LE COURRIER DES PROVINCES MARITIMES
Avec tout cela j 'étais bien occupé, car les intérêts du comté étaient ma première ambition, et je ne pouvais les avancer assez rapidement pour me contenter moi-même. Mais, ce n’était pas tout: le journalisme, ma première ambition, comme je l’ai déjà dit, avait fait du progrès dans le comté. M. P. J. Veniot était déjà propriétaire et éditeur de ce journal à mon retour à Bathurst, et aussitôt après l’élection de 1896, je m’étais mis à sa disposition pour lui aider dans la rédaction et la publication des faits divers. Mon aide permettait à M. Veniot de consacrer plus de temps et plus d’attention aux intérêts de son comté, dans les affaires provinciales. Pendant son absence à la Législature durant les sessions de 1897 et 1898, 1899, j ’avais charge complète de la publication, et de la traduction des débats de la Législature, ce qui était un grand soulagement pour M. Veniot.
Cette publication, tout en étant bien intéressante et d’une grande utilité à la race acadienne dans les Provinces Maritimes, n’était pas une affaire payante à cette époque, comme on le sait bien main-
tenant par le sort des autres journaux acadiens, dont les uns ont disparu, et les autres ont été soutenus par la force d’amalgamation des divers intérêts.
M. Veniot était imprimeur de métier, et un des plus ingénieux et des plus vifs travailleurs de cette époque. Il avait été chef à l’imprimerie 'du “Moncton Transcript”, et assistant éditeur en même temps, avant de quitter Moncton. A son arrivée à Bathurst, M. Veniot connaissait peu la langue française, ayant reçu comme je l’ai déjà remarqué, son éducation à l’Académie de Pictou, et vécut tout le temps au milieu d’une population anglaise. Mais avec sa connaissance parfaite de l’Anglais, et son énergie en toute entreprise, il maîtrisa bientôt sa langue maternelle. Sa santé tout à coup parut s’affaisser, lui, d’une force physique plus qu’ordinaire, le véritable athlète du jour au Nouveau Brunswick. Il décida soudainement de se retirer de la politique, et de choisir une carrière dont les devoirs lui 'donneraient plus de tranquillité, suivant l’avis de ses médecins. Une vacance se déclara au Bureau de la Douane à Bathurst, la meilleure position du jour dans le comté. Sur sa déclaration de se retirer, et de résigner son siège, je le recommandai immédiatement à l’honorable A. G. Blair, dont il avait été un fidèle et généreux appui à la Législature, à Frédéricton. Ce fut fait à l’instant, M .Veniot fut nommé Percepteur de Douanes à Bathurst dans l’été de 1898.
En même temps je prenais possession de la publication du “Courrier des Provinces Maritimes”. Tous les titres et droits de M. Veniot me furent transférés, avec toutes ses obligations, par les propriétaires, et je devins à l’instant “Propriétaire-Editeur” du Courrier des Provinces Maritimes. Inutile de dire que je savais, comme tout autre, que M. Veniot, non seulement serait un bon, honnête et fidèle serviteur du peuple, mais je savais qu’il se distinguerait dans le Service Civil, comme il s’était idistingué dans ses quelques années de service public dont il se retirait, au grand regret de la population de Gloucester qui avaient reposé en lui sa confiance inaltérable, aussi bien que ses espérances pour une carrière distinguée et profitable, non seulement au comté mais à toute la Province, et surtout à la race acadienne dont il avait à coeur l’avancement le plus rapide possible. Toutefois, il me fallait pour cette position un homme de caractère et honnête, et bien connu comme possédant ces qualités d’une manière inaltérable, car nous avions eu toujours des difficultés avec tous ses prédécesseurs depuis la Confédération. La nomination de M. Veniot ne pouvait recevoir aucune critique 'd’aucune part, tandis qu’elle attirait beaucoup d’expressions de regret de sa retraite de la vie politique. De fait, M. Veniot fut un officier modèle sous tous les rapports: d’honnêteté la plus scrupuleuse, d’une grande générosité envers tout le monde, et d’une grande utilité à la Division des Douanes dans le Service Civil de la Province du Nouveau Brunswick, dont il devint bientôt le Vice-Président, à la grande satisfaction de tous. Il occupa cette position avec le plus grand honneur jusqu’au mois de décembre 1911, alors qu’il fut démis péremptoirement par le gou-
vernement Conservateur pour intervention politique dans l’élection fédérale qui venait d’avoir lieu.
Au lieu d’être un malheur pour lui, sa démission fut la source, le point de départ de sa glorieuse carrière. Je connaissais ses principales qualités et son énergie mieux que tout autre. Je savais qu'il pouvait être d’une grande utilité au parti libéral de bien des manières.
