EXIL VOLONTAIRE A NEW YORK
Il ne me restait d’autre parti à prendre que de rester à New York pour quelques années du moins. Retourner à Bathurst j’étais certain 'd’y perdre mon temps à préparer des luttes éloignées contre M. Burns. Les soins et l’éducation de ma famille ne me permettaient plus de tels sacrifices. Je devais demander à mes amis de choisir un autre candidat qui n’aurait pas sur ses épaules le poids de quatre défaites consécutives. Plus tard, la victoire une fois gagnée, je pourrais retourner au Nouveau-Brunswick.
Plusieurs amis m’écrivaient, me demandant de me préparer à revenir. Ma réponse était toujours que je retournerais certainement, mais pas avant plusieurs années.
Je voyais arriver à Bathurst un jeune Acadien du comté de Westmoreland, M. N. A. Landry, frère de Pierre A. Landry, qui m’avait si bien traité à la Convention acadienne, et aux efforts duquel j ’avais mêlé les miens pour le relèvement et le progrès de la race acadienne. Je voyais dans ce jeune homme de mon âge à peu près un futur candidat du parti acadien dans Gloucester. Dans les circonstances, c’était mieux pour moi de lui céder la place ou au moins lui laisser le champ libre pour quelque temps encore. Il me semblait que la séparation et la distance n’effacerait pas mon nom 'dans la mémoire de mes Acadiens et que je serais toujours reçu avec cordialité lorsque la Providence me permettrait d y retourner.
Enfin, mon dernier sacrifice était fait et je laissais l’avenir entre les mains de la Providence et de mes amis du Nouveau-Brunswick.
Je ne devais pas rester seul aux Etats-Unis, et je devais faire venir ma famille le plus tôt possible.
Je me mis à l’oeuvre pour ramasser assez d’argent pour payer
les frais de voyage et son maintien, en attendant. Enfin, de bonne heure à l’été de 1884, ma femme et mes enfants arrivaient à New York Je pouvais entretenir ma famille et donner l’éducation nécessaire à mes enfants. Mes deux plus jeunes fils, Joseph et Charles, naquirent à New-York, le premier en 1885, le dernier en 1887.
En 1887, la première élection fédérale eut lieu et comme je l’avais prévu, M. l’avocat Landry était candidat acadien de mon parti contre M. Burns. Avec quatre années de préparation et le seul français sur les rangs, j 'attendais son succès et le succès de la cause française. Mais, non. Encore une fois, M. Burns brisait le noyau acadien et se faisait élire par une grosse majorité.
Le vote fidèle était à peu près le même. C’était le Petit-Rocher, la paroisse de Beresford qui se tenait toujours comme un seul homme. L’enthousiasme était toujours à son comble dans cette paroisse. Plusieurs amis m’écrivaient: Toute assemblée politique ici se termine toujours par “un hourrah pour Turgeon’’. D’autres écrivaient aussi: “Le Rév. Père Robert dit toujours que “Turgeon reviendra et sera élu, et cela pour le reste de sa vie”.
Ces bons messages étaient pour moi et mon épouse une certaine consolation dans nos ennuis et notre ambition. Nos amis, quoique séparés et éloignés, ne nous oubliaient pas.
APRES L’ELECTION de 1882.
Le chemin de fer de Caraquet était en construction par une compagnie de directeurs dont M. Burns était le Président. Ce chamin de fer était construit avec le subside que j ’avais pu faire garantir l’année précédente. Mais M. Burns en récoltait tout le bénéfice. Tout le monde était à l’ouvrage, à fournir les matériaux nécessaires, les traverses de chemin, le bois nécessaire pour la construction des stations, etc. On devait travailler pour M. Burns ou être mis de côté. Les circonstances étaient toutes à la faveur de M. Burns, il faut l’avouer. La corruption et l’intimidation furent ide nouveau pratiquées, et M. Burns fut de nouveau élu avec une grande majorité.
Après quelques jours d’hésitation, le parti acadien décida encore une fois de contester l’élection.
Cette fois-ci l’avocat de notre parti resta fidèle, mais il y avait d’autres ressources, d’autres moyens à la disposition du parti conservateur. Le procès dût être ajourné d’un terme à l’autre, les conseils de M. Burns ayant recours à toutes les mesures possibles pour faire traîner l’affaire jusqu’à la fin du terme si c’était possible. Les témoignages 'de corruption ne manquaient pas, contre les agents et contre M. Burns lui-même. C’est pour cela que l’on demandait des ajournements que la Cour accordait facilement.
Finalement la moitié du terme était presque écoulée et la fin n’était pas encore visible. Alors, le juge de la Cour Suprême, Son Honneur le Juge Tuck, renvoya la cause en déclarant que trop de
temps avait été perdu, que le terme parlementaire serait pratiquement achevé avant que la Cour put rendre son jugement. Il était difficile de trouver des témoins pour un événement si reculé et l’on ne pouvait plus compter sur leurs témoignages, donnés avec tant d’hésitation. Il n était pas dans l’intérêt public de faire faire une nouvelle élection dans le comté, alors que l’heure d'une élection générale allait bientôt sonner”.
