ELU UNE SECONDE FOIS
L’enthousiasme était bien aussi chaleureux qu’en 1900, mais le temps des triomphes était passé à bien dire, et l’avenir était assuré pour longtemps.
Pendant ces années de travail, j ’avais à voir aussi au soin de la famille, dont l’éducation domestique aussi bien que littéraire était laissée à moi seul, depuis la disparition de la mère, qui avait été la plus aimante et la plus dévoué des mères, si une mère peut l’emporter sur une autre. Elle avait vécu pour ses enfants ; les peines et les sacrifices ne comptaient pas pour elle, s’ils devaient contribuer à l’avancement, au bonheur, à la prospérité des enfants plus tard.
Elle avait traversé toute cette période de sacrifices lorsque les enfants, encore jeunes, demandaient toute son attention, son travail et ses soins. Elle avait subi les peines de toutes mes défaites politiques, et les difficultés qui s’en suivaient, et au moment où elle commençait à jouir de la vie, alors que l’avenir était assuré, elle nous était enlevée pour un monde meilleur il est vrai, mais avant tout de même d’avoir vu la réalisation de ses rêves pour une carrière qu’elle ambitionnait pour les enfants autant et peut-être plus que pour moi-même. Elle désirait mon succès, parce qu’à ses yeux il devait assurer l’avenir des enfants. Les femmes qui l’avaient bien connue, l’avaient aussi appréciée: “Ce sont les prières de votre femme au ciel qui ont gagné votre élection”., plusieurs me disaient.
Toujours impressionné par ses remarques et par ses désirs, je n’aurais pu négliger l’éducation des enfants, lors même que mon ambition n’aurait pas égalé la sienne.
Pendant toutes ces années, Alphonse, notre fils aîné, avait continué ses études à Lévis, Qué., était devenu Bachelier ès-arts de l’Université Laval et dans l’automne 'de 1902, fut admis au Barreau, après les examens nécessaires à Frédéricton. Il était déjà marié, ayant -épousé Gertrude Boudreau, fille de M. Jérôme Boudreau, de Petit Rocher, mon premier ami comme je l’ai dit à diverses reprises. A cette date il y avait peu d’avenir pour un jeune avocat français dans le Nouveau-Brunswick. Je consultai plusieurs de mes collègues à la Chambres des Communes, entre autres Sir Charles Fitzpatrick, alors Ministre de la Justice. Après avoir expliqué à Sir Charles mes vues et mon ambition, ainsi que les succès de mon fils au collège, et ses examens devant le Barreau du Nouveau Brunswick, il me dit: “Faites le venir ici, je le verrai, et ensuite je vous ferai mes suggestions”. Mon fils arriva bientôt, je le présentai à Sir Charles Fitzpatrick qui le garda avec lui, à sa chambre pendant plus d’une heure, et vint me dire ensuite: “Envoyez le à Prince Albert. Nous avons besoin d’un avocat bilingue à cet endroit. Il réussira là-bas”. Ceci fut fait immédiatement. Mon fils retourna à Bathurst ,se prépara pour le voyage et au mois de mars 1903; partait pour la Saskatchewan avec les meilleures recommandations du député de Prince Albert, M. Davies, qui plus tard fut nommé sénateur. Sa femme avec leur seule enfant alors, Alice, alla le rejoindre au mois de septembre.
Ainsi j’avais pu acomplir le principal désir de ma femme, celui d’avoir bien soin d’Alphonse “destiné, me disait-elle, à une haute position au Canada”. Telles étaient ses dernières paroles, souvent répétées, et il me semble que je dois à sa mémoire de les écrire.
Mon fils obtint un vif succès sous tous les rapports. Je dois dire qu’il fut accueilli avec sympathie par la population de Prince Albert, par la population anglaise aussi bien que par la population française du district.
Il fut très heureux à sa première cause, une cause importante •devant la Cour Suprême pour laquelle M. Lamont était l’avocat de l’autre partie. Le lendemain M. Lamont allait lui offrir une asso-
dation, ce qu’il accepta à l’instant et leurs affaires devinrent très prospères.
Mon fils prit une part active à la première élection provinciale de la Province de la Saskatchewan en 1905 dans diverses parties de la Province alors que son associé se faisait élire Procureur-Général dans ce district de Prince-Albert.
Deux ans plus tard, M. Lamont fut nommé juge de la Cour Suprême de la Province, et l’hon. AValter Scott qui avait rencontré mon fils dans les grandes assemblées durant l’élection de 1905, et surtout à celle de Saskatoon, alla le trouver à son bureau à Prince-Albert pour lui dire tout simplement: “Je viens vous chercher pour être mon Procureur Général”.
