A L’OUVRAGE
Mes premières ambitions portaient vers la classe de mes pêcheurs du Bas du comté dont je connaissais les difficultés, les misères, les pertes de temps qui rendaient le métier peu rémunérateur, ce qui m’affligeait depuis longtemps, et surtout lorsque je voyageais sur leurs côtes et que je m’embarquais dans un de leurs bateaux pour traverser de la terre ferme à l’ile de Shippigan, et de là sur l’ile de Miscou. Je les avais vus, ces braves pêcheurs, héritiers de l’énergie, de l’esprit de sacrifice 'de leurs ancêtres, ces bons et hardis Bretons qui avaient traversé l’océan Atlantique dans des bâtiments à peine plus grands que leurs goélettes de pêche, ne se souciant pas de la misère quand il s’agissait de gagner la vie de la famille. Les rivages étaient dépourvus de toute facilité d’approche, comme au jour de la création. Non seulement il n’y avait pas un quai, mais pas même le plus petit débarcadère qui pût leur permettre de mettre un pied sur une planche solide.
Les lumières 'de guide sur les côtes étaient en petit nombre et d’une faiblesse qui ne leur rendait pas les services nécessaires durant la tempête.
Pendant dix ans, depuis mes premiers essais, j’avais bien promis de leur donner des facilités d’approche et de débarquement, afin de leur épargner bien des difficultés pour le déchargement de leurs vaisseaux, pour lequel ils étaient parfois obligés de se jeter à l’eau jusqu’à la ceinture, et parfois, à basse marée, de traîner leur cargaison sur des chariots, dans la boue, la vase, et mettre cela à la côte pour les charger de nouveau dans leurs voitures. Décharger la cargaison d’une goélette de 10 à 12 tonnes était souvent l’ouvrage de toute une journée. Puis le lundi, il fallait reprendre les mêmes peines pour mettre leurs provisions, leur sel et autres utilités de pêche pour la semaine.
La journée du lundi était employée à la préparation du départ, et le retour devait se faire de bonne heure à la fin de la semaine, afin de pouvoir célébrer le dimanche dans le repos et la prière avec la famille. Telle était la situation.
Pendant dix années, depuis mes premières campagnes, je, leur avais promis si j 'étais élu, de les sortir de cet esclavage, mais les hommes élus à ma place n’avaient pas même posé une planche pour améliorer leur sort.
Je m’étais exilé pendant plus d’une autre décade pour leur donner l’avantage d’élire des représentants qui prendraient leurs besoins à coeur et allégeraient le fardeau de leurs miseres. Mais pas un n’avait même songé à cela.
De petits travaux avaient de temps à autres été faits au briselames de Shippigan, bien utiles, il est vrai, mais dus plutôt aux ingénieurs du Ministère des Travaux Publics.
M. Burns avait représenté le comté à Ottawa pendant douze ans, et toute son ambition durant cette période s’était limitée à la construction du chemin de fer de Caraquet, au point de vue du commerce du bois dans lequel il était le plus intéressé. Son ambition avait été de faire de l’argent dans la construction de cette voie ferrée, et n’ayant pu réussir, il cherchait à se refaire par l’opération de cette voie et oubliait le dé veloppement d’autres industries qui auraient ajouté aux revenus de l’opération. Avec le pouvoir à ma disposition, il ne m’était pas permis d’attendre plus longtemps. Je me mis à l’oeuvre pour obtenir les subsides nécessaires pour commencer des travaux de protection pour les pêcheurs du comté de Gloucester. Je ne pouvais m’attendre à faire toutes ces améliorations que j’avais en vue à l’instant ni dans une année, ni même durant la durée d’un parlement. Des centaines de mille ou même un million de piastres m’étaient nécessaires pour accomplir ces projets, satisfaire mon ambition, suivant le programme que je m’étais tracé du dévelopement des intérêts du comté de Gloucester, sous ce rapport seulement.
De plus, j’avais en vue bien des améliorations nécessaires sur le chemin de fer Intercolonial qui traversait le comté de Gloucester, dans les autres parties.
Si je pouvais compter sur l’hon. M. Tarte , Ministre des Travaux publics, je pouvais aussi compter sur l’hon. M. Blair, Ministre des Chemins de fer, pour toute amélioration nécessaire ou de grande utilité publique.
L’extension du brise-lames de Shippigan, qui jusqu’alors n’avait pu rendre de grands services aux pêcheurs de Caraquet et de Shippigan, ni aux navigateurs des côtes du nord du Nouveau-Brunswick, était, à mon avis, la première chose à obtenir.