Tel fut le résultat du deuxième protêt électoral dans le comté de Gloucester.
Le temps passait lentement pour moi à New-York durant ces longs termes du parlement. Si M. Landry eut été élu, je me serais empressé de retourner dans mon comté, espérant qu’en cas de besoin d’aide pour ma famille, le parti ne manquerait pas de me donner un coup de mains, Avec M. Burns au pouvoir, la chose m’était impossible. Il m’aurait fallu refuser les meilleures offres encore une fois.
Je continuai à travailler dans le silence, sans toutefois perdre ma nationalité. On me faisait parfois de bonnes offres, à condition que je demanderais à me faire proclamer citoyen américain. Mais, j’avais horreur du titre de citoyen américain, non pas que je n’appréciais pas les citoyens américains, mais je voulais rester canadien et retourner au pays avec ma pleine liberté de citoyen canadienbritannique.
En 1891, un nouvel appel au peuple avait eu le même résultat. Le gouvernement conservateur était encore au pouvoir et M. Burns contrôlait encore les intérêts du comté.
Cependant, je sentais que le temps arrivait où il me fallait à tout hasard, pour ainsi dire, retourner à Bathurst. Mon fils aîné, Alphonse, devenait d’âge à aller dans un collège canadien afin de maîtriser la langue française, chose pour ainsi dire impossible à New York Mon deuxième fils Gray serait bientôt dans la même circonstance. Je considérais qu’il était temps de prendre les mesures nécessaires pour l’avenir de mes enfants, et pour cela je devais retourner au Canada.
N’ayant aucun capital à ma disposition, les dépenses d’élever une famille et lui donner l’éducation voulue enlevait tout petit salaire possible. Il me fallait être bien prudent, et ne pas m’exposer à végéter en arrivant. Mon fils aîné devait aller au collège à l’instant, soit au séminaire de Québec, ou au collège de Lévis et il fallait bâter les choses.
Le seul moyen pratique fut d’envoyer la mère avec les enfants et voir à leur subsistance avec mon faible revenu à New York. Mon fils Alphonse devait se rendre à Lévis et commencer son terme d’étude. Je pus mettre ensemble, après bien des petits sacrifices, assez d’argent pour les dépenses de voyages de ma famille, la mère et cinq enfants, dont deux nés durant notre séjour à New York, Joseph, prêtre maintenant dans la Colombie-Anglaise et Charles, mort à l’âge de 31 ans, avocat à Edmonton, Alberta, le 10 avril 1919.
Puis, je pouvais de New York entretenir la maison, en attendant un ouverture quelconque à Bathurst.
Enfin, à la fin du mois de décembre 1892, ma famille arrivait à Bathurst et mon fils Alphonse se rendit peu après au collège de Lévis, après les fêtes du jour de l’an.
11 me fallait économiser pour pourvoir à doubles dépenses pour bien dire. Toute une année avant que je puisse aller voir ma famille. Enfin, les derniers jours de décembre, avant Noël de l’année suivante, je pus faire les dépenses d’un voyage à Bathurst et de retour, sans grande perte de temps.
Mon arrivée au milieu de ma famille après une si longue séparation fut pour moi toute une révélation et une grande consolation. Qu’il était bon d’être ensemble! Et les vieux amis venaient par légions me serrer la main, me souhaiter la bienvenue avec l’espérance de me retenir avec eux. L’avenir m’attendait encore. Je connaissais pourtant bien le coeur de ces gens-là, mais il me semblait que leur générosité était encore au delà de tout calcul.
J’eus plusieurs conférences avec les chefs du parti, et tous m’exprimaient leur désir de me voir revenir bientôt, et c’était bien entendu que je serais de nouveau le candidat du parti acadien, qui était devenu le parti vraiment libéral en même temps.
Mon séjour à Bathurst ne pouvait se prolonger. Il me fallait retourner gagner le pain de ma famille, tout en étant bien décidé de chercher une solution prochaine de mes 'difficultés et de revenir dans la patrie le plus tôt possible.
Vers le milieu de janvier, je me séparais de ma famille encore une fois mais avec bonne espérance de revenir à l’été sinon plus tôt.
Les deux malheureuses défaites de M. Landry n’étaient pas propre à enrichir nos bons Acadieiis français du comté qui luttaient depuis de si longues années, et M. Landry lui-même était fatigué de la politique.
Je travaillais avec un courage pour ainsi dire surhumain afin de pouvoir faire quelques épargnes et retourner chez moi le plus tôt possible, lorsque soudain à la fin de mars 1894, j’apprends que M. Burns avait été appelé au Sénat du Canada, ce qui nécessitait une élection partielle dans le comté.