MA PREMIERE SESSION AUX COMMUNES
A part mon ambition pour le bien-être du comté de Gloucester, j’étais également désireux de suivre la politique libérale de Sir Wilfrid dans les développements des intérêts du Canada, cette politique surtout de réduction du tarif sur les nécessités de la vie pour le peuple. Cela avait été mon point de vue de tout temps. C’était une question que j’avais aussi étudiée pendant mon séjour aux Etats-Unis, dans la grande ville de New York. Tous les Américains n’étaient pas protectionnistes dans le temps et pendant mon séjour le Président, M. Cleveland, démocrate, dont la politique était pour un bas tarif, avait été élu deux fois. C’est-à-dire que pendant huit ans, les Etats-Unis avaient été soumis à la doctrine économique de Sir AVilfrid Laurier au Canada.
Je me tenais toujours prêt à exprimer mes principes si je devais nécesairement parler en Chambre. Suivant quelques entrevues que j’avais eues avec M. Laurier, il savait qu’il pouvait compter sur moi.
En attendant la session, ce qui me restait à faire c’était de préparer les ingénieurs des départements des Travaux Publics, de la Marine et des Pêcheries surtout, à faire les études et les expériences nécessaires des travaux et des améliorations que j 'avais en vue afin que leurs rapports puissent être considérés par les Ministres des départements respectifs afin d’en rendre l’acceptation possible par le gouvernement.
Chacun des travaux que je suggérais était très coûteux, mais aussi les services qu’ils devaient rendre étaient pour ainsi dire inappréciables. Us devaient non seulement conserver l’industrie de la pêche dans le comté, mais lui donner un nouvel élan qui aurait pour résultat de retenir la jeunesse acadienne au pays, en augmentant le rendement des produits de la mer de trois et quatre cents pour cent par année, augmenter le nombre de vaisseaux de pêche de 150 à trois cents dans le cours de quelques années. Ils donneraient l’aisance aux familles de ces hardis navigateurs qui jusqu’alors avaient toujours été endettés aux marchands, les sortiraient de leurs dettes, et leur aideraient à faire instruire leurs enfants dans les collèges et les couvents et enfin, leur permettraient à l’automne de faire même des économies!
Les pêcheurs devaient devenir la classe la plus prospère non seulement dp comté de Gloucester, mais de toutes les Provinces Maritimes. Elle avait aidé aux fermiers par l’accroissement de la population dans la prospérité.
Je projetais un quai en eau profonde à Caraquet qui abriterait les gros bâtiments d’outremer venant chercher le bois des moulins de Burnsville et de Tracadie, tout en donnant les plus grandes facilités aux pêcheurs du haut de Caraquet.
C’était un estimé de $60,000 à $70,000 à part le creusage dans le chenal pour l’établir à 22 pieds à marée basse jusqu’au quai.
J’avais aussi en vue un quai sur l’ile de Miseou, encore sans la moindre protection. Pour cela il fallait $20,000.
Un quai au village de Shippigan était aussi indispensable et cela nécessitait encore un autre $20,000 pour le commencer. On devait y construire un prolongement quelques années plus tard.
De plus, la population de Petit Rocher demandait un briselames, construction propre à protéger la navigation de cette côte, tout en fournissant un hâvre pour les bateaux de pêche qui augmentaient dans le district et qui étaient sans aucune protection. C’était un hâvre à eau profonde et l’estimé de cette construction se montait dans les cinquante à soixante mille piastres.
Inutile de dire que quand j’allais interviewer le Ministre d’un département, avec son sous-ministre, ses ingénieurs et autres officiers, je devais faire provision d’amabilité et de fermeté en même temps.
Toutefois les choses n’allaient pas trop mal, et dès la première session, j 'obtenais un vote pour la construction du quai à Caraquet de $60,000 qui nécessitait tout le dragage dont je viens de parler. Les autres travaux déjà commencés continuaient toujours, et tout allait bien.
A la Chambre des Communes, je me trouvais assez à l’aise malgré tout, ayant fait la connaissance de la plupart des ministres et ayant souvent assisté, dans les galeries, aux délibérations de la Chambre, parfois très importantes. Je ne me trouvais donc pas tout à fait étranger.
