‹ Un Tribut à la race acadienneChapitre 22 sur 158 · A L‘ OEUVRE · texte numérisé non relu

A L‘ OEUVRE

Le patronage à ma disposition

En effet je me mis à l’oeuvre à l’instant et fis connaître mes intentions aux autorités <du parti libéral. Elles furent reçues avec considération et on me fit les promesses les plus encourageantes. M. Veniot, en sa qualité de représentant libéral à la législature provinciale et président du comité libéral de Gloucester, exprima sa confiance dans ma connaissance et mon expérience des affaires du comté.

Mes lettres et mes recommandations aux différents ministères du gouvernement m’apportaient toujours <des réponses cordiales et pratiques.

Aussitôt que M. Laurier eut assumé les rênes du gouvernement, après la résignation de Sir Charles Tupper, et qu’il eut nommé ses ministres, je me rendis à Ottawa.

J’avais de bons et anciens amis dans le personnel du Cabinet de Sir AVilfrid. En entrant à l’hôtel Russell à Ottawa, je rencontre l’hon. A. G. Blair, qui arrivait lui aussi, appelé par Sir AVilfrid Laurier pour prendre charge du ministère des Chemins de fer et qui exprima son plaisir de me revoir pour la première fois depuis que ma cause 'du protêt de l’élection de M. Burns avait été perdue. Il y avait déjà douze ans. Inutile de dire que notre rencontre fut des plus cordiales et même fraternelle.

Le même soir, je rencontrais l’hon. Israël Tarte, ministre des Travaux Publics, mon ancien ami et conseiller lors de mes troubles

avec certains membres du clergé durant ma campagne de 1877, comme je l’ai déjà expliqué, et qui était heureux de me revoir et de me trouver dans le même parti politique. Je pouvais compter sur sa sincère coopération pour tout ce qui serait raisonnable et pratique pour mon comté de Gloucester.

Le lendemain j ’allais pour la première fois rencontrer Sir Wilfrid Laurier, Premier Ministre depuis quelques jours.

Inutile de dire que la réception fut cordiale et généreuse audelà de toute attente. C’était ma première rencontre personnelle de ce grand personnage, et sa réputation d’homme d’Etat, de grand orateur, et dont j ’avais lu les 'discours d’une éloquence si entraînante, l’expression des meilleurs principes d’économie politique, à mon jugement, m’inspirait une grande gêne pendant que j’attendais dans l’antichambre.

En effet, lorsque l’on m’introduisit, pour un instant je fus frappé d’étonnement, croyant ou ayant l’impression que je m’étais trompé. Mais à peine eus-je aperçu le sourire amical, l’offre gracieuse de la main bienveillante de ce grand homme d’Etat, je me sentis chez moi et aussi à l’aise que je l’avais été la veille avec mes anciens amis, MM. Blair et Tarte.

Quel charme et quelle complaisance de la part d’un si grand homme d’Etat! Je pouvais à peine me l’expliquer. Je recevais de lui le même encouragement, les mêmes félicitations que j ’avais reçus de ses deux ministres, mes vieilles connaissances.

Ce qui m’avait causé un certain frisson à mon entrée dans cette chambre du Premier Ministre du Canada, c’est que treize ou quatorze ans auparavant, il m’avait été donné d’aller, en compagnie de l’hon. Pierre A. Landry, voir Sir John A. Macdonald, solliciter ensemble l’appel de M. John Costigan dans son cabinet pour la province du Nouveau-Brunswick, qui n’avait pas encore eu de représentant catholique dans le gouvernement fédéral.

Et nous avions réussi.

L’impression de la personnalité de Sir John A. Macdonald, dans la même chambre assis à la même table, sa haute et droite stature, sa figure longue et mince, ses yeux brillants et perçants, tout cela composait un ensemble de traits au delà de l’ordinaire, une figure à elle seule, dont l’effet était encore imprégné dans ma mémoire. En apercevant M. Wilfrid Laurier, j’avais cru reconnaître Sir John A. Macdonald.

J’ai relaté ce fait à plusieurs personnes et l’on m’a assuré que je n’ai pas été le seul à subir une telle impression.

Avec le bon vouloir du chef du gouvernement et des ministres des Chemins de fer et des Travaux Publics, il ne me manquait plus que la bonne volonté du ministre de la Marine et des Pêcheries pour m’assurer de pouvoir travailler avec succès aux besoins de mon comté. Avec les autres départements, je pouvais toujours facilement réussir.

