‹ Un Tribut à la race acadienneChapitre 16 sur 158 · CONTESTATION DE L’ELECTION DE · texte numérisé non relu

CONTESTATION DE L’ELECTION DE

L’élection de M. Burns avait été gagnée par l’intimidation et la corruption, une corruption effrénée, publique, sans souci de l’honneur.

“Il faut contester l’élection” vint-on me dire. “Mais il faut de l’argent pour cela, je leur réponds, et je n’en ai pas; je suis à bout de tout” — “Nous trouverons l’argent. Le résultat est certain, l’élection sera annulée et M. Burns probablement disqualifié et vous serez élu sans difficulté. M. Anglin ne reviendra pas et ses partisans sont maintenant les vôtres avec nous”.

M. Ubalde Landry, de Grande Anse, avec quelques autres amis, étaient venus à une entente avec M. Read, de Stone Haven, à peu près seul ides gros commerçants du comté qui ne s’était pas laissé entraîné et était resté fidèle à M. Anglin.

Ce M. Read fournissait le dépôt de $1,000 nécessaire pour déposer un protêt et M. Ubalde Landry se rendait responsable de la moitié du montant dans le cas de perte, ce qui était considéré comme impossible.

M. Read avait un frère, avocat à Chatham, qui prenait charge du procès; M. Denis Comeau, forgeron du village de Bathurst, homme hautement considéré de tous, était le pétitionnaire auprès de la cour.

La plainte déposée en temps, il fallait ensuite attendre l’ouverture de la cour, qui était a une distance éloignée. Dans l’intervalle tout se préparait pour le procès.

M. Denis Comeau, , le pétitionnaire, fut dûment appelé à la Cour à Frédéricton pour faire sa déposition officielle. Il se présenta à l’heure fixée pour recevoir l’information que son avocat avec un pouvoir de procuiation Power of attorney” était venu la veille au soir, avait retiré la cause au nom du pétitionnaire et retiré le dépôt aussi.

Inutile de dire que mon pétitionnaire ne pouvait comprendre comment un tel événement avait pu arriver. Nous ne connaissions nen avant son retour. La presse n’avait pu prendre possession de 1 affaire tant tout avait été fait dans l’obscurité. Tout était -il fini ? Non, pas avec les Acadiens de Gloucester. On me supplie de voir un autre avocat et de faire l’impossible pour faire revivre la cause.

Sur leurs instances, je vois l'hon. A. G. Blair, l’avocat le plus distingué du jour dans le Nouveau-Brunswick et qui n’a probablement pas eu d’égal, à part peut-être, l’bon William Pugsley.

M. Blair était Premier Ministre depuis le mois de juillet, alors qu’avait lieu l'élection générale provinciale en même temps que l’élection fédérale. Je lui explique les circonstances. M. Blair était d’opinion que nous avions droit à tout espoir de pouvoir reprendre notre cause. Une telle cause étant devant la Cour, et le dépôt en possession, ne pouvait pas être retirée par le conseil du pétitionnaire. Que le tout devant la Cour devenait la propriété idu public suivant l’esprit de cette loi, et que le pétitionnaire devait être écouté ou remplacé par un autre nommé par le public, c’est-à-dire par les personnes intéressées dans la cause.

Il me fallait payer l’honoraire de l’avocat, M. Blair, et autres dépenses et de plus me procurer un autre mille piastres dans le cas où la Cour le demanderait.

Mais comment me procurer un tel montant d’argent?

Mais y avait-il des choses impossibles à mes compatriotes acadiens de Gloucester? De toute part on m’écrivait: “Venez nous voir, nous souscrirons suivant nos moyens. Je pars au commencement de l’hiver, fais le tour du comté et on me mène jusqu’à Négouac, partie française 'de Northumberland, et je reviens avec le mille piastres nécessaire pour faire revivre la contestation de l’élection.

Je demande à mes lecteurs de bien peser cette action de la part de fermiers et de pêcheurs pour une cause patriotique. Les moyens de nos gens étaient bien restreints, et y a-t-il un candidat, qui aujourd’hui même pourrait percevoir un tel montant parmi les fermiers et les pêcheurs?

L’appel fut entendu à Frédéricton, au printemps de 1883. Je me rendis en temps, pour être témoin de cet événement. M. Blair fit valoir la cause à peu près comme je viens de l’expliquer.

Son plaidoyer dura 'de l’ouverture de la Cour jusqu’à l’heure du dîner et une couple d’heures après. Tous les juges y prenaient une part active et M. Blair avait à répondre à tout instant à leurs interpellations. Finalement la cour donna son jugement. Deux juges soutenaient l’appel de M. Blair et trois se prononçaient contre.

Malgré tout, le fait que deux juges avaient appuyé notre appel offrait un certain encouragement.