J’avais à mes côtés mes deux meilleurs et plus intimes amis: l’hon. O. J. LeBlanc de Kent et M. James Reid de Restigouche, tous deux beaucoup plus âgés que moi et possédant chacun un grand prestige dans leur comté respectif. Leur amitié et l’intérêt qu’ils me portaient croissaient de jour en jour. Nous travaillions tous dans le même esprit. Nous nous aidions les uns les autres. Tous deux sont allés depuis plusieurs années jouir de leur récompense dans un monde meilleur. L’hon. M. LeBlanc se retira de la lutte à l’élection de 1911, à mon grand regret ,car il aurait été élu de nouveau comme dans les années passées et sa retraite fut la perte du comté de Kent pour le parti libéral. C’est alors que M. Robidoux, fils de l’Editeur-Propriétaire du “Moniteur-Acadien” fut élu. C’était un jeune avocat de talent, plein de dignité, mais il fut battu à l’élection de 1917 par M. Auguste Léger qui représenta le comté jusqu’à l’automne de
1923, enlevé brusquement par une courte maladie.
Au cours de ma première session de 1901, je dus me lever en Chambre pour accomplir mon devoir comme représentant du grand et important comté de Gloucester.
Enfin, mes débuts eurent lieu à l’occasion du débat sur le budget qui établissait la politique du parti libéral pour l’avenir. Le budget devait être présenté par l’hon. W. S. Fielding, Ministre des Finances, qui s’est révélé un des plus grands hommes du pays, un orateur remarquable et entraînant, le ministre des Finances le plus distingué de tout le Canada, qui a prononcé dix-sept discours de budget dans le cours de sa carrière, et dont les services utiles ont été enlevés au Canada par la perte complète de la vue, bien qu’il conserve encore toute sa lucidité d’esprit. Sa perte fut regrettée non seulement des membres du Parlement, mais aussi de toute la population idu Canada. En reconnaissance de ses services au pays le parlement à la session de 1925 lui vota une pension de $10,000 par année pour le reste de ses jours. Le vote fut non-seulement unanime mais sanctionné avec enthousiasme par tous les membres de la Chambre, de tous les partis politiques.
Enfin, le jour arrivé, je dus me lever en Chambre. Après avoir donné mon appréciation de la politique libérale jusqu’à ce jour, et exprimé mon entière approbation du budget au Ministre des Finances, je fis un appel non seulement au gouvernement, mais au Parlement en faveur de nos pêcheurs de Caraquet, qui avaient tout récemment subi cette terrible catastrophe que j’ai déjà relatée et qui avaient besoin de plus de protection pour leurs travaux, destinés comme ils l’étaient à contribuer à la prospérité dii pays et je fis connaître tout le mérite de leurs labeurs. Mon appel fut écouté avec attention et sympathie des deux côtés de la Chambre.
Sans doute, que l’exposé des misères de cette classe d’hommes dont je faisais ressortir les services que rendaient leur métier si nécessaire, et qui avait besoin de tant d’encouragement contribua largement à mon succès dans mon comté et aida beaucoup aussi aux autres députés qui représentaient des comtés où la pêche était une industrie.
Mes discours sur la politique fiscale furent toujours bien écoutés en Chambre durant toute ma carrière et ceux 'de mes dernières années à la Chambre des Communes furent souvent appréciés et de la Chambre et de la presse libérale du pays, et toujours sans remarques 'désagréables de la part des journaux conservateurs qui, quoique différant d’opinion avec moi, exprimaient tout de même leur dissentiment avec respect.
J avais fait mes débuts en anglais, ce qui était nécessaire pour moi venant d’une province anglaise et devant faire un appel à toute
la Chambre.
L annee suivante, je prononçai aussi un discours sur le budget et cette fois-ci en français. Mon exemple stimula l’ambition de plusieurs 'députés français de la Province de Québec qui ne parlant pas
la langue anglaise assez bien, prononcèrent des discours en français pendant la session.
Ce n’était pas tout. Pendant la session, je devais aussi tenir mon journal “Le Courrier des Provinces Maritimes”, vivant et aussi intéressant que possible. De mon bureau à Ottawa, je transmettais par la poste des articles publiés à chaque semaine. Tous les articles de rédaction, les rapports de la Chambre et autres étaient tous de ma main ou de mon choix. Mon contremaître et imprimeur était M. Alex. G. Veniot, frère de l’hon. Pierre J. Veniot, qui voyait en même temps au personnel et aux petits faits divers locaux.
J’étais occupé durant la session du matin au soir, voyant à ma correspondance et aux comités durant la matinée, et le soir tard, souvent après la séance. J’avais la réputation d’être fidèle à mon poste, car je tenais à suivre les débats et être en mesure de donner toutes les explications demandées par mes électeurs durant l’année. De six heures du matin à minuit et plus tard, je travaillais toujours d’une manière ou d’une autre.