J’allai faire visite à l’hon. Louis Davies, Ministre de la Marine et des Pêcheries, que je n’avais pas encore rencontré. M. Davies avait une certaine connaissance de mon histoire et témoigna la même cor-

dialité, la même générosité que m’avaient témoignées les autres. J’étais enchanté de ma visite à Ottawa. Il y avait cependant le Ministre des Postes avec qui je pourrais avoir beaucoup de relations, car j’anticipais déjà l’ouverture de bien des bureaux de poste. J’allai presqu’à l’heure de mon 'départ, voir l’hon. William Mulock et je rencontrais un gros coeur dans un gros corps dont l’exubérante générosité m’enveloppait tout entier et en peu d’instants, j’avais acquis la certitude d’une amitié constante et permanente qui devait faciliter mon travail et satisfaire les besoins de mon peuple. M. Mulock fut toujours avec moi des plus aimables.

LA MORT DE MA FEMME Le 12 septembre 1896.

Je m’empressai alors de retourner à la maison où ma femme m’attendait avec résignation, je le savais, mais aussi avec hâte. Ses forces diminuaient toujours, bien que toutes ses bonnes amies autour d’elle ne s’en apercevaient pas, tant elle demeurait toujours calme et plaisante et courageuse. Elle fut heureuse d’apprendre l’accueil bienveillant que j’avais reçu de l’hon. M. Laurier et ses collègues à Ottawa et cela, me dit-elle, devait assurer mon succès non seulement pour la prochaine élection, mais pour le reste de mes jours, comme plusieurs l’avaient déjà prédit.

Cependant, tout en me mettant à la correspondance nécessaire pour m’assurer quelques avantages pour mon comté, je constatai pendant quelques jours que ma bonne épouse, la bonne mère de mes enfants, perdaient des forces. Mais son médecin, le Dr Duncan, notre ancien voisin, ami de la famille, qui m’avait toujours offert ses plus chaleureux encouragements durant toutes mes premières campagnes politiques, devenu un des médecins de grande renommée dans toute la province, ayant déjà brillé par ses connaissances scientifiques dans les associations de médecins du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse, soutenait toujours toutes mes espérances, ainsi que toutes ses bonnes amies et les femmes du voisinage qui venaient lui faire visite tous les jours.

Sa mentalité ne faiblissait pas pour tout cela, et parfois elle me donnait non pas ses ordres, mais l’expression de ses désirs lorsqu’elle aurait disparu, au sujet de chacun des enfants. Sur ma remarque qu’elle resterait avec nous tous encore longtemps, elle me répondit: “Oui, peut-être, mais le Bon Dieu pourait bien m’enlever d’un jour à l’autre et alors tu sauras ma volonté et mes désirs”.

“D’abord, disait-elle, Alphonse retournera au collège”. Certainement, lui dis-je. Il est à se préparer, il faut qu’il soit là dans trois ou quatre jours. C’est bien, mais il ne partira pas maintenant, et appelant Alphonse elle lui dit d’écrire à l’instant au supérieur du Collège que sa mère ne peut pas lui permettre 'de partir avant une couple de semaines et qu’à cette date, vers le 18 du mois, il sera là

certainement. “Il faut que tu restes avec moi encore quelque temps”. La chose fut décidée et Alphonse remit son départ à une dizaine de jours après l’ouverture des classes, qui avait lieu le 4 septembre.

Pendant toute l’été, le Rév. Père Varrily, curé 'de la paroisse, nommé plus tard Prélat Domestique, qui aujourd’hui encore, octogénaire et bientôt nonagénaire, possède ses forces et sa brillante mentalité, et qui est une autorité en théologie dans le clergé du Nouveau-Brunswick, venait fréquemment l’encourager, entendait sa confession et lui apportait la sainte communion. Vers le même jour où elle retenait son fils aîné Alphonse pour une couple de semaines, le Père Varrily lui suggéra 'de recevoir l’Extrême Onction, non pas comme nécessité immédiate, mais comme une précaution et un soutien moral dans sa position. “Certainement” fut sa réponse. Mais pour ma confession générale veuillez bien m’envoyer le Père Sormany, Ca été mon désir depuis plusieurs jours. “Il sera ici dès cet après-midi, lui répondit le Père Varrily. Il est en ville aujourd’hui. Je vais le voir à l’instant, et il viendra ici avant son retour chez lui. Il entendra votre confession, et je viendrai demain matin vous donner la communion”. “Très bien”, dit-elle, et un sourire de bonheur frappa nos yeux à tous.

En effet, le Père Wilfrid A. Sormany arriva bientôt après. Elle se confessa avec contentement et bonheur.

Le Père Sormany et ses parents, à Lamèque, étaient tous mes anciens amis.