Il avait dû prendre une forte résolution avant d’aller le trouver. Mon fils avait bien entendu des rumeurs où son nom était mentionné, mais ne s’attendait nullement à une décision si prompte et si forte *de la part du Premier-Ministre. Il s’attendait même que sa jeunesse serait un obstacle et déconcerterait l’hon. Walter Scott. Il avait ce jour-là trente ans et trois mois.
Après une assez longue entrevue, mon fils accepta et dès le lendemain allait se faire assermenter comme Procureur Général de la Saskatchewan. Il fut élu par une bonne majorité dans ce district malgré toutes les forces du parti conservateur. Sa carrière est bien connue aujourd’hui. Il a été Procureur Général de cette Province pendant tout près de quinze années alors qu’il fut élevé au Banc de la Cour d’Appel de la Saskatchewan, où il trouvait comme Juge en chef de cette Cour, l’bon. M. Haultain, ancien Premier Ministre des Territoires du Nord Ouest et chef d’Opposition pour le parti conservateur jusqu’à 1912 alors qu’il fut nommé juge en Chef de cette cour la plus élevée de la Province. Je crois devoir dire que le juge Haultain avait lui-même recommandé mon fils au gouvernement conservateur d’Ottawa par l’entremise de l’Hon. Sénateur Calder qui avait été son collègue pendant dix années dans le gouvernement de l’hon. AValter Scott.
Mon fils fut reconnu comme étant le plus jeune ministre, membre de la Couronne jamais nommé au Canada, il avait trente ans.
Après l’élection de 1904, je décidai de faire un voyage dans l’ouest et m’assurer sur les lieux des perspectives d’avenir pour mon fils aîné. Je dus arrêter un soir tard et passer la nuit à Régina. C’est alors que j ’eus ma première expérience de la température des Prairies qui tenait le thermomètre bien bas. Il soufflait une forte brise qui aggravait le malaise. Le lendemain je prenais le train du nord pour Prince Albert. Le firmament était devenu plus clair et la température bien que froide était plus endurable.
Sur le train, j’avais remarqué un homme d’une haute staturequi jetait fréquemment les regards sur moi. Je descendis du wagon à une station où le train était retenu. Pendant mon absence, cet étranger avait vu mon nom sur mon porte-manteau. Il s’approcha de moi, en me disant : “N’êtes-vous pas le père du jeune avocat Turgeon à Prince-Albert?”
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— “Précisément, lui répondis-je, et j’ai hâte de voir comment il s’arrange dans ce pays étranger’’. — “Ne soyez pas inquiet de lui, dit-il, ni de son avenir. Il s’est déjà assuré un grand succès dans •cette province’’.
Ces bonnes paroles me réconfortèrent beaucoup. Cet homme était le Dr Monro de Saskatoon. Il avait entendu mon fils plaider.
A mesure que j’approchais du but de mon voyage, je devenais plus joyeux et plus heureux. J’avais hâte ‘de revoir mon fils, sa femme et leur petite fille Alice, que j’avais tant aimée lorsqu’elle était avec nous à Bathurst.
Je débarquais du train à Prince-Albert au moment où les cloches appelaient les citoyens catholiques à la messe de Minuit.
Plus que content de revoir mes enfants, je passai plus de deux semaines avec eux et fis la connaissance d’un grand nombre de citoyens, de M. Lamont et de sa famille et je fus traité comme un frère par tout le monde. Je pus aussi me convaincre de la sympathie dont mon fils était l’objet dans toute la ville et les environs, parmi les hommes d’affaires comme parmi le peuple, et surtout les jeunes gens ne cessaient d’exprimer leur confiance en lui. Inutile de ‘dire que je revins chez moi content et heureux.
Etant seul encore, dans le temps, mes deux jeunes fils Joseph et Charles devaient rester au collège durant les vacances de Noël et du Jour de l’An. Sacrifices qu’ils firent avec générosité. L’été suivant ce fut leur tour d’aller passer leurs vacances avec leur frère ainé en Saskatchewan, vacances qu’ils ont beaucoup appréciées. Alphonse garda avec lui son jeune frère Charles, sur l’avis des médecins que le climat lui permettrait de prendre des nouvelles forces, ce dont il avait grandement besoin. Il resta là-bas toute l’année et revint ensuite suivre ses cours ‘de philosophie à Québec.