Je ne perdis pas de temps. Un mois plus tard, la Session s’ouvrait et j 'arrivais à Ottawa. 11 fallait au Parti Libéral un bon organisateur français pour les comtés du nord où se trouve toute la population française. Sir Wilfrid accepta avec plaisir ma suggestion. Nous consultions bientôt l’bon. W. Pugsley, représentant le Nouveau-Brunswick dans la Cabinet. M. Pugsley ne demandait pas mieux. La nomination fut ratifiée immédiatement après la Session, à une assemblée à St-Jean, de tous les délégués du Parti Libéral, et il se mit à l’oeuvre à l’instant.
Son travail comme tel est bien connu du public, et à lui est due la victoire du parti libéral provincial en 1917, alors qu’après l’humble retraite du Premier Ministre Flemming, le Parti Conservateur fut mis hors du pouvoir, remplacé par un gouvernement tout libéral sous la direction de l’bon. W. E. Foster comme Premier Ministre, et M. Veniot lui-même comme Ministre 'des Travaux Publics. J’aurai l’occasion de revenir sur la carrière bien distinguée de M. Veniot. Elle est certainement bien connue et appréciée de tout le monde, même de ses adversaires honnêtes. Mais il y a bien des détails dans sa carrière que je connais avec plus de précision que le public en général.
Je reviens maintenant à ma position de Directeur du Courrier des Provinces Maritimes, devenu un organe acadien, libéral en même temps. Bien que j’eusse pendant une couple d’années un peu de pratique à ce journal, j’en avais eu un peu aussi dans une sphère bien inconnue, alors que j ’écrivais pour une autre publication dans un endroit bien éloigné où personne, à part le propriétaire, ne savait que j’étais l’auteur de ces articles. Le nom de l’écrivain resta en secret pour tout le monde pendant longtemps, et bien des gens encore aujourd’hui l’ignorent, car mon nom ne fut donné que longtemps après, alors que la curiosité publique était éteinte.
Pendant les deux années précédentes, l’organisateur du Parti Libéral, M. Milligan, qui vient d’être enlevé à sa famille et à la province il y a à peine deux mois, m’avait chargé d’écrire un article éditorial en français sur les questions d’intérêt vital pour le parti Libéral et la politique de Sir Wilfrid Laurier. Mes écrits étaient publiés dans un journal anglais dans le comté de Kent, dont M. Carter était le Propriétaire-Editeur. Il n’y avait pas de journal français libéral dans la province, à part le Courrier des Provinces Maritimes à Bathurst. L’autre ancienne publication de haute renommée, sans doute, le “Moniteur Acadien”, publié à Shédiac, était l’organe du parti Conservateur depuis son établissement, dès les premières années de la Confédération.
Dès mon entreprise du Courrier des Provinces Maritimes j’abandonnai mon édition française du journal de Richibuctou.
Je me livrai au travail de ce journal avec la plus grande vigueur et le plus grand zèle possible pour tout ce que je croyais être dans l’intérêt des Acadiens et du Parti Libéral. En même temps je donnai tout l’appui possible à la cause de l’éducation et au progrès du Collège des Eudistes, à Caraquet, 'destiné à faire un bien immense à toute la population française, non seulement du comté de Gloucester mais de toute la province comme le temps l’a heureusement prouvé.
Mon travail était constant, et l’ouvrage de cette publication avec l’attention nécessaire aux intérêts du comté me tenait sur pieds de bonne heure le matin et tard le soir. Il n’y a pas de doute que ce travail contribua beaucoup à mon élection de 1900, aussi bien qu’à l’élection de l’honorable O. J. LeBlanc dans le comté de Kent, où je faisais circuler mon journal dans tous les districts, chaque numéro contenant toujours un article destiné surtout aux intérêts et à l’esprit des électeurs de Kent.
Je pourrais en dire autant du comté de Restigouche, et c’est à cette élection que le défunt regretté James Reid était élu pour la première fois par la force du vote français qui abandonna alors le parti Conservateur pour donner son allégeance au parti Libéral, de même que dans le comté de Kent.
Enfin, l’élection approchait, et aux derniers jours de juillet 1900, après quatre années de pouvoir, Sir Wilfrid Laurier en appelait au peuple sur son administration des quatre années passées et sur son programme pour l’avenir.
Une convention Libérale fut convoquée à l’instant à Caraquet où, à part tous les délégués des différents arrondissements, il y avait une foule considérable et enthousiaste venue de toutes les parties 'du comté. La chose fut faite en peu de temps. Le Dr Comeau, de Caraquet, fut nommé Président, et il était déjà entendu que je devais recevoir une acclamation. Le président me lut une adresse remplie de générosité sur mon travail pour le comté, et mon appui aux mesures politiques du gouvernement Libéral sous la conduite digne, patriotique et sage de Sir Wilfrid Laurier qui avait rétabli la prospérité et le bonheur de la nation canadienne.
Il ne me restait plus qu’à remercier les délégués et les amis présents de leur extrême générosité, et leur faire connaître mes intentions et mon ambition pour l’avenir. Mes paroles furent acclamées de toute part et chacun s’en retourna chez lui bien décidé cette fois-ci de m’élire.