BRETAGNE
C’est au milieu de nos réjouissances, et dans la participation de mes plus belles espérances pour l’avenir de mes deux fils, Gray et Charles, que la guerre fut déclarée par l’empereur d’Allemagne à la France, en conséquence du meurtre du prince de l’Autriche, en Serbie. La demande faite par l’Autriche à la Serbie était des plus humiliante, et la Serbie s’était humiliée jusqu’au dernier degré dans l’espérance de faire comprendre à l’Autriche son innocence.
A peine arrivés à Hardisty, à bien dire, nous apprenions les pourparlers de guerre entre l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne d’un côté, et la Jugo-Slavie de l’autre. La Russie, dans un cas de danger, était prête à aider la France. Tout paraissait bien comme un prétexte pour l’Allemagne de déclarer la guerre à la France, et nous pouvions déjà voir aussi que ces menaces allaient nécessairement forcer la Grande-Bretagne à intervenir avant longtemps.
Mon fils, Charles, nous tenait au courant des choses par l’entremise du téléphone avec son frère. Nous prenions le train à Hardisty, à 4 heures du matin, pour Saskatoon et Regina, et aussitôt le conducteur nous informe que la veille au soir, le 4 août, l’Angleterre avait déclaré la guerre à l’Allemagne pour avoir envahi la Belgique nonobstant sa signature d’un traité de protection pour la Belgique.
Nous arrivons à 7 heures du soir à Regina, mon fils et sa famille étant revenus de Prince-Albert, et toute la nuit nous recevions les nouvelles du succès de la France sur la frontière de l’Allemagne, et de la résistance tenace de la Belgique contre l’invasion allemande. En même temps, l’enrôlement se faisait par centaines à Régina, et des bataillons furent bientôt remplis. La même chose avait lieu dans les autres villes de l’Ouest.
Notre séjour à Régina fut de courte durée, car le Parlement était convoqué à l’instant pour le 18 du mois, et je ne pouvais perdre de temps. Arrivé à Bathurst, avec ma femme et ma fille, madame Kenny, qui faisait sa première visite, avec son enfant, depuis leur établissement dans l’Ouest, nous trouvions toute la population en consternation. Le lendemain de notre arrivée à Bathurst, je dus partir pour
Ottawa pour la Session spéciale qui dura cinq jours en tout, alors que tout pouvoir fut donné au gouvernement, suivant la nécessité des événements incontrôlables.
En attendant l’ouverture du Parlement, le gouvernement avait de nécessité pris toutes les mesures nécessaires pour admettre 1 enrôlement qui arrivait de tout côté et de toute distance dans le pays. ^ avait déjà préparé des expéditions, et des bâtiments étaient 'déjà prêts à prendre la route du Saint-Laurent et traverser l’océan,
A la première occasion du débat sur le discours du Trône, Sir Wilfrid Laurier s’empressa de déclarer qu’il accepterait toutes ces mesures de guerre comme indispensables et que son parti de son côté m de la Chambre les accepterait toutes aussi sans critique, au contraire, avec empressement. Il déclara aussi qu’aucune opposition ne serait offerte à toute autre mesure que le gouvernement sera obligé d’adopter pour la direction de nos soldats, leur transport, leur séjour de l’autre côté de la mer, au service du pays.
“Il n’y aura pas de critique”, dit-il, “tant qu’il y aura du danger au front. Nous laisserons savoir à l’ennemi que nous sommes avec la Grande-Bretagne et ses Alliés, fiers qu’elle soit entrée dans cette guerre pour maintenir son honneur, ses obligations de traité, et sans aucune considération d’avantage économique.
“Nous avons joui des bienfaits de la protection de l’empire, c’est aujourd’hui notre devoir d’assumer ses responsabilités et ses sacrifices. Nous luttons contre le retour à la barbarie, la loi de la force. L’Angleterre n’a pas cherché la guerre, dit-il, elle veut défendre la Belgique et la France maintenant que la guerre leur a été déclarée. ’ ’
Toutes les mesures du gouvernement furent adoptées, et la session, ouverte le 18 août, fut prorogée le samedi 22 août, à 4 heures de l’après-midi.
Inutile de dire que dans le comté de Gloucester, comme ailleurs, l’esprit public était entièrement concentré sur la question de guerre, à l’étude de ses exigences et du devoir de nos citoyens, de nos jeunes gens en particulier.
Je m’empresse de dire à son honneur que la jeunesse acadienne des Provinces Maritimes se montra bien loyale, bien généreuse, et était toute prête à faire son devoir suivant les circonstances de la famille. Dès les premiers jours, on venait à mon bureau en grand nombre, me demandant des explications au sujet de l’enrôlement, du soutien de la famille, des parents âgés et plus ou moins en état de se maintenir sans leur secours. Je recevais des lettres des centres éloignés me demandant de semblables renseignements.
L’organisation militaire faisait du progrès, bien que lentement.