Durant ces années j’avais aussi établi mon deuxième fils Jacques Gray d’une manière assez rassurante connaissant son énergie pour “faire son chemin” comme on disait alors, dans le monde. Je n’avais pas eu les moyens pécuniaires pour lui faire suivre un cours universitaire en même temps que son frère, mais avec son activité il devait se suffire à lui-même. Il avait étudié sérieusement au “High School” de Bathurst. En 1901, je réussis à le faire entrer au Bureau du Recensement et après cet ouvrage terminé, au Ministère des Chemins de fer, alors que M. J. M. Butler était sous-ministre et Ingénieur «n Chef. Il était bien considéré de tous. Il était très fidèle à son ouvrage et à ses devoirs. Il employa ses loisirs de la soirée et des jours de congé à 1’étu‘de de la littérature, de la philosophie, qu’il n’avait pu faire à la maison prenant des leçons privées de différents professeurs d’alors à Ottawa. Il ne tenait pas à rester dans le Service civil. Il préférait se confier à son énergie et à son travail. En 1906 il décida de quitter le Service et d’aller tenter fortune dans l’Ouest lui aussi. Son frère ainé avait déjà bien réussi dans la Saskatchewan, mais il ne voulait pas exposer son frère à être peut-être obligé de faire des concessions en sa faveur dans le cas où il ne pourrait réussir promptement.
Il choisit l’Alberta pour son champ d’action. Il avait choisi avant son départ la carrière d’agent d’assurance qui paraissait lui promettre un succès suffisant pour commencer. Il s’occupait aussi et de plus en plus de vente de terrains, la principale spéculation du jour dans ces nouvelles Provinces. Il ne voulut pas choisir la grande ville d’Edmonton pour ses premières épreuves. Il préféra choisir une petite ville ou village où le développement serait rapide durant cette ère d’épanouissement sans précédent. Il choisit un petit endroit sur une nouvelle ligne de chemin de fer du Pacifique qui devait être un centre de division de cette grande voie ferrée, qui, il lui semblait devait attirer beaucoup de colons et d’immigrants. Il s’établit à Hardisty, comté de Ribstone, où vinrent s’établir des centaines de familles d’Angleterre qu’il aida de toute manière et dont il gagna le coeur comme j 'avais gagné le coeur de mes Acadiens de Gloucester. Il réussit aussitôt dans ses affaires et dès l’année 1913, ce nouveau comté tout anglais, ne comptant pas quarante électeurs catholiques l’élisait avec une grande majorité, comme libéral, contre un riche candidat anglais conservateur. Il fut réélu à l’élection suivante par acclamation, alors qu’il était engagé pendant la guerre au Canada, en Angleterre et en France.
En l’année 1921, le parti des Fermiers devait enlever toute cette Province, et les fermiers seuls habitants de cette division, lui offrirent l’élection par acclamation s’il voulait joindre leur union. Il refusa carrément, incapable, disait-il, d’abandonner le parti libéral. A sa réponse on lui dit: “Nous le regrettons, mais nous ne pourrons pas voter pour vous’’. Naturellement, il fut battu, ayant malgré tout obtenu un tiers des votes, qui lui fut donné par considération personnelle. Le parti des fermiers, lui avait même promis un portefeuille dans leur gouvernement s’il s’associait à eux. Il refusa tout plutôt que de quitter le parti libéral.
Au moment où j’écris et depuis 1912, il est organisateur en chef du parti libéral pour l’Alberta et la Colombie Anglaise avec résidence à Vancouver.
En 1909, il avait marié Emma Boudreau, fille de M. Jérôme Boudreau, de Petit Rocher : les deux frères étaient mariés aux deux soeurs. Ces liens si étroits joints à l’affection fraternelle très tendre ont depuis 1871 tenu les deux familles unies comme une seule.
M. Jérôme Boudreau est décédé le 23 janvier 1924 à l’âge de 84 ans. Madame Boudreau vit encore; elle est en bonne santé et en possession de toutes ses facultés, elle est âgée de 83 ans.
Durant la même période, ma fille Bessie, ma seule fille, épousa M. Thomas M. Kenny, fils d’un de nos cultivateurs les plus distingués, et peu de temps après furent tous deux aussi pris de la fièvre de l’Ouest et ils allèrent s’établir dans la Saskatchewan. Bon comptable, mon gendre fut à l’instant employé comme tel dans une banque et il devenait en peu de temps, gérant de la branche de Viscount, où il demeura jusqu’à l’année 1915, alors qu’il se livra à l’agriculture, ayant eu assez de prévoyance pour s’acquérir plusieurs terrains dans les environs, d’une année à l’autre et il réussit vraiment avec merveille. Après la
guerre il vendit une partie de ses terres et acheta un établissement de commerce à Warman, Saskatchewan à une douzaine de milles de Saskatoon où il a fait et fait encore de bonnes affaires.
