L’ELECTION FEDERALE EN
Si la défaite du gouvernement de coalition Robinson avait affaibli le parti libéral dans la province, l’élection des trois députés libéraux. dans Gloucester ajoutait considérablement à mon prestige et inspirait une nouvelle confiance dans le parti libéral.
J entrevoyais tout de même que, avec le gouvernement conservateur a Frédériction, je devais être l’objet de la plus forte opposition pour Ottawa à la prochaine élection. Je me préparais à tout evenement en veillant avec soin aux intérêts de mon comté. M. Burns ne devait pas aimer à se voir perdu, et chercherait plutôt à se venger de son echec en se présentant contre moi pour la représentation du comte de Gloucester a Ottawa, appuyé de toute T influence du gouvernement provincial sous la 'direction de l’hon. M. Hazen
En effet six mois plus tard arrivait un appel au peuple de Sir AVilfnd Laurier, et M. Burns annonçait aussitôt sa candidature en
faveur du parti conservateur, et il fut le choix d’une convention.
Cette campagne fut encore beaucoup plus accablante que toutes les précédentes.
Ça devait être un coup décisif pour M. Burns et les siens. C’était pour eux une question de vie ou de mort et la présence de M. Hazen, Premier-Ministre, dans Gloucester devait assurer ma défaite. J’étais bien prêt à tout. Mais je négligeais absolument rien. L’argent, comme de coutume, chez les conservateurs ne signifiait rien. On n’avait qu’à insister auprès de M. Adams; qu’avec un autre cinq mille piastres, la victoire était assurée, les chèques se signaient à l’instant.
Mais je n’avais pas que le comté de Gloucester à retenir, il me fallait aussi sauver le comté de Northumberland, M. W. S. Loggie avait pu conserver le vote acadien de Négouac et de la rivière du Portage, sur la rive nord, mais les électeurs acadiens de Rogersville, dans l’intérieur du comté lui avaient tourné le dos, et refusaient une seconde fois de voter pour lui. Rogersville mettait M. Loggie dans une position semblable à celle dans laquelle il s’était trouvé en 1904. Sans une grosse majorité 'dans Rogersville, il ne pouvait être élu. Et, encore une fois, j’étais le seul homme de la situation, me disait-on.
Je consentis à la pressante demande de M. Loggie et de ses amis d’aller le rencontrer à Rogersville à jour fixe. C’était cinq ou six jours avant la nomination, et je passai la journée à consulter les. chefs, essayant de les ramener au bercail. Je pouvais mieux que tout autre leur expliquer la conduite de M. Loggie sur les différentes questions qui avaient été considérées à Ottawa durant les quatre années qu’avait duré son mandat et leur faire oublier des petits préjugés, après quoi, ils se décidèrent à se mettre à l’ouvrage. Mon travail 'de la journée m’avait encouragé et j’attendais l’assemblée et ses résultats avec espoir.
C’était une des plus belles journées d’automne. A mesure que le soir venait on voyait la foule grossir dans les chemins et alentours L’assemblée avait été bien annoncée et comme les assemblées où l’on adressait la parole en français avaient été rares dans cette paroisse, toutes les femmes acadiennes, même, tout le monde à bien dire y était.
L’heure de l’assemblée approchait. M. Loggie me pria de passer la traverse du chemin de fer avec lui pour aller rendre visite à M. Buckley, retenu à la maison par la maladie. J’acceptai avec hésitation et demandai à hâter notre retour. Pour aller plus vite et raccourcir notre chemin, nos conducteurs nous firent traverser la ligne, monter sur des wagons vides et 'de là sauter sur la route. Malheureusement en sautant, je me fis mal au pied et ne pus me relever. Il n’y avait pas de médecins dans les environs, on me transporta à l’hôtel, on enleva ma chaussure, mais il m’était impossible de faire un pas. M. Loggie, tout déconcerté, me dit: “Je suppose que vous ne pourrez pas vous rendre à l’assemblée”. — Je réponds vivement: “J’irai si on me porte” — “Oui, oui, nous vous porterons” se faisait entendre de tous les côtés.
Quelques minutes plus tard, on me mit sur une grande chaise et deux forts-à-bras me conduisirent jusque sur l’estrade, à la salle qui était comble, en plus, il y avait une centaine d’hommes aux portes.
Je m’étais préparé une chaise avec un coussin pour y reposer mon genoux et être capable de me tenir debout. Je sentais qu’il me fallait faire un effort pour retenir cette foule d’électeurs un peu préjugés sur le libéralisme et la politique nationale de M. Loggie. Je parlai à cette assemblée pendant une heure quarante-cinq minutes avec toute la vigueur possible, sans penser à mon pied, pour ainsi dire. L’assemblée devenait de plus en plus sympathique et enthousiaste. J’exonérai M. Loggie de certaines accusations que l’on avait portées contre lui et je repris mon siège au milieu des plus chaleureux applaudissements. Je me crus à Petit Rocher pendant quelques instants.
Mais lorsqu’il fallut m’asseoir, je ne pus comprendre ce qui m’arrivait. Mon pied, il me semblait, pesait des centaines de livres. J’étais incapable de faire un pas. M. Yeniot me porta à la gare, où le train pour comble d’infortune était deux heures en retard.
Il était cinq heures du matin lorsque j’arrivai à la maison et mon ami, le Dr Michaud fut mandé immédiatement. Mon pied et ma jambe, noirs comme un morceau de fer, formaient et offraient un spectacle effrayant. Le Dr craignait l’inflammation et l’empoisonnement du sang. C’était bien ce qui était à redouter. Je dus me résigner à rester sur mon lit et me soumettre aux ordres du Docteur. Je ne pourrais plus sortir pour finir la campagne. En tout cas, je n’avais pas à m’inquiéter du succès de mon élection, elle était assurée, me disait-on.
