègues de la Chambre des Communes, le Dr Alfred Thompson, député du Yukon de 1904 à 1908 puis de 1908 à 1921, qui présida l’assemblée.
Nous étions tous deux bien contents de nous rencontrer.
Il n’y a pas un Canadien qui pourrait lire ces lignes qui ne connaît pas le talent, les connaissances universelles, l’éloquence de M. Henri Bourassa, éloquence plus qu’ordinaire. Mais je dois dire que de toutes ses allocutions dans le pays, de tous ses discours qui n’ont pas toujours reçu une admiration universelle, à cause d’un radicalisme sur les questions impériales qui ne s’adapte pas au goût de tout le monde et que tout le monde connaît, il a prononcé ce soir-là le plus éloquent et le meilleur de tous ses discours. Je lui en donnai mes compliments à l’instant. Il n’approuvait pas tous les actes de tous les ministres des différents gouvernements de l’Empire, mais dans sa critique partielle, il ne répudiait pas l’Empire britannique, ce 'dont on l’a souvent accusé. Il fut écouté avec un respect religieux et sans la moindre interruption, ses auditeurs semblant chercher à découvrir dans ses traits la vraie signification de ses paroles. Il par-
la pendant une heure et trois quarts, constamment avec la même force et la même facilité.
Tous les journaux de la ville reproduisirent son discours presque Verbatim, et lui offrirent des félicitations. Je ne sais s’il a été aussi heureux dans les autres endroits. Si oui, son voyage produira Un bon effet dans le pays.
Enfin, les grands personnages, le Ministre des Postes, le Ministre 'des Travaux Publics, M. Henri Bourassa, étaient tous partis. L’hon. Lucien Cannon, Solliciteur-Général, avait aussi fait une visite dans cette région au commencement de l’été, et son éloquence et sa noble courtoisie avaient créé une bien favorable impression sur la population entière.
Je restais seul visiteur de l’Est à Vancouver. Mais je ne devais pas être délaissé de la part des généreux amis de la métropole du Pacifique. Je continuai à être invité à plusieurs dîners, banquets, je pourrais dire, et promenades de toutes sortes.
C’est M. James A. Campbell qui fut le premier à m’appeler, avec ma femme, à sa demeure. C’est là que je rencontrai pour la première fois l’hon. M. Hart, ancien Ministre des Finances de la Colombie -Anglaise, et malheureusement défait à l’élection de 1924. Aussi l’hon. W. A. MacDonald, juge en chef de la Cour d’Appel, avec l’hon, M. A. MacDonald, mon ancien ami, qui avait été élevé au même banc judiciaire depuis ma première visite.
Quelques jours après, c’était M. et Mme W. C. Brown, qui nous traitaient avec la même générosité. Plus tard, M. et Mme Humphrey, M. et Mme McKenna, ancien organisateur pour mon fils Gray, alors qu’ils étaient tous deux à Hardisty.
M. McCraney devait aussi m’appeler à une immense réunion d’amis, parmi lesquels je fis un grand nombre de nouvelles connaissances. Une soirée passe vite en telle compagnie. Une autre soirée, c’était M. et Mme Gale qui recevaient à dîner.
Mais un événement tout particulier, je pourrais dire, m’attendait avant mon 'départ. Soudain, vendredi matin, alors qu’il était entendu que je devais quitter Vancouver en peu de temps, je reçois une invitation de la part de M. Farris et de M. Joseph N. Ellis, à un dîner en mon honneur au “Vancouver Club’’ — un club social — à l’hôtel Georgia, le lendemain, samedi soir. Le nom du club seul suffisait pour nous dire que je devais être traité avec générosité et avec dignité. Mon fils Gray recevait l’invitation de m’accompagner.
C’était plus que généreux de leur part. C’était une belle expression 'de leur souvenir des années de leur jeunesse alors que, au commencement de ma carrière, j’étais l’objet de la sincère sympathie de leurs pères.