Le lendemain, après avoir reçu la Sainte Communion, elle paraissait avoir repris de nouvelles forces. Elle était toute réjouie. Quant à moi, je croyais fermement à sa guérison. La température était 'des plus belles. Elle restait dehors la plus grande partie de la journée. Chaque jour, je lui faisais faire une promenade en voiture doucement pendant environ une heure. Elle aimait à saluer tout le monde qu’elle rencontrait et parfois échanger quelques paroles suivant l’occasion. Pendant ces quelques jours, elle m’avait fait toutes ses recommendations, et laisser connaître ses projets, si le Bon Dieu me l’enlevait. Je devais faire bien attention à Alphonse et ne pas négliger son éducation, et les autres enfants non plus, à mesure qu’ils avanceraient en âge. Puis je devais travailler pour le comté avec mon énergie ordinaire et il n’y avait aucun doute pour mon succès à la prochaine élection. Nous n’avions qu’à garder notre courage, mes amis ne m’abandonneraient pas. Elle appréciait beaucoup la connaissance qu’elle avait faite de M. Yeniot et les égards qu’il lui avait témoignés, lors de mon voyage à Ottawa. Il était venu à la maison s’informer de sa santé et lui avait dit 'de faire mander Mme Yeniot lorsque ses services pourraient lui être utiles.

Enfin, le 12 septembre, durant une belle après-midi, nous avions fait le tour de la ville, et passant devant l’église 'du village pour revenir, elle vit les feuilles des arbres déjà tombées après une petite gelée. “The tree leaves are already falling down”, dit-elle. “Oui dis-je, mais nous les reverrons au printemps”. “Tu crois, ce n’est pas certain pour moi”. J’attirai son attention sur autre chose. Cinq minutes plus

tard nous arrivions à la maison. Gray était à la porte, préparant un remède qu’elle prenait toujours à son retour: “He will be the good husbaniâ!” dit-elle. Je descends de la voiture et comme je me préparais à lui aider à descendre, elle me dit: “You will hâve to take me inj your arms”. Elle s’affaissa dans mes bras, immobile; je pus la porter sur son lit. Alors elle aperçut Alphonse qui était accouru à son arrivée. Elle dit: Is that you Alphonse?” et elle expira tout doucement. Sa dernière parole accompagna son dernier soupir. Ecce finis.

Comme d’habitude, j’essayai de soutenir mon courage, mais sa disparition si soudaine, au moment où mes espérances commençaient à se réaliser, me causa une émotion que j’eus peine à supporter. Pendant quelques instants tout en commandant aux enfants d’aller chercher le prêtre et le médecin, j 'avais bien essayé *de la faire revivre, mais seul avec elle, je dus constater que c’était fini.

Notre seule fille, Bessie, était arrivée en temps pour entendre ses dernières paroles, mais sa mère ne l’avait pas vue. Les deux jeunes garçons, Joseph et Charles, étaient à l’école et en sortant un jeune enfant leur dit hâtivement: “Votre mère est morte’’. La distance de l’école publique à notre demeure était plus d’un demi mille. Ils partirent à la course avec une telle rapidité et une telle persistance, que le petit Charles, arrivé à la maison tomba à terre à peu près évanoui, incapable de respirer et pendant quelque temps nous craignions la fin. Il dut être surveillé avec beaucoup de soin et j’ai toujours été d’opinion que ses poumons en étaient restés affaiblis. Joseph non moins peiné mais plus âgé et plus fort put résister plus facilement au choc cruel et affligeant. Les bonnes femmes du voisinage arrivèrent peu après pour constater que tout était fini.

L’annonce de sa mort si soudaine causa un émoi dans toute la ville, où l’on venait de la voir passer toute souriante. Elle avait été toute sa vie et dès son jeune âge respectée et bien aimée de tout le monde. Dès l’instant, personne ne passa dans la rue sans arrêter voir et s’informer. Aussitôt l’événement connu, M. Veniot arriva à la maison, non seulement pour m’exprimer sa sympathie, mais en même temps me recommander de rester tranquille et qu’il se chargeait des arrangements des funérailles. Ce fut un gran'd soulagement, car je ne voyais pas comment je pourrais voir à tout cela. Pendant deux jours, la maison fut remplie de visiteurs, non seulement de la ville et des environs mais de toutes les paroisses environnantes, Petit Rocher, Belledune, Ste-Thérèse. Le service funèbre, le matin du 15, fut un des plus solennels du temps. Le service fut chanté par le Père Sormany assisté du R. P. Varrily.

Le dimanche suivant, des prières et des messes furent recommandées pour le repos de son âme dans toutes les églises du comté. A Petit Rocher, notre première demeure, le berceau de ma carrière, comme on dit encore, un service funèbre fut célébré à l’expiration du premier mois après sa mort. Toute la paroisse y assistait, à bien dire.

UN TEIBUT A LA EACE ACADIENNE

Toutes ces manifestations de sympathies tendaient certainement à alléger le fardeau de mon malheur et me permettaient avec le temps de pouvoir me remettre à l’ouvrage.

Premier engagement: Alphonse, trois jours après les funérailles, retournait au collège 'de Lévis. La principale recommandation de sa mère était accomplie et je me sentais un peu plus à l’aise pour reprendre mon travail. Ce que je fis aussitôt espérant que c’était aussi le seul moyen de résister au chagrin et à l’ennui.

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