Mon ami, M. Veniot, bien que percepteur des Douanes, allait à ma place à une assemblée régionale à Petit Rocher le dimanche suivant. Cela était très généreux de sa part, dans sa position. Mais ce n’était pas Petit Rocher que je redoutais. C’était les endroits plus éloignés.
La nomination officielle avait lieu le lundi suivant et j’étais bien déterminé à y assister et d’adresser la parole moi-même.
Ma position devait m’attirer la sympathie de mes amis et même de quelques personnes indifférentes au succès des partis. Mais je savais que les chefs conservateurs n’étaient pas scrupuleux, et ils avaient des émissaires dans tous les coins disant qu'il m’était bien facile de continuer ma campagne, mais que je redoutais de rencontrer mes adversaires, à cause de tant de scandales dans l’administration libérale, et que je profitais d’un petit accident pour ne pas avoir à répondre à leurs accusations.
Je le savais. C’était toute la sympathie que l’on pouvait attendre de ces quelques chefs dont la conscience politique était bien
large.
Le lendemain de la nomination où je devais obtenir un bon succès, je voulus partir à l’instant pour une tournée dans le bas du comté, nécessaire, je le croyais, connaissant le caractère des chefs de l'autre parti. Mon docteur ne voulait pas en entendre parler. Sur mes instances répétées, il me dit: “Si vous partez, je serai obligé
de vous accompagner, car vous avez nécessairement besoin de traitements répétés durant la nuit et la journée.
“Alors, venez’’, lui répondis-je.
Le lendemain nous partions, tous deux, pour Paquetville, St- Isidore, Tracadie, Poquemouche, et le bas de Caraquet où je tins une série d’assemblées. Dans tous les endroits où je ne pus me rendre à cause de la perte de quatre ou cinq jours, ma majorité obtenue dans le passé fut diminuée de quatre cents votes, que j 'aurais conservés si j’avais pu rencontrer mes engagements.
Il est bien connu qu’après dix ans de souffrances et d’ennuis causés par mon accident, j’ai dû subir l’amputation du pied, et depuis ce moment je suis aussi alerte que le jour même de mon accident.
Le gouvernement conservateur provincial avait tout mis dehors contre moi.
Aucun ouvrage, à bien dire n’avait été fait sur les chemins, cet été-là, et à partir du jour de mon accident, tout homme qui arrivait était engagé et mis à couper des branches le long des chemins, lorsqu’il n’y avait pas autre chose à faire. Ce fut toute la semaine un véritable fricot avec l’argent du peuple. Toutefois j’étais élu encore une fois contre l’adversaire le plus fort, le plus redoutable qui avait eu en mains des ressources de toutes sortes et le parti libéral était retenu au pouvoir dans le Canada.
En même temps, le parti libéral dans Northumberland et dans Rogersville surtout avait fait son devoir et M. Loggie était élu par une majorité de 984, à peu près tout dû au vote français. Ce comté de Northumberland devait rester sous la bannière libérale jusqu’à l’élection de 1917 alors que M. Loggie abandonna Sir Wilfrid Laurier et ses meilleurs amis, pour joindre le parti unioniste et fut élu par le vote conservateur par une majorité de 1047 voix. Ce comté fut racheté par le parti libéral en 1921 par l’hon. John Morrissy qui fut enlevé à ses électeurs un an avant l’élection générale, mais conservé dans l’élection partielle par M. W. B. Snowball, qui comme je l’ai déjà dit, mourut subitement au milieu de la campagne de 1925.
Comme je l’ai 'déjà dit, tout à l’heure, c’est mon succès de ces deux élections, provinciale et fédérale de 1908, qui a tenu le parti libéral au pouvoir dans le Nouveau Brunswick, et qui lui ont permis de renverser le gouvernement Flemming en 1917. Le parti libéral provincial gagna la victoire ce jour-là par l’élection des quatre candidats libéraux de Gloucester à la tête desquels était l’hon. P. J. Veniot, qui devint Ministre des Travaux Publics. L’élection dans la Province avait eu lieu le samedi et remis par l’effet du statut au lundi suivant 'dans Gloucester. Le samedi soir le parti conservateur était battu dans la Province par 2 de majorité, 23 libéraux et 21 conservateurs. Si le comté de Gloucester pouvait leur donner les quatre candidats conservateurs, le gouvernement restait au pouvoir avec une majorité de deux. Inutile de dire que tout roulait dans le comté de la part du parti conservateur assisté plus que jamais des Lumber Lords du Nouveau Brunswick qui étaient tous sous la tutelle 'du gou-
vernement. Mais j’avais mis tout mon intérêt avec le parti libéral, et M. Veniot et ses trois collègues étaient élus par une grande majorité et le parti libéral remis au pouvoir par une majorité de six à la Législature.
Ainsi comme on peut le voir c’est le comté de Gloucester qui remporta la victoire et plaça le gouvernement Foster-Veniot, au pouvoir où il fut tenu durant neuf ans et battu le 10 août 1925 non par 1‘ impopularité de son administration mais par l’exercice de préjugés de toutes sortes. La chose est bien connue, inutile de la cacher. Gloucester n’en a pas été exempté. Mais Gloucester est une tour de libéralisme imprenable. La fondation établie en 1900 est permanente.