L’hôtel Georgia est ce qu’il y a de plus récent en construction d’hôtel; les chambres sont des plus riches et élégantes. Vingt-cinq convives entouraient la table à ce banquet. C’est M. Ellis qui pré-
sidait. Mon siège était à sa droite, et à sa gauche était Thon. M. le juge W. A. Gallilier, un autre de mes collègues à la Chambre des Communes, de 1900 à 1908.
C’est alors que M. Galliher fut nommé juge de la Cour Suprême à la Colombie-Anglaise. Mon autre ancien collègue, le juge Aulay Morrison, était aussi présent, ainsi que M. W. C. Brown; l’hon. John Hart, accompagné de M. I. A. Mackenzie et de M. Christopher Mc- Rae, élu membre de la Législature pour Point Grey, à la dernière élection générale. M. J. A. Campbell et M. Gale étaient à table. Je ne puis 'dans le moment me rappeler de tous les noms des convives. C’est M. Ellis, le président, qui proposa ma santé d’une manière vraiment fraternelle. Je dus répondre tout de même, faire connaître la valeur des ancêtres de mes hôtes, et parler en même temps de l’avenir de la province du Pacifique, de l’avenir qui va se développer merveilleusement aussitôt que la riche région de la Rivière-de-la- Paix sera jointe par une voie ferroviaire à leurs immenses ports de mer. Les réponses aux santés durèrent jusqu’après les 'douze heures de la nuit. Tous les amis que j’ai nommés prirent la parole les uns après les autres, et m’exprimèrent leurs meilleurs souhaits. M. Dougald Donaghy, le célèbre député de Vancouver-Nord, qui faisait partie du comité d’enquête sur les douanes à la session de 1926, était présent aussi. Il exprima lui aussi de beaux sentiments à mon égard.
M. Gale se joignit encore au concert oratoire, avec son succès ordinaire. C’est alors qu’en nous séparant, après l’assemblée, je lui dis: “It does good to hâve a Gale once in a while.”
M. W. P. Hanbury était aussi présent, et c’est lui qui 'devait me reconduire chez mon fils.
Ma fille Bessie, et son mari, Thomas Kenny, avait arrangé les choses avec Gray pour que nous ne partions pas de Vancouver sans avoir passé une semaine avec eux, et leur fille Dorothy. C’est alors que le 25 octobre nous transportions notre bagage à sa résidence, sur la rue Jarvis. Mais, les semaines sont toujours longues à Vancouver et ce n’est que le 7 novembre que nous prenions le train pour Edmonton.
Nous sommes à peine rendus que M. Cummings et Mme Cummings nous invitent tous deux à les accompagner à une promenade à Seattle, Washington, ville principale de la côte américaine, port de mer excellent, à l’intérieur du Puget Sound. C’est la ville la plus attrayante sur toute cette côte. La route entre les deux villes est un seul morceau de ciment, le plus fin et le plus solide possible, avec deux routes bien tracées pour le va-et-vient, de sorte qu’il n’y a pas à crain'dre les rencontres. On voyage sur cette route à 40 et 45 milles à l’heure, sans plus de difficulté que 25 à 30 sur des routes de gravier.
Partis tard l’après-midi, nous étions à Seattle à 9.30 heures du soir, 150 milles, après avoir soupé à mi-chemin. Le lendemain matin, au lieu de retourner à Vancouver, nous continuons notre route jus-
qu’à Olympia, la capitale du Territoire Washington, un autre cinquante milles, toujours à travers les plus belles campagnes et les plus belles villes possibles. Olympia est certainement une belle ville qui possède, depuis deux ans, de nouvelles bâtisses législatives, qui seront dignes d’un Etat américain, lorsque le peuple aura 'décidé de se joindre au gouvernement fédéral de la République.
