UNE MARINE NAVALE POUR LE CANADA
Le projet du parti libéral d’une marine navale canadienne était certainement un projet qui aurait 'dû. être sanctionné par tout le Canada, et s’il y avait une province où elle devait être plus populaire que dans une autre, c’était bien la Province de l’Ontario, où l’on parlait tant de fidélité à la Grande Bretagne, de dévouement à l’empire, où le Canada était considéré simplement comme un adjoint de l’Empire Britannique, et que les Canadiens ne devaient même pas vivre pour le Canada mais vivre pour l’Empire seulement.
La fidélité à la Grande Bretagne était aussi vive et sincère dans les autres provinces, seulement au lieu de monter sur les toits et jeter des cris en l’air, on l’admirait en paix au foyer domestique.
Dans la Province de Québec comme dans les Provinces Maritimes, on admettait la sagesse d’une telle proposition, car on comprenait bien qu’il nous fallait maintenir le Canada pour le Canada, aussi bien que pour l’Empire, et que, en laissant à la Grande Bretagne, le fardeau de toute cette dépense, nous perdions beaucoup de notre liberté nationale, de prestige et d’influence dans les différends internationaux de la Grande Bretagne. Partout au pays on admettait la nécessité de la protection de nos côtes et de notre commerce sur les mers. De plus, il était bien évident que le temps était venu où le Canada dans son propre intérêt devait contribuer plus ou moins à sa protection et qu’il lui était plus économique de bâtir ses bâtiments avec des matériaux canadiens et le travail canadien, que de souscrire et envoyer son argent à la Grande Bretagne. De plus, avec nos propres bâtiments on ouvrait une nouvelle carrière à notre jeunesse qui formerait l’équipage 'de ces bâtiments et maintiendraient leur existence.
Le débat à la Chambre des Communes, ainsi qu’au Sénat, fut certainement très important, instructif et toujours dans une sphère élevée.
Mgr Marcel-F. Richard, P.D Rogersville, N. -B.
Comme doyen des trois députés français de la Chambre des Communes pour le N.-B.> je dus nécessairement me prononcer sur cette question et cela sans équivoque, ne laissant à personne l’occasion de me critiquer injustement et prêt à subir toute critique faite sur l’expression claire et nette de mes principes et de ma vision de l’avenir du Canada. Mon discours sur cette question fut certainement avec celui sur l’autonomie des Provinces de l’Ouest, qui m’amena le plus de félicitations de la part des députés des Communes et de toutes parts.
A part ma sincère approbation de cette mesure, je savais que Sir Wilfrid Laurier était sujet à attaques de la part de certains centres dans Québec aussi bien que de l’Ontario et qu’il était par conséquent important, nécessaires pour ses partisans de parler avec force et autorité, afin de ne pas permettre à un adversaire de pouvoir dire que nous n’étions pas d’une chaleureuse sympathie avec notre chef. J’avais exprimé à plusieurs de mes collègues libéraux de la Province de Québec, la nécessité pour eux tous de prendre telle attitude 'dans les débats de la Chambre.
Ce qui était étrange de la part de l’Opposition, c’est que le projet d’une marine canadienne avait été adopté sur la proposition même de Sir George Foster soutenue par toute la Chambre à l’unanimité à la session précédente. De plus, après l 'adoption de cette proposition, de cette mesure, une conférence impériale venait d’avoir lieu à Londres, où le gouvernement était représenté par l’hon. M. Brodeur, Ministre de la Marine et des Pêcheries, et Sir Frederick Borden, Ministre de la Milice. Après l’adoption de ce projet à la Conférence Impériale, Sir Robert Borden, Chef de l’Opposition du parti conservateur, avait déclaré à diverses reprises à Halifax qu’il avait avec les députés de l’Opposition assenti à un projet de construction d’une marine Canadienne dans le plus grand intérêt du Canada. Il avait assisté à la Conférence Impériale et assenti à ce projet de préférence à une contribution.
Il en était de même de Sir George Foster. Je citerai quelquesunes des paroles de ces deux chefs du parti conservateur que je citai dans mon discours le 24 février 1910.
Sir George Foster s’était déclaré en faveur d’une marine Canadienne, au lieu d’une contribution en argent. En parlant d’une contribution, il avait dit:
“Cette méthode, en outre ne tient compte ni des aspirations, ni des besoins pressants, ni des perspectives d’avenir de cette grande nation que doit un jour devenir le Canada”.
Dans le même discours, Sir George avait dit aussi:
“Je suis entièrement d’accord avec mon honorable ami le Premier Ministre dans l’aperçu qu’il nous a donné du programme de la défence navale du Canada. D’abord, je suis fermement convaincu que ce qu’il convient de faire à ce sujet, c’est de créer des forces navales canadiennes. J’ai une confiance absolue dans cette mesure. L’autre moyen a été
mis à l’essai, par l’Australie et la Métropole, mais les résultats n’ont pas été satisfaisants à tous les égards”.
Sir Robert Borden, le 14 octobre précédent dans une grande ai semblée à Halifax avait dit:
“A la dernière session, la Chambre des Communes a adopté une politique au sujet de la défence navale sur laquelle les deux partis se sont unis ; cette politique peut ne pas avoir satisfait les aspirations politiques de tous les conservateurs, mais il nous a semblé que c’était pour nous un devoir nécessaire de placer autant que possible au-dessus des luttes politiques une question aussi vitale et d’une portée aussi grande”.
Mais rendu au mois de février, Sir Robert Borden avait changé de politique sous la pression des Conservateurs de l’Ontario. De même Sir George Foster. Pour les Conservateurs de l’Ontario, la mesure la plus sage et la plus profitable ne pouvait être acceptée, lorsqu’elle était proposée par Sir Wilfrid Laurier et le parti libéral. Leurs chefs ne comptaient plus. Ils devaient plier le genoux, s’humilier, ou bien être décapités. Toutefois, le projet fut adopté. Le gouvernement se mit à l’oeuvre pour élaborer ce projet qui demandait du temps nécessairement et comme on le sait, l’année suivante le gouvernement libéral fut renversé sur la question de la Réciprocité avec les Etats- Unis et le nouveau gouvernement conservateur arrêta toute construction ou mesure sur l’impérieuse demande des “Nationalistes” de Québec et le Canada fut privé d’une marine à lui.
Le parti conservateur ne pouvait se tenir au pouvoir sans l’appui des Nationalistes et il préférait le pouvoir à la prospérité et à l’honneur du Canada envers l’empire.