‹ Un Tribut à la race acadienneChapitre 29 sur 158 · BRILLANTE VICTOIRE · texte numérisé non relu

BRILLANTE VICTOIRE

Mon élection fut la plus éclatante, la plus réjouissante qui eut jamais lieu dans Gloucester. Tous les succès précédents depuis la Confédération avaient été dus, comme on le sait, aux excès de menaces de la part des gros intérêts, et une telle victoire jetait la consternation dans le coeur du parti défait sans réjouir absolument le parti victorieux, occupé à l’instant à compter ses dépenses et recevoir les comptes venant de toutes parts. Elles avaient toutes été des victoires bien coûteuses. La mienne était la victoire de la masse du peuple, du travaillant, du fermier, du pêcheur, qui voyaient dans mon élection non seulement le fruit de leur travail et de leur persistance, mais surtout l’accomplissement de leurs espérances pour l’avenir.

Le jour du vote j’étais au poil de St-Paul de Caraquet, le grand centre des pêcheurs de tout le comté. Ce district venait de me donner 75 pour cent du vote enregistré. Aussitôt le poil fermé, je dus adresser mes remerciements à la foule réunie, toute joyeuse. Chaque parole soulevait une acclamation. On me porta en triomphe à Caraquet,

centre où était le Bureau >du Télégraphe, à l’Hôtel Duguay, dont le propriétaire était un des membres les plus actifs de notre Comité Central.

En arrivant, des rapports étaient déjà en nombre suffisant pour assurer ma victoire dans le comté, et bientôt nous arrivions tout près du mille de majorité. L’enthousiasme était à son comble, et nos vainqueurs n’avaient que de bonnes paroles pour les vaincus, les invitant à les joindre à l’avenir. C’était une attitude différente des vainqueurs d 'autrefois.

Bientôt arriva la nouvelle de la victoire du parti Libéral dans tout le Dominion. C’est alors que les bourras se firent entendre à des milles de distance. Les quelques habitants de l’Ile de Caraquet entendaient suffisamment pour comprendre que l’on chantait la victoire de Turgeon et de Laurier, Et, aussitôt la victoire du parti connue, des bateaux furent bientôt lancés vers l'Ile, portant la nouvelle d’une manière plus certaine.

Immédiatement dans la soirée, il fut entendu entre le Comité de Caraquet et celui de Bathurst que je devais monter en triomphe jusqu’à Bathurst, et que dans certains 'districts désignés une nouvelle foule remplacerait celle qui devait s’en retourner. Le point de départ devait être de la maison de mon défunt ami M. Séraphin Albert, dont la fille, Agathe, héritière, avait épousé M. Séraphin Albert. Mon premier triomphe commençait à la maison qui avait été mon principal abri dans Caraquet, lors de mes premiers séjours dans cette belle paroisse. Déjà bien des souvenirs se réveillaient dans ma mémoire, surtout celui du pêcheur acadien où là seul se trouve tant de générosité et tant de gratitude envers qui s’intéresse à son sort, afin de lui rendre l’existence plus facile, surtout lorsque l’on connait les difficultés de vivre qu’il rencontrait à cette époque déjà si reculée.

Partant de là, à l’accompagnement de hourras palpitants pour Turgeon et Laurier, au-delà de 100 voitures, il n’y avait pas d’autos alors, m’accompagnèrent sur toute la route, et presque à chaque porte je recevais les saluts, les acclamations des familles qui n’avaient pu se joindre à cette immense procession.

Vers quatre ou cinq heures nous arrivions à la Grande Anse, à la maison de M. Ubalde Landry, le premier, avec les amis de Petit Rocher, le plus brave, le plus généreux, qui depuis un quart 'de siècle n’avait cessé de verser sur moi toute la générosité du vrai coeur acadien dans un travail constant et une énergie inébranlable qu’il avait su imprégner dans le coeur de ses enfants, et, surtout de son fils Joseph, qui, depuis, a constamment déployé pour moi la générosité -A la fidélité de son père en toute occasion. La maison de M. Ubalde Landry fut de tout temps le rendez-vous de mes premiers amis 'de cet endroit, et sa généreuse hospitalité ne manqua jamais. Tous les amis de la paroisse se réunirent dans la soirée, qui fut une des plus agréables de ma carrière.