Enfin, nous revenons sur notre chemin, arrêtant un instant à Seattle pour un lunch, et à Everett, sur les 7 heures, pour le dîner, un dîner qui surpasse tout ce que nous pouvons avoir dans nos plus grands hôtels des plus grandes villes. Puis nous reprenons notre route pour Vancouver sans autre arrêt. Nous arrivons à Vancouver à minuit précis, ayant couvert dans la journée au delà de 365 milles de route. On s’étonnait tous de ce que je me trouvais aussi frais le lendemain matin que jamais, et ma femme n’était pas plus fatiguée que moi.
Puis ce fut au tour de Mlle Lilian Robinson 'de nous exprimer sa sympathie. Mlle Robinson est la secrétaire de mon fils Gray, depuis plus de dix ans, à Edmonton comme à Vancouver. Elle est une soeur dans toute la famille.
C’est à sa demande que nous avons eu le plaisir de rencontrer l’hon. Mary Ellen Smith, député de Vancouver pour la législature. Son défunt mari était mon collègue et un de mes meilleurs amis à la Chambre des Communes, de 1900 à 1911. Puis en 1916, il fut élu pour la législature provinciale comme Ministre des Finances, et fut subitement emporté de ce monde en 1919. C’était un homme d’un grand talent, et qui fit sa marque comme Ministre des Finances. Madame Smith est aussi une femme de grand talent, possédant une éducation et une expérience rare chez nos femmes d’aujourd’hui. Elle fut élue à la place 'de son mari et appelée au Conseil comme Ministre sans portefeuille, poste qu’elle garda pendant deux ans. Elle a résigné cette position, et fut réélue en 1920 et 1924, et, je le crois, pourra représenter sa division aussi longtemps qu’elle le désirera.
C’est là aussi que je rencontrai le maire de North-Battleford, Saskatchewan, que j’avais vu en 1920 à l’assemblée de l’hon. Mackenzie King. C’est lui qui avait présidé cette assemblée.
Chacun de ces entretiens devait toujours être le dernier. Mais pour Gray il n’y a pas de fin à ses sentiments filiaux, et il convoquait une autre vingtaine des principaux amis, le mercredi, à un dîner d’adieu à son père. Nouvelle réunion composée de la plupart d’amis qui venaient pour la première fois, tels que M. McRae et l’hon. M. Hart, et c’est alors que j’ai pu apprécier cet homme à sa> juste valeur, sous tous rapports. Les amis me comblèrent de leurs meilleurs souhaits possibles, vie longue avec une bonne santé, et la continuation de mon intérêt au progrès de la province de la Colombie-Britannique. Les amis s’intéressèrent entre eux jusqu’à une heure avancée de la nuit. La séparation était vraiment l’idéal de la séparation des enfants qui voient leur père partir pour un pays lointain. Inutile de dire que j’étais tellement ému que j’avais peine à contrôler ma voix qui sanglotait à tout instant.
Après tout cela, l’avant-veille de notre départ, je recevais, samedi le 5 novembre, une invitation de Thon, juge Aulay Morrison, pour une dîner à sa demeure. Ce fut une réunion conforme à la haute position d’un membre de nos bancs judiciaires, réunissant une douzaine des membres du barreau, et des principaux hommes d’affaires, parmi lesquels se trouvaient M. Russell, C. R., président de la commission du port de Vancouver. La discussion des affaires du pays se faisait avec tranquillité, sans la moindre expresion de partisanerie d’aucune part.
Pour le dimanche après-midi, la veille de notre départ, nous étions invités à une réception à la demeure de M. et Mme Dougald Donaghy, une demeure vraiment enchantante à 500 pieds d’élévation sur la montagne de Vancouver-Nord. C’est un site sublime, je pourais dire, d’où l’on peut contempler tout le commerce du port, chaque bateau >de toute dimension qui entre ou sort, et observer en même temps l’île Vancouver, laquelle de cette hauteur semble être à une petite distance.