De retour chez moi, après la session, j 'étais également tenu au travail soit pour le journal ou dans l’intérêt du comté.
Dans le cours de chaque été je parcourais chacune des paroisses du comté, voyant les amis, faisant des assemblées là où je le croyais nécessaire. J’étais toujours reçu chaleureusement et avec reconnaissance par la population en général. Les chefs conservateurs assistaient souvent à mes assemblées et ne proférèrent jamais une parole déplaisante. S’ils n’approuvaient pas ce que je disais, ils attendaient d’être de retour chez eux pour faire des remarques.
Les anneés passent vite dans des occupations aussi pressantes et aussi incessantes, et déjà l’année 1904 arrivait, et nous pouvions bien avoir des élections générales, les circonstances étant devenues un peu critiques à cause de la retraite de l’hon. M. Blair sur la question de la construction du Transcontinental de Winnipeg à Québec et de là à Moncton. Avant de commencer la construction de cette nouvelle voie ferroviaire, Sir Wilfrid désirait soumettre ce projet au peuple et la retraite du Ministre des Chemins de fer ajoutait encore à la sagesse de cette action.
Avant d’aller plus loin, je crois devoir dire à ceux qui liront ces pages que le motif principal de M. Blair n’était pas réellement son objection à la construction d’une nouvelle voie transcontinentale. Son opposition était contre certains détails de cette construction qui pour lui n’étaient pas acceptables, détails que l’hon. M. Fielding appréciait aussi fortement que M. Blair les considérait dangereux. Ne pouvant en venir à une entente, il dut se déclarer contre cette construction qu’il préférait voir retardée plutôt que de céder sur les points qu’il croyait essentiels.
Une année avant la présentation de cette mesure en Chambre, M. Blair, parlant à Vancouver, Colombie-Anglaise avait dit: “On dit que bientôt le Canada aura trois Transcontinentaux. Il n’y a pas de doute à cela, et pour moi ce temps ne peut arriver trop tôt”.
Mais, pour M. Blair, son coeur était tout entier dans l’Intercolonial, qu’il avait prolongé jusqu’à Montréal, en avait fait une voie commerciale, dont l’amélioration excitait l’admiration du peuple en même temps que son légitime orgueil. Il voulait tout faire revenir à l’Intercolonial et au port de St- Jean, et pour cela il voulait arrêter le Transcontinental à Québec ou à la Chaudière et donner tout ce trafic de l’ouest à l’Intercolonial qu’il aurait amélioré suivant les besoins du trafic. Voilà quelle était l’ambition principale de M. Blair et il préféra se retirer du gouvernement, abandonner même Sir Wilfrid qu’il avait toujours admiré plus que tout autre. De son côté, l’hon. M. Fielding voulait faire partager cette augmentation d’exportation et d’importation avec le havre d’Halifax et la Nouvelle-Ecosse. Sir Wilfrid ne pouvait accéder à la jalouse ambition de M. Blair et ce dernier donna sa démission comme membre du gouvernement. Je puis dire avec certitude que M. Blair regretta bientôt son action hâtive, et j’irai même jusqu’à dire que son chagrin fut si profond qu’il hâta son trépas. Il avait pratiquement admis son erreur lorsque, en 1906, à une convention libérale à St- Jean, il déclarait son retour au parti libéral et s’engageait à appuyer Sir Wilfrid à l’avenir comme il l’avait fait dans le passé. Malheureusement il nous fut enlevé au temps où il aurait pu nous devenir utile de nouveau.
Tel fut le motif principal de la démission de M. Blair. J’irai même jusqu’à dire qu’il est même probable que si M. Laurier eût voulu, ou plutôt s’il eût pu arrêter la route à Grand Falls et l’amener directement à St- Jean sans se rendre à Moncton, il est probable que M. Blair serait resté à son poste. C’était son ambition pour l’Intercolonial et St- Jean qui l’avait poussé à cette extrémité.
Je reviens à mon comté. Il me fallait réussir dans mes autres projets et me fallait obtenir à cette session de 1904 des subsides pour un quai à Miscou, un autre à Shippigan et un brise-lames à Petit Rocher, comme je l’ai déjà expliqué. Je ne laissais pas passer un seul jour sans voir certains ministres et enfin un jour, avant la publication des crédits supplémentaires, je rencontrai Sir Charles Fitzpatrick, alors ministre de la Justice que j’avais intéressé à mes projets; il me souffla à l’oreille: “Vos trois quais sont assurés’’.