LA CAMPAGNE DE
Je me mis aussitôt à l’oeuvre. Cette élection, comme l’on dit parfois, devait être la mort ou la vie. Une défaite dans les circonstances devait être finale, on aurait dit que la Providence était opposée a mon succès. En meme temps, il était aussi bien reconnu que mon élection aujourd hui voulait dire une longue carrière avec l’inappréciable générosité des Acadiens 'de Gloucester surtout.
De leur côté, les Conservateurs du comté savaient tout cela, et ils constataient que les apparences avaient changé, qu’ils ne pouvaient oublier les menaces du passé aux électeurs du comté. La mentalité avait changé de beaucoup et elle était maintenant dirigée par la vision de l’avenir.
L 'éducation et la connaissance politique avaient fait du progrès, aussi bien que l’éducation de la jeunesse, par l’établissement des couvents et des collèges.
De mon côté, tout mon travail de publication et de patronage, pour me servir du mot populaire ou banal, ne m’avait pas empêché de profiter 'de toute occasion possible pour rencontrer les électeurs, leur adresser la parole, et les visiter comme au temps de ma première carrière, comme on l’appelait souvent. Je n’épargnais pas les assemblées, deux par jour, et souvent trois et même quatre parfois. Comme autrefois, j’étais bien applaudi, mais je pouvais distinguer la différence dans les expressions privées après les entretiens publics. Il n’y avait plus de crainte pour le jour du vote, tout libéral allait se rendre au poil, et l’on ne s’inquiétait plus de l’influence des gros intérêts en dehors de Bathurst, où l’ouvrage des moulins avait encore son effet. >
Les conservateurs, dans leur crainte, je ne dirai pas leur désespoir, avaient une ressource particulière sur laquelle ils comptaient pour les tendons de la guerre comme au temps de leur défunt représentant, l’honorable Sénateur Kennedy F. Burns.
C’était maintenant M. Thomas Adams, qui avait acquis toutes les propriétés et les titres de M. Burns, homme d’une grande générosité pour les siens, et qui était le conservateur le plus fieffé que l’on pouvait trouver dans le pays. Il possédait une grande fortune. Il avait payé comptant toute la succession Burns, et il lui restait encore en dépôts dans les banques et en bons des meilleures associaciations commerciales, une fortune considérable. Il était généreux envers les siens, et il l’était surtout pour le parti conservateur qu’il voulait voir régner dans Gloucester sous sa tutelle, comme il l’avait été sous la tutelle du défunt M. le sénateur Burns.
Il recevait ses renseignements sur la situation dans le comté de la part de ses principaux employés dans ses bureaux, ses chantiers et ses moulins, qui ne manquaient pas de terminer leur rapport en disant que “avec de l’argent, la victoire était certaine”. “With enough money, we are sure of electing M. Blanchard” L’argent nécessaire sera à votre disposition, était sa réponse.
J’avais pourtant droit à un peu de reconnaissance de la part de M. Adams.
A la session de 1896 à la Législature, M. Veniot avait réussi à faire voter un ^subside de $2,000 du mille pour une extension du chemin de fer de Tracadie à Sheila, où une compagnie américaine avait acquis des limites de bois considérables et bâti une scierie. A la première session fédérale libérale, j 'avais réussi, avec la coopération de M. Veniot auprès de M. Blair, à ajouter pour cette extension à
Tracadie un autre subside de $3,200 ce qui en tout payait à peu près les frais de cette construction. De plus, à la résignation de M. Yeniot, par mon entremise et mon intercession auprès de mes amis libéraux, son associé, le demi-frère du Sénateur Burns, avait été élu par acclamation, et son élection aurait été bien en ^danger si j’avais encouragé une contestation.
