NOUVELLE VISITE DANS L’OUEST
Après la session du Parlement, aux derniers jours de juin 1914, nous nous mettions en chemin pour les Provinces de la Saskatchewan et de l’Alberta où quatre de mes enfants étaient établis, l’autre, Joseph, prêtre, était à Dakota-sud.
Nous nous rendîmes d’abord à Prince- Albert, où mon fils Alphonse et sa famille passaient les vacances, devant ensuite revenir à Viscount, où demeurait le mari de ma fille, Thomas M. Kenny, et sa petite fille Dorothée. M. Kenny était alors gérant d’une succursale de la “Northern Crown Bank’’ dans cette petite ville. Notre arrivée à Prince-Albert fut favorisée de la compagnie de tous les représentants de la population française des Provinces de l’Ouest qui arrivaient de
diverses parties pour assister à un congrès organisé depuis longtemps. Nous avons eu le privilège d’assister le soir à l’ouverture de ce congrès composé des membres du clergé en aussi grand nombre que possible, aussi bien que des citoyens les plus distingués de toutes les Provinces. Ce congrès siégea encore deux autres jours, divisé en divers comités, étudiant les problèmes de la race française et catholique dans cette partie du Canada.
A un de ces comités, on me fit l’honneur de leur adresser la parole sur la mission de la femme canadienne-française de l’Ouest. Puis le dernier soir, il y eut un immense banquet où tous les délégués, prêtres et laïques assistaient. Ce fut une assemblée aussi intéressante et instructive qu’on aurait pu désirer dans le Québec, qui avait aussi là des représentants distingués de son clergé. Là encore on me fit l’honneur suprême de leur adresser la parole au nom des Acadiens, et je leur fis bien comprendre que nos Acadiens-français, en minorité à l’extrémité est du Canada, sympathisaient absolument avec la minorité canadienne-française de l’Ouest, qu’ils ne les oubliaient pas, et qu’ils faisaient monter vers le ciel des voeux ardents pour leur bonheur et surtout pour la jouissance la plus absolue des droits de la langue française et de la religion catholique, pour eux-mêmes et pour des nombreuses générations.
Notre séjour à Prince-Albert se prolongea jusqu’à tard dans le mois de juillet, alors que nous allâmes visiter ma fille Bessie et son mari. Cette petite ville, Viscount, est une des places les plus charmantes de l’Ouest. La population était alors à peu près semi-française et semi-anglaise, et les deux races semblaient rivaliser ensemble dans leurs efforts d’une entente la plus harmonieuse et la plus enviable ; français et anglais se rencontraient à tout instant dans un esprit de véritable fraternité. Et là, avant notre départ, les citoyens des deux races de cette charmante petite ville se réunirent dans un banquet en mon honneur où les meilleurs souhaits furent échangés dans 'des paroles touchantes encore imprégnées dans mon coeur.
Au 1er août, nous partions enfin pour la Province de l’Alberta, faisant route directement sur Edmonton, où mon fils Charles et sa femme demeuraient. Il venait d’être admis au barreau et était employé comme assistant député du Procureur-général, alors l’hon. M. Cross, aujourd’hui député à la Chambre des Communes. Dans la capitale de l’Alberta, ce fut un plaisir pour moi de réunir plusieurs des députés de la capitale et 'des environs, mes collègues à la Chambre des Communes, entre autres, l’hon. Frank Oliver, représentant de la ville depuis 1896, qui avait été ministre de l’Intérieur de 1905 à 1911 dans l’administration Laurier, un pionnier de l’Ouest qui a rendu des services à sa province toute sa vie, des services qui ne sauraient être trop appréciés et qui ne seront jamais oubliés.
J’avais aussi rencontré à Ottawa, dans les années précédentes, l’hon. P. Lessard, alors qu’il était ministre sans portefeuille dans le premier gouvernement 'de la province, et qui était encore député pour
le comté de St-Paul à la Législature, position qu’il occupa jusqu’à l’élection de 1921. M. Lessard vient d’être appelé au Sénat, en récompense des services qu’il a rendus à sa province. L’hon. M. Lessard était un des plus généreux protecteurs et un sincère admirateur de mon jeune fils Charles, qu’il a toujours traité avec une tendresse vraiment paternelle. Il parle encore de sa perte aujourd hui comme si c’était celle de l’un de ses propres enfants. “Une perte profonde”, me disait-il le jour qu’il prit son siège au Sénat. M. Lessard, avant notre arrivée, avait déjà mis son automobile à la disposition de mon fils pour la durée de notre visite. Inutile de dire que nous avons passé là une semaine non-seulement de loisirs et de jouissances nouvelles, mais d’études importantes au milieu des ressources spéciales de cette partie du pays.
Mon fils Jacques Gray, alors député de Ribstone, 'demeurant à Hardisty, vint nous rejoindre le même soir, et passer la semaine avec nous, et c’est avec eux deux que je rencontrai l’hon. Arthur L. Sifton, alors Premier de la province, l’hon. Charles Stewart, alors député du comté voisin de celui de mon fils, l’hon. W. Gariépy, alors Solliciteur-Général, et un grand nombre d’autres. Nous allâmes faire visite à Mgr l’Archevêque de l’Alberta, Sa Grandeur Mgr Emile Légal, dont la résidence épiscopale était encore à St- Albert. Nous avons aussi visité le collège des Jésuites 'de cette ville. Là, comme partout ailleurs, le séminaire des Jésuites exerce un rôle important et précieux pour l’éducation de la population française catholique de toute la province et de tout l’Ouest. C’est à ce collège que mon fils Charles donna son dernier discours (il était en parfaite santé) sur le bilinguisme, le dimanche avant sa mort, discours qui fut grandement apprécié de toute la presse française de l’Ouest et qui avait servi de base, je pourrais dire, aux plus précieuses espérances de toute la population du jour. Le dimanche suivant, le jour de Pâques, le 20 avril 1919, on apprenait sa mort par suite d’une attaque d’influenza à laquelle ses poumons encore faibles n’avaient pu résister. Dans ce pays, à une distance si considérable, il ne m’était même pas permis d’arriver en temps pour ses funérailles. Cela rendait mon chagrin encore plus intense, chagrin encore aussi vif dans mon coeur aujourd’hui qu’à la première heure.
Enfin, notre voyage se poursuivant, nous avions notre dernière visite à faire à la famille de mon fils Gray, à Hardisty. Celui-ci nous avait attendu et ensemble nous avons traversé cette belle partie de la province de l’Alberta, Hardisty, ville qu’il avait pour ainsi dire établie, ainsi que tous les alentours, alors qu’il était intéressé à la colonisation de ce district, aujourd’hui un des plus prospères de la province. Il était alors père de deux enfants seulement: Onésiphore et Yivienne. Nous avons visité tout ce district, et nous avons été en diverses occasions les hôtes des plus grands fermiers de la province. Je dus aussi accompagner mon fils à une convention de fermiers, à la ville de Prévost, dans la partie sud-est de son comté, où je dus aussi adres-
ser la parole dans le courant de l’après-midi. Il y avait en même temps exposition de grains et autres produits de la ferme. Toutes ces réunions étaient très instructives pour moi. Partis à 4 heures du matin, nous étions de retour à Hardisty vers le milieu de la nuit. Il y avait dans ce district de “Prévost” un grand nombre de familles allemandes qui étaient parmi les agriculteurs les plus intelligents et les plus prospères.