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LE HAVRE DE BATHURST

Le problème du transport sur terre et sur mer semblaient surgir instantanément pour moi dans les années 1908 et 1909. Ce n’est pas seulement cette mine de fer et le transport de ce minérai par une nouvelle voie ferroviaire 'de vingt à vingt cinq milles qui s’imposait à ma plus sérieure considération. Ce problème seul eut bien été suffisant pour tenir un député un peu nerveux, constamment sur ses gardes, et le rendre un peu timide auprès des membres du gouvernement quand il me fallait retourner à eux pour demander de nouveaux subsides, et réclamer mon droit à une nouvelle considération. Mais j’avais tou-

jours le soin d’en appeler à l’intérêt public incapable de laisser dormantes les grandes ressources de ma partie du pays. Et j 'avais raison. Mais le temps venait que je devais donner de bonnes explications et me déclarer toujours prêt à me soumettre au rapport d’une enquête par des hommes compétents, ingénieurs ou autres, sur la praticabilité des travaux demandés et le résultat que leur accomplissement devait procurer au pays.

C’est lors d’une de ces entrevues avec Sir Wilfrid Laurier et l’hon M. Pugsley, Ministre des Travaux Publics représentant le Nouveau Brunswick dans le gouvernement, que Sir Wilfrid dit à M. Pugsley: “Notre ami Turgeon a un terrible appétit qui grandit en mangeant. Plus on lui en donne, plus il en veut”.

Ces petites taquineries m’encourageaient et je devenais plus ferme dans mes sollicitations.

Durant la session de 1908, j’avais déjà obtenu une certaine quantité de dragage dans le liâvre de Bathurst pour permettre à une nouvelle compagnie de laisser rentrer leurs bateaux plus à l’intérieur pour une commodité nécessaire à l’agrandissement de leurs affaires dans ce hâvre. C’était la “Bathurst Company” composée d’actionnaires canadiens et américains, parmi les premiers intéressés étant le regretté Sénateur W. C. Edwards dont la mémoire sera à jamais respectée dans tout le Canada. Cette compagnie devait exploiter d’une manière jusque là inconnue les ressources de nos forêts, qui naturellement avait besoin de toutes les accommodations possibles dans notre beau hâvre de Bathurst, mais dont le chenal dans le cours des temps avait été rempli, à peu près par l’accumulation de sable amené par le courant de trois grandes rivières qui s’écoulent dans un même bassin, magnifique à contempler, lequel se décharge par un étroit goulet qui a toujours conservé une profondeur de vingt deux pieds à basse marée.

Jusqu’à ces années-là, les bâtiments qui venaient prendre des cargaisons de bois pour la Grande-Bretagne, ou autres marchés étrangers étaient obligés de rester à deux ou trois milles en dehors du hâvre dans la Baie des Chaleurs et le bois était transporté sur des chalands et ensuite rejeté dans le bâtiment. Cette opération était dispendieuse et trop lente pour un grand commerce car elle ne pouvait se faire que durant les temps calmes.

Il fallait donc dans l’intérêt de ce grand commerce anticipé qui devait nécessairement faire la prospérité de la population de Bathurst et de tout le comté de Gloucester entreprendre de remettre ce chenal de quatre milles de longueur à sa profondeur naturelle. C’était une entreprise qui devait se monter à bien des centaines de mille piastres et pour faire cet ouvrage avec le moins de dépenses possibles il fallait un système de drague particulier et qui se ferait en même temps avec toute la rapidité possible.

Durant la session de 1909, j’avais eu la promesse de l’hon M Pugsley, Ministre des Travaux Publics qu’il enverrait des Ingénieurs durant l’été faire les sondages nécessaires pour assurer la possibilité de cette entreprise et d’en établir les frais à un chiffre approximatif

En effet, dès la session terminée, un ingénieur de grande expérience dans ces travaux, M. Voligny, arrivait à Bathurst avec tous les agrès nécessaires pour cette entreprise. Le monde de Bathurst prenait courage et espérance, car nos vieux marins savaient que le chenal naturel avait une bonne profondeur, que l’accumulation des sables à différents endroits étaient loin d’être aussi élevé quarante et cinquante ans auparavant alors que Bathurst était une cour de construction de navire de bois, de gros tonnages et qu’au lieu de cinq ou six pieds à basse marée, il y en avait dix à douze et que par conséquent on devait arriver à un lit de 22 pieds facilement car en dehors du hâvre l’embouchure de la rivière a une profondeur de 22 pieds.

Si l’on peut conserver cette décharge d’eau dans un semblable chenal, au lieu de la laisser se répandre dans ce bassin de trois milles carrés, on pourra rendre la navigation praticable des gros bâtiments d’un tirant de 22 pieds. Dans tous les cas l’ingénieur M. Voligny se procura les chaloupes et la main-d 'ouvre nécessaires pour son entreprise et se mit à l’oeuvre avec l’ambition d’un intéressé. Il découvrit bientôt que sur tout le parcours de ce hâvre, il y avait un chenal ininterrompu à fond dur dont le niveau s’était tout simplement élevé par l’accumulation du sable qui s’était étendu sur toute la surface du bassin, et que le draggage de ce hâvre était praticable à de telles conditions.

L’ingénieur dut employer tout le reste de l’été à compléter ses travaux et à faire les plans et les estimés qui devaient être soumis au Ministre des Travaux Publics et au Conseil pour étude et approbation.

Durant tout l’hiver suivant, M. Voligny avec ses aides fut occupé à cet ouvrage certainement considérable.

C’était bien beau de voir ces plans sur le canevas, mais en même temps, ils étaient inquiétants, car ils représentaient un ouvrage bien dispendieux. Dans tous les cas j’avais la promesse de M. Pugsley que tout irait bien avec un peu de temps. Vers les derniers jours de la session, je posai en Chambre une question à l’hon. Ministre des Travaux Publics. Je demandai si je pouvais compter que l’ouvrage du hâvre de Bathurst commencerait, dans l’été. Sa réponse fut que ces travaux de dragage à Bathurst commenceraient certainement durant la saison prochaine et aussitôt que le Département pourrait se procurer l’outillage nécessaire pour tel ouvrage.

Le Département des Travaux Publics était en correspondance avec le gouvernement de l’Etat du Texas qui avait fait des travaux semblables avec des dragues construites de manière à retirer le sable rapidement et sans encombrement. C’étaient des dragues à succion (suction dredges) qui avec des tubes retirent le sable du fond de l’eau et le rejette dans un chaland attaché à ses côtés. Ce système est bien connu maintenant, mais il était tout nouveau pour Bathurst et les Provinces Maritimes dans le temps, et je pense que je peux même dire, dans le Canada.

L’arrivée de cette drague, un peu tard dans l’été de 1910 mit fin à tous les doutes sur l’exécution de cette entreprise et l’on se ré-

jouissait de toutes parts. Les principaux citoyens voulaient voir cet instrument fonctionner. Je dus faire des arrangements avec le capitaine de cette drague pour deux excursions de nos citoyens, une n’étant pas suffisante. La “Bathurst Company’’ se faisait un plaisir de mettre son bateau remorqueur à ma disposition pour mener et ramener mes gens. Cette drague a travaillé dans ce havre tous les étés de 1910 à 1917, a donné à ce chenal une profondeur de 20 pieds alors qu’elle dut être transportée sur les lacs de l’Ontario. Depuis ce temps-là nous voyons à tout instant de gros bâtiments monter et descendre dans ce bassin avec autant de facilité qu’en pleine mer.

Tous ces résultats sont dus au gouvernement libéral de Laurier.

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