Après de nouvelles entrevues avec M. Blair, je décidai dès le lendemain 'd’en appeler à la Cour Suprême du Canada, à Ottawa, M. Blair lui-même était encouragé par ce fait de la 'division de la Cour. Enfin, M. Blair prend les mesures nécessaires, mais la Cour à Ottawa ne pouvait entendre notre cause qu’au mois de septembre ou octobre suivant.

Dans l’intervalle, M. Burns était aussi occupé que moi. Sir Hector Langevin ne me considérait pas comme conservateur ou libéral, mais comme nationaliste. Il savait que les deux partis avaient également cherché à m’écraser précisément parce que j’étais canadienfrançais. Sir Leonard Tilley était à peu près du même avis.

On savait qu’en 1877, avant l’élection, j’aurais pu avoir une position de traducteur français à Ottawa, si j’avais voulu l’accepter de la part de M. Artglin.

M. Burns qui cherchait tous les moyens de me faire disparaître de l’arène politique suggéra à Sir Hector de me trouver une telle position. Un beau jour, je reçois une lettre de Sir Hector m’annonçant que je pourrais avoir une position 'de traducteur français à Ottawa et qu’il espérait que je l’accepterais.

Je répondis à l’instant que j’allais accepter. Quelques jours après je recevais une lettre de Sir Leonard Tilley, me déclarant que cet emploi serait à ma disposition aussitôt que j’aurais l’assentiment de M. Burns, le député de mon comté, et que je n’avais qu’à lui écrire une lettre lui demandant sa recommandation qui me serait accordée à l’instant et avec plaisir, il en était certain.

“Impossible! Devenir la créature de M. Burns et me mettre dans l’impossibilité de travailler davantage pour la cause française acadienne, c’était commettre un suicide et une trahison.

Je ne dirai pas que c’était de l’orgueil. Car je n’en ai jamais eu. Mais je ne pouvais pas trahir mon parti, mes amis qui avaient fait tant de sacrifices pour moi, et notre cause commune, les mettre dans la confusion et perdre ma liberté en même temps. C’était impossible. M. Burns voulait s’assurer de ma ruine politique. Il savait qu’alors je ne pourrais plus être candidat contre lui, ni travailler pour un autre candidat acadien.

Ma femme fut également affectée, et n’aurait pu consentir à me voir ainsi étouffé, je pourrais dire, par M. Burns. Car c’était m’enlever la vie pour laquelle nous avions tant fait de sacrifices. — “Conserve ton indépendance et le respect de nos amis, me disait-elle, s’il nous faut quitter la place pour quelque temps, nous reviendrons avec notre honneur”.

Ce fut fait en peu de temps à la grande joie de tous, même des quelques amis anglais qui m’étaient restés fidèles. Nous avions alors trois enfants : deux fils, Alphonse et Gray, une fille, Bessie.

J’avais alors des offres assez encourageantes pour quelques mois à New York et je partis à l’instant. Tout allait assez bien à New York, mais j’étais loin de ma famille, et de Gloucester.

Quelques jours avant le terme de la Cour Suprême qui devait entendre mon appel par mon conseiller, l’hon. A. G. Blair, je fus mandé à Ottawa pour donner des explications sur des réclamations de certains amis contre des entrepreneurs du chemin de fer Intercolonial de 1869 à 1875, qui avaient remis leurs contrats au gouvernement sans payer les gages des travaillants. J’avais réussi par T entremise de M. Schreiber, Ingénieur-en-chef, à faire reconnaître les réclamations pour gages qui n’avaient pas été payés et dont le gouvernement avait eu le bénéfice. Tout cela se montait à $6,000 à peu près.

Ces réclamations avaient été entendues à Bathurst en 1881 par un commissaire spécial, M. Simard, N.P. et M. Charles Thibault, avocat, secrétaire.

Leur rapport avait été soumis à une Commission Royale présidée par le célèbre ingénieur, M. Shanley, qui devint plus tard membre de la Chambre des Communes pour un comté de la Province d’Ontario.

Pendant mon séjour à Ottawa, je fis une visite à la Cour Suprême où je mis en ordre des petits comptes pour dépenses de la Cour et je laissais tout prêt pour M. Blair à l’ouverture Ou terme qui devait avoir lieu quelques jours plus tard.

Je m’en retournai à New York, gardant encore une certaine espérance dans l’avenir pour Gloucester.

Mais quelques semaines après, M. Blair m’apprenait que le jugement de la Cour Suprême était contre nous avec le même division qu’à la Cour du Nouveau-Brunswick: deux juges ayant soutenu notre appel, et trois s’étant prononcés contre.

Son Honneur le Juge Taschereau était en Angleterre. Des avocats qui avaient suivi l’argument devant la Cour dirent à M. Blair que suivant leur connaissance du juge Taschereau, s’il eut été présent, il aurait accepté le plaidoyer de M. Blair et ma cause eut été gagnée.

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