L’heure arrivée, M. Burns tenta de résigner son siège à la Législature pour me faire opposition ; ses amis les plus sages dans le bas du comté lui firent comprendre que la chose était trop dangereuse, et que si quelqu’un pouvait avoir une chance c’était le député actuel M. Blanchard qui seul pouvait m’enlever le gros vote de Caraquet. Mais la mentalité des électeurs de Caraquet avait changé durant les quatre dernières années. Il n’y avait plus d’appel aux préjugés, ni contre M. Young, ce qui à la dernière heure avait dans les élections précédentes bouleversé l’esprit public. De plus, la classe de pêcheurs 'de tout le bas du comté avait apprécié les bienfaits de mon travail à leur égard, qui leur avait épargné tant de misère et tant de danger, et de perte de temps. Ils connaissaient mon programme, mes ambitions, et tout ce que cela devait leur procurer encore dans le cours de quelques années. Si la reconnaissance et la générosité sont innées dans le coeur acadien, il l’est à un degré étonnant dans le coeur du pêcheur acadien. Celui-ci apprécie sincèrement la moindre chose faite 'dans son intérêt, et conséquemment les actions d’importance reçoivent une gratitude profonde et inaltérable.
De plus, comme je l’ai déjà dit, le Rév. Père Allard ne craignait plus l’influence de Robert Young dans sa paroisse, et il avait aussi apprécié autant, et plus peut-être que tout autre, mon dévouement aux intérêts des pêcheurs dont l’industrie avait tant profité, et de mon travail dans les intérêts du collège de Caraquet, et de l’éducation en général pour laquelle une nouvelle émulation 'dans le comté avait été inspirée, grâce à mon journal, et il me rendait une généreuse justice dans ses paroles à ses paroissiens qui allaient le consulter sur les événements politiques. Caraquet devait le jour du vote prendre sa place au premier rang du Libéralisme économique dans Gloucester, et, exprimant sa reconnaissance et son appréciation du passé, commander de nouveaux développements pour l’avenir en me donnant un surcroit de force auprès du gouvernement. Le fait est que j’avais déjà en préparation de grands projets, et pour les pêcheurs et pour le commerce en général, idont l’exécution était bien certaine avant longtemps. Dans l’hiver précédent, à ma demande, les ingénieurs avaient fait tous les sondages du chenal de Caraquet, dans le but de construire un quai en eau profonde pour la navigation des gros bâtiments dans l’intérêt de l’industrie du bois, et qui devait en même temps fournir toute accomodation possible pour les nombreux pêcheurs de ce grafld district.
Si mon travail n’avait encore donné tous les résultats voulus, c’est que le temps n’avait pas permis le parachèvement de mes travaux qui ne pouvaient encore rendre au complet les services qu’ils étaient destinés à produire. Quelques jours avant le vote, une tempête
des plus terribles se leva sur tout le golfe St-Laurent, et les côtes du Nouveau-Brunswick et de la Gaspésie. Au moins une dizaine »de goélettes de pêcheurs firent naufrage entre les bancs de pêche et la côte de l’Ile de Shippigan. Cette tempête enleva la vie à 38 de nos pêcheurs les plus forts et les plus braves, mais dont les vaisseaux n’avaient pu résister à la voracité de la mer. C’était une affreuse affliction pour autant de familles, et le deuil régnait non seulement dans la paroisse de Caraquet, mais dans tout le comté. Pour moi, c’était un chagrin plus vif que pour tout autre, car je connaissais personnellement chacun des disparus, et toutes leurs familles se comptaient parmi mes plus zélés et mes plus chers amis. Ah ! me disais-je, et on le disait tous, s’il m’avait été donné de commencer mon travail quelques années plus tôt, la moitié de ces désastres et de ces pertes de vie humaines auraient été épargnés.
Je devais nécessairement profiter de cette catastrophe dans mon comté pour presser davantage le parachèvement de mes améliorations aux hâvres, non seulement pour la navigation à l’intérieur, mais aussi pour les accès à la côte par l’amélioration du système de phares qui n’était pas d’une valeur et d’une force suffisante pour l’approche des bateaux vers les hâvres.
Enfin, le jour du vote arriva et la paroisse de Caraquet me donna une grande majorité, surtout dans les districts des pêcheurs, au-dessus de M. Blanchard, leur co-paroissien. Bientôt on apprit que j ’étais élu par une majorité de 996 contre M. Blanchard, qui en 1896 m’avait battu par une majorité de 807, un renversement au-delà de 1800 votes en ma faveur.
Elu enfin en 1900!