C’était un travail considérable que l’on devait commencer pour obtenir de cette gigantesque construction les résultats prévus et décrits par les meilleurs ingénieurs, à commencer par Sir Sanford Fleming, lors de la construction du chemin de fer Intercolonial.
“Il faudrait $125,000” me disait M. Tarte.
“C’est bien vrai, dis-je, mais les résultats justifieraient cette dépense”.
Enfin, à la première session, en 1897, les subsides de l’année courante contenaient un montant de $16,000 pour amélioration et extention du brise-lames de Shippigan.
La nouvelle fut reçue avec reconnaissance par tous les pêcheurs qui comprenaient tous les avantages que ces travaux allaient leur donner.
On se mit bientôt à l’oeuvre. Il fallait non seulement des charpentiers, mais il fallait d’abord une quantité considérable de bois carré que les fermiers de Pokemouche et de Caraquet devaient fournir. Il fallait de la pierre en quantité pour tenir ces cages à leur place. Il fallait une quantité énorme de branches pour former des murailles pour empêcher la mer fie s’étendre en dedans de cette construction, ce qui aurait annulé son utilité. Il fallait un nombre considérable de travaillants, et tout le monde gagnait de l’argent. C’était une réjouissance universelle dans la place et dans tout le bas du comté. Tout le monde était heureux, non seulement à cause de l’argent gagné dans le moment, mais encore et surtout à cause des bienfaits que cet ouvrage devait donner aux pêcheurs, ce qui signifiait la prospérité dans tout le district, et dans tout le comté de Gloucester.
Ces travaux furent une source d’abondance pour la population du district durant deux ou trois ans, car il fallait toujours ajouter et améliorer, et à chaque session, plusieurs mille piastres étaient de nouveau votés. Durant mon administration, près de $100,000 furent employées à ces travaux gigantesques qui réduisaient de vingt à trente milles la sortie de la mer, et l’entrée de la mer, pour les vaisseaux fie pêche, exemptés par cela de faire le tour en dehors de l’ile de Miscou.
Ce chenal étroit amenait l’eau fie la baie de Shippigan dans une sortie bien étroite et un chenal se creuse de lui-même. Mais cette opération était un peu lente, et je ne pouvais voir mes pêcheurs acadiens ne jouir qu’à demi des avantages possibles de ces travaux et de cette dépense, alors je décidai le département des Travaux Publics à envoyer une drague creuser ce chenal à l’instant et donner à nos pêcheurs et navigateurs une profondeur d’eau suffisante pour le passage de leurs vaisseaux à toute heure de la marée, et en peu fie temps où il y avait deux pieds d’eau à basse marée, il y en avait huit pieds et dix pieds.
Les plus célèbres généraux qui ont remporté les plus glorieuses victoires sur les champs de batailles de l’Europe n’ont jamais été plus contents de leur succès que je ne le fus à la vue des résultats obtenus.
Ce qui me réjouissait le. plus, c’était l’expression de gratitude que je recevais de chacun des pêcheurs du bas fiu comté. J’étais leur sauveur, le père de tous. Les pêcheurs allaient sauver plus d’une journée à chaque semaine et n’auraient pas à attendre des heures et des heures avant de rentrer dans le havre, exposées à périr dans la tempête en attendant la marée haute.
Pour illustrer cette reconnaissance, je me permets de rappeler ici une entrevue durant ma campagne de 1908, lors de ma troisième élection. Le chenal était bien beau, et une firague avait travaillé en
dedans du hâvre pendant deux étés, et était encore à l’ouvrage, et un grand nombre de pêcheurs, au quai de Shippigan se préparaient, un lundi matin, à sortir pour se rendre à leur destination sur les bancs de pêche dans le golfe St-Laurent.
Un voyageur de commerce, conservateur en politique, s’approche d’eux et leur demande: “Pour qui allez-vous voter par ici?’’
Un de ces braves pêcheurs, Joseph LeBouthillier, de St-Simon, d’une stature de géant et d’une bouillante intelligence, répond au nom de tous: “Ici, on vote pour celui qui nous donne de l’eau’’. “Mais, dit l’agent, dans les élections ce n’est pas de l’eau qu’il faut, c’est du gin! Si vous votez pour le gouvernement conservateur, je vous enverrai du gin” — “Vous pourrez garder votre gin pour d’autres, nous autres, c’est de l’eau qu’il nous faut”.
On lui montra alors cette drague qui travaillait à la sortie du havre. L’homme confus, s’écria: “Maintenant je vous comprends, vous allez voter pour Turgeon” — “Oui, c’est lui qui nous donne toute l’eau qu’il nous faut’’.