Il me restait encore mes deux jeunes garçons Joseph et Charles. Leur, mère m’avait toujours dit que je n’aurais pas de misère avec eux, qu’ils étaient et seraient toujours de bons enfants. En effet, ces deux hommes n’ont jamais respiré un moment qu’avec l’espoir de faire le bien. Dès l’ouverture 'du collège à Caraquet, en 1900, je les plaçai dans cette institution.
L’ainé des deux, Joseph se fit prêtre Eudiste à la fin de son cours de philosophie. Il fut transféré au Grand Séminaire d’Halifax où il demeura jusqu’à son ordination en 1910. Il fut alors renvoyé au collège de Caraquet pour l’enseignement de l’Anglais qu’il connaissait parfaitement, et mieux que les autres jeunes élèves. Sa mère étant anglaise. Malheureusement, sous le climat humide d’Halifax, il contracta une maladie rhumatismale désastreuse qui le faisait souffrir énormément et le rendait impuissant de toute manière. Je le fis transporter dans la Province de l’Alberta chez son frère Gray où le climat plus sec et le ciel serein devaient sinon le guérir, lui donner une nouvelle vigueur. Mais la communauté alors le manda à une de ses missions dans le Dakota-sud, même climat et même meilleur, disait-on. Il avait certainement acquis un peu de force qui lui permettait d’agir assez facilement. Pendant près de neuf années il a pu rendre de grands services à la population catholique des Missions de Dakota, et surtout à Wessington Springs, où à la retraite de la Communauté des Eudistes, il fut retenu par l’Evêque du diocèse comme curé. Il se faisait respecter par la population protestante et les ministres protestants comme par les catholiques, et à ma viste en 1920, je m’étais bien convaincu qu’il avait devant lui une vie heureuse et utile au milieu de ces bons américains. Mais la Providence en décida autrement, deux ans plus tard, il fut frappé d’une attaque de paralysie très pénible et des plus dangereuses. Son frère ainé alla lui faire visite et le trouva en tel danger qu’il s’entendit avec l’évêque du diocèse pour l’amener chez lui à Prince Albert où il pourrait avoir tous les médecins et les soins nécessaires. Il a fait beaucoup de progrès mais sa santé est loin d’être réjouissante. Il souffre constamment et ne peut pas se tenir sur ses jambes. Plus tard, il prit refuge chez son autre frère Gray, à Vancouver où la température est toujours chaude, incapable qu’il est d’endurer le moindre froid. Nous vivons toujours^ dans l’espérance, que la science faisant défaut, les prières de sa mère au ciel obtiendront peut-être sa guérison. Son coeur est bien le coeur généreux de sa mère.
Le plus jeune, Charles , comme on le sait me fut enlevé après quelques jours de maladie à Edmonton, le 20 avril, le jour de Pâques 1919, frappé de cette terrible influenza qui fit de si grands ravages' C’est de lui de qui on disait, et de qui on dit encore, qu’il aurait éclipsé son frère dans sa profession d’avocat. Ses poumons avaient toujours été faibles, et j’avais dû le retirer du collège de Caraquet après sa rhétorique, et le transférer à l 'Université Laval, à Québec pour son
cours 'des sciences et de philosophie, où le climat lui était un peu plus favorable. Il obtint à ses examens le prix du Gouverneur-Général, malgré son peu de santé. A lui aussi on recommandait le climat de l’Ouest. Il fut admis au Barreau à l’âge de 28 ans. Il était assistant dans le Bureau du Procureur-Général où il acquit le respect et la confiance, non seulement du Procureur-Général mais de tout le barreau qui le désignait pour une carrière toute particulière. Sa mort fut certainement profondément regrettée. Peu de jeunes hommes ont obtenu de la presse locale les éloges qu’on lui a dédiées de toutes parts dans l’Alberta et la Saskatchewan. Tout 'dernièrement encore, le jour de l’ouverture de la session présente, le 9 janvier, que le nouveau sénateur français de l’Alberta, l’bon. Philippe Lessard après avoir pris son siège, me disait en parlant de lui: “Sa mort a été une perte nationale”. Sa femme, une Acadienne de Shippigan, Léonie Trudel, avec sa petite fille âgée de trois mois à la mort du père, retourna dans sa famille dans le comté de Gloucester. L’enfant est le portrait de son père.