Le lendemain, c’était au tour de ces braves citoyens de me porter en triomphe encore jusqu’à Stonehaven, où je rencontrai mes

électeurs anglais; 'dont j ’ai déjà parlé, pour ensuite monter à bord du train du Chemin de Fer ide Caraquet qui devait me conduire en peu d’instants à Bathurst, une distance de 18 milles.

Mon arrivée à Bathurst fut une nouvelle surprise pour moi. Il y avait une foule énorme à la gare, tout le monde de la ville et des environs étaient là à vrai dire. En descendant du train, un terrible hourra se fit entendre. J’en fus non seulement ému, mais tout transporté. On me conduisit à la ville, près 'de la Bâtisse Publique, où je dus adresser la parole à la foule, ainsi que M. Yeniot et une couple 'd’autres amis.

Le jour de la déclaration, je dus me rendre immédiatement à Petit Hocher où mes vieux amis avaient préparé un banquet. Une cinquantaine de voitures étaient venues me rencontrer à Bathurst et sur la route ce fut une constante ovation. Le banquet avait lieu dans la maison de M. Jérôme H. Comeau, héritier du Révérend Père Robert, qui avait prédit mon retour de New York, et mon élection pour le reste de mes jours

Le banquet était présidé par M. Jérôme Boudreau, instituteur à l’Ecole Supérieure (High School) de Petit Rocher. M. Boudreau, comme je l’ai déjà 'dit, avait été le premier à m’assurer sa sympathie et son dévouement en arrivant au Nouveau-Brunswick, et son appui m’assurait à l’instant celui de toute la paroisse. C’est lui qui à toute occasion encourageait les Acadiens de Petit Rocher et de tout le comté de se tenir à mes côtés dans le plus grand intérêt général. Nous devions réussir enfin, et mon succès devait amener une ère de prospérité pour la masse du peuple dans le comté.

Comme Président, M. Jérôme Boudreau me présenta à l’assemblée avec de magnifiques remarques sur le passé, et de magnifiques expressions 'de confiance pour un avenir utile à tous. Il parlait avec précision et ses paroles plaisaient toujours au coeur.

Dans mon adresse, je parlais à des amis dont le grand nombre avait déjà vécu avec moi et pour moi depuis 29 années, et à qui je devais tout ce que je possédais, car sans les amis de Petit Rocher je n’aurais jamais pu arriver à mon but. Je dois mon succès, tout humble qu’il soit, surtout à ces amis, qui de tout temps m’inspiraient le courage nécessaire pour supporter tant de défaites et tant de déboires de toutes sortes. Aussi, mes paroles étaient-elles reçues avec joie et appréciation.

M. Veniot était présent et dut lui aussi adresser la parole, ce qu’il fit avec sa force ordinaire, promettant une ère nouvelle pour tout le comté.

Un autre bon ami de Petit-Rocher, qui nous fut enlevé cinq à six ans plus tard, sans être bien âgé, dut aussi adresser la parole, c’était M. Fabien Frénette, élevé dans le temps où l’éducation était bien négligée pour les Acadiens et n’avait reçu aucune instruction. Mais sa famille devait de toute nécessité lire pour lui non seulement les nouvelles politiques, mais tout ce qui était instructif tant pour la Patrie que pour la Religion. Il parlait avec une facilité merveilleuse et un

étranger qui l’aurait entendu aurait cru recevoir des instructions d’un homme de bonne éducation.

Ce banquet ne fut pas le seul qu’on me donnât à Petit Rocher.

Retournant à ma demeure le lendemain, alors que mes enfants étaient encore tous autour de moi, je trouvai constamment tout l’ouvrage que je pouvais faire avec mon journal, et mon travail pour le comté. Ayant à recevoir une foule d’amis chaque jour, il me fallait souvent travailler la nuit pour compléter mon ouvrage, et souvent jusqu’à une heure avancée. Mais plus je travaillais, plus j’étais heureux, car mon travail produisait toujours certains résultats.

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