Mais ayant obtenu cette grande amélioration, je ne devais pas rester tranquille et attendre la fin de cette construction. Dès la session de 1898, avant mon élection, j 'obtenais un vote de $20,000 pour la construction d’un quai à Lamèque sur Pile de Shippigan, près 'de la magnifique église de cette paroisse où était le plus grand centre des pêcheurs de toute l’Ile.
Bâtir un quai à douze pieds à la basse marée, non seulement pour les vaisseaux de pêche, mais aussi pour les bâtiments qui venaient de l’Angleterre chercher le poisson, la morue sèche surtout, produit principal de nos pêcheurs, inutile de dire que de tels travaux changeaient l’aspect de nos côtes.
Les pêcheurs n’auraient plus à se jeter à l’eau pour charger et décharger leurs vaisseaux et perdre leur temps et leur santé à de telles misères, que la jeune génération ne pouvait plus soutenir et qui menaçait déjà d’abandonner cette industrie ou plutôt ce métier pour aller dans les villes des Etats-Unis chercher à gagner leur pain avec plus de comfort.
La grande majorité comprenait très bien les avantages d’une telle amélioration et désirait le parachèvement de ce quai qui devait ouvrir une ère nouvelle, on pourrait dire, à leur industrie.
En effet, quelle facilité pour eux d’amener leurs bateaux tout droit au quai, amener leurs voitures près du bateau, et en quelques heures voir toute la cargaison rendue à la maison ou sur leur propriété. De même pour le départ. On devait venir avant le jour, lundi matin, avec toutes les nécessités de la semaine sur la mer, partir de bonne heure, pour revenir tard le samedi soir. Et, encore, plus d 'inquiétudes pour leurs bateaux à l’abri, au quai, durant la tempête tandis que jusqu’à ce jour, les bateaux de pêche étaient à l’ancre à l’eau profonde, exposés à être brisés durant les tempêtes de vent, ce qui arrivait assez souvent. Mais il n’y a pas de règle générale sans exception et là aussi deux ou trois exceptions furent trouvées parmi nos Acadiens les plus intelligents, qui ne pouvaient accepter cette inno-
vation. C’était de l’argent gaspillé que de bâtir un quai pour les pêcheurs. Pendant le premier été, ils ne voulurent même pas se servir du quai, et toute la journée du 'dimanche on voyait deux goélettes à l’ancre loin du quai comme autrefois. Mais, je dois le dire, ces deux ou trois hommes et leurs jeunes garçons se lassèrent en peu de temps de s’infliger de telles misères et décidèrent de se servir de ce quai qui était là pour eux comme pour tous les autres.
Comme je viens de le dire, ce quai était destiné à donner une nouvelle impulsion à l’industrie 'de la pêche, et après mon élection de 1900, je dus faire voter un autre montant considérable d’argent pour ajouter une nouvelle extension de plusieurs cents pieds, et faire bâtir un hangar pour la protection des marchandises, et plus tard construire une autre bâtisse pour en faire le dépôt de sel des marchan'ds de l’endroit, d’où les pêcheurs n’avaient plus qu’à verser dans leurs bateaux cet article indispensable à leur industrie.
Dans les premières années, il y avait une trentaine de goélettes qui se servaient de ce quai. Quatre ans plus tard, il y en avait soixante et aujourd’hui il y en a encore beaucoup plus malgré la construction d’un autre quai semblable à la petite Lamèque, dans un autre hâvre situé à quatre milles plus à l’ouest, où il y avait une autre génération de hardis pêcheurs.
Comme je m’y attendais, les bienfaits de cette construction, les immenses services rendus à nos pêcheurs, excitaient l’ambition de la population des autres districts et l’on me demandait un quai partout où j’allais.
Ma réponse était toujours la même: “Quand vous m’aurez élu e: 'donné de l’influence auprès des autorités fédérales, soyez certains qie je verrai à vous donner toutes les commodités possibles pour vos travaux, qui profitent aussi bien au pays tout entier qu’à vos familles.
Mais j’avais à voir aussi aux intérêts et à l’avancement du “haut du comté” ainsi appelé. Les paroisses de New Bandon, de Bathurst et de Beresford jusqu’à la petite Belledune, la limite du comté de Gloucester au comté de Restigouche.
Sur la route du chemin de fer Intercolonial, de petite Belle»dune à Bathurst, et de Bathurst à Beaver Brook, sur la frontière 'du comté de Northumberland, une distance de 68 milles, il y avait beaucoup d’améliorations nécessaires, non seulement pour le progrès de l’endroit, mais même pour 1a, sûreté de la vie qui était en danger constant, à certains endroits, à certaines traverses de niveau de la voie ferrée.