Je ne dois pas oublier une autre famille qui m’est chère par ses relations avec ma famille à Bathurst. C’est M. et Mme Frank J. Daly; M. Daly, il y a 33 ans, quittait, jeune encore, Bathurst, pour aller chercher fortune ailleurs. Il se rendait d’abord à New-York, mais c’est dans son Canada même, à Vancouver, qu’il devait rencontrer sa fortune. M. Daly est le frère de notre Capitaine Daly, de Bathurst, bien connu et respecté de tout le monde. Mme Daly était une demoiselle Kane, du village de Bathurst. M. Daly était un plombier de métier. Il a su gagner des brevets pour plusieurs sortes de fournaises, entre autres un pour une fournaise à gaz. Il a travaillé jour et nuit, et aujourd’hui il emploie constamment un personnel de 27 hommes; il possède une des plus belles résidences de la ville, est le propriétaire de la bâtisse de sa boutique et magasin, et de plusieurs maisons dans cette grande ville. Leur famille se compose d’une fille unique qui a reçu une éducation toute particulière, est institutrice dans l’une des meilleures écoles de Vancouver, »de plus une musicienne distinguée.
Il y a encore d’autres anciennes connaissances de Bathurst qui nous ont témoigné d’heureux souvenirs d’une manière bien noble.
Il y a M. Fred Buttimer, fils d’un de mes premiers amis, qui jeune encore alla chercher fortune à Vancouver, où en arrivant il entra en société avec M. Dawson, lui-même un de mes premiers amis de ma vie, à peu près de mon âge. Tous deux sont plus que millionnaires, fortune faite dans la mise en conserve 'du saumon, sur la rivière Fraser. Ce M. Dawson est marié à une soeur de M. Buttimer. Il nous fallut aussi répondre à une invitation à dîner, où tout était au delà de toute espérance. M. Buttimer a une autre soeur à Vancouver. Ces dames ont été les amies de ma femme dans leur jeunesse, et elles n’ont pas manqué de générosité à son égard, de toute manière.
Mgr Joseph-Arsène Richard, P.D, Verdun, près Montréal
De plus, Mme Williams, née fille de Mme Ellis-Pepper, de Bathurst, alliée à la famille Buttimer, qui était toujours prête à rendre service à ma femme.
Nous leur devons à tous notre sincère considération.
Revenus à la maison le dimanche, c’était bien tout fini, nous pensions. Mais la bonne petite femme de Gray n’en cède rien à la générosité de coeur de son mari, et nous devions prendre notre dernier repas à sa maison avec ses enfants, et tous les autres membres de ma famille. Gray avait été appelé à Montréal et Ottawa, par télégraphe, en toute hâte, vendredi, et dut prendre le train à l’instant, espérant de nous rencontrer à notre passage à Ottawa ou Montréal.
Nous devions partir de sa demeure tous ensemble pour aller prendre notre train pour Edmonton. En effet, à sept heures du soir, nous étions tous réunis; la bonne petite mère Emma, ses quatre enfants, mon fils Joseph, ma fille Bessie avec son mari et sa fille Dorothée. Ce fut bien la réunion la plus familiale, la plus heureuse qu’une famille puisse rencontrer dans la vie.
Ces enfants avaient entendu bien des petits discours durant les deux derniers mois. Mon fils Joseph leur demanda d’exprimer, chacun d’eux, leur adieu à leurs grand ’père et grand 'mère, avant leur départ. Ce fut une grande surprise pour eux tous. Cependant tous les quatre enfants de Gray, et la fille de Bessie, se levèrent l’un après l’autre et réussirent tous à exprimer leur plaisir de notre visite, leur chagrin de notre départ, et leur espérance de nous revoir encore avant longtemps.
L’heure du départ arrivée, nous emplissons deux automobiles, et nous nous dirigeons tous ensemble à la gare. M. Thomas Kenny et mon petit-fils Onésiphore, portant Joseph dans leurs bras et le mettant dans une des voitures.
Comme on le voit, dans ce voyage nous avons été couverts d’honneur, de sympathie et de tendresse de toute part. Si maintenant je pouvais voir Joseph guéri et posséder de nouveau son activité, je serais des plus heureux dans ce monde.