Dans ma position de représentant du peuple, avec la responsabilité de guider sa conduite dans ses plus précieux intérêts et son plus grand honneur, je crus qu’il était de mon devoir d’exposer clairement à mes commettants la situation du jour, et de demander à la jeunesse de faire tout sacrifice possible pour aider à la victoire dans
cette guerre, non-seulement à la Grande-Bretagne, mais à la Belgique et à la France, et même à la civilisation chrétienne. Je me décidai d’appeler des assemblées dans toutes les paroisses du comté, ma première devant être à Bathurst, chef-lieu du comté.
Après m’être entendu avec les principaux citoyens et les autorités de la milice qui agissaient déjà, j’annonçai par la presse locale et des affiches nombreuses, une assemblée publique à laquelle un orateur étranger — à ma demande aux autorités à St- Jean — viendrait se joindre à moi dans l’explication de nos devoirs dans cette guerre, déjà devenue une guerre mondiale.
L’assemblée fut la plus considérable tenue à Bathurst jusqu’à ce jour. Toute la société était représentée, toute la jeunesse y était.
M. - avait été délégué comme orateur. Je présidais
l’assemblée et je dus expliquer la situation, les causes de la guerre, son caractère au point de vue de la civilisation chrétienne, aussi bien qu’au maintien de l’empire sans lequel le Canada ne pouvait se maintenir, ainsi qu’au point de vue de la Belgique et de la France, après avoir donné les explications nécessaires et après en avoir appelé à la jeunesse de Gloucester, dans l’espérance qu’elle se montrerait aussi patriotique, aussi chrétienne que celle de toute autre partie du Canada.
Je présentai ensuite M. - qui était un orateur d’une
grande et forte éloquence, et son discours fut écouté avec un respect vraiment religieux.
Le lendemain matin, avant dix heures, les officiers avaient déjà reçu une cinquantaine de recrues, au nombre desquels le jeune Pierre Veniot, fils de l’honorable P. J. Veniot, qui venait de terminer ses études au collège de Caraquet et qui remit à plus tard l’étude du droit, à laquelle il devait se livrer dans quelques semaines.
J’ai visité tout mon comté, adressant la parole dans des assemblées dans à peu près toutes les paroisses, et avant l’établissement de la conscription, en 1917, le comté de Gloucester avait 1350 volontaires partis pour le front. Sur ces 1350, plus de 1150 étaient acadiens.
De plus, au delà de 400 jeunes Acadiens avaient dû être refusés par les médecins du corps d’enregistrement, de sorte qu’il en restait peu à conscrire dans le comté de Gloucester. De plus, il y avait à cette date des centaines de jeunes gens dans les chantiers dans d’autres parties de la province de Québec et de l’Ontario, dont la moitié, on pouvait dire, se sont enrôlés dans les endroits où ils étaient employés.
Le comté de Gloucester est un des comtés agricoles qui s’est montré des plus généreux et patriotes de tout le Canada dans cette guerre.
Inutile de dire que la défense de la Belgique et de la France ajoutait à l’inspiration de notre jeunesse et contribuait beaucoup à son ardeur pour la bonne cause. Je m’en apercevais dans mes discours à la jeunesse acadienne. Les enrôlements auraient pu être parfois aussi nombreux, mais pas aussi rapides.
Toutefois, le comté de Gloucester a fait glorieusement sa part, de même que toute la population acadienne des provinces maritimes.
Inutile de 'dire que pendant toute la guerre, je fus constamment occupé, et avec les soldats à leur départ et avec leurs familles et leurs parents après leur départ.
Je dus m’intéresser bien cordialement à tous et obtenir de la commission des pensions toute la justice possible pour les parents des soldats, aussi que pour les soldats eux-mêmes.
Je fis partie du comité de la Chambre des Communes sur le rétablissement des soldats, et j’y ai consacré toute mon attention. Je fus un de ceux qui réclamèrent, en 1922, le plus fortement un bureau d’appel des décisions 'de la commission des pensions, qui devait agir au point de vue judiciaire et laisser de côté bien des cas tout à fait méritoires sans être exactement suivant la lettre de la loi. Ce bureau d’appel a fait beaucoup de bien et a mis fin à toutes les plaintes, pour ainsi dire, de la part des soldats et de leurs familles. Il a considéré bien des cas au point de vue du sentiment humain, au lieu de s’en tenir à la lettre de la loi.
C’est mon successeur aux Communes qui a fait à bien dire tout l’ouvrage avec ce bureau d’appel, car je fus appelé au Sénat au moment même où il commençait à fonctionner, et je lui dois de dire qu’il a travaillé avec dévouement et avec un grand succès.
Cette dernière guerre, plus que toute autre des siècles passés, a causé d’énormes souffrances. Les sacrifices des parents qui voyaient leurs enfants partir pour la guerre, sont au-delà de toute appréciation possible.
C’est bien la mère toutefois qui surtout souffrait un martyr continuel, attendant et craignant de recevoir à tout instant la nouvelle fatale: “Votre fils est mort.’’ J’en ai eu moi-même l’expérience personnelle par le départ de mon fils Gray avec son régiment, en 1917. Mais, j’en ai surtout l’expérience par ma femme, pour son neveu orphelin et son enfant d’adoption, P. C. Meaban. C’est durant la guerre que j’ai constaté que l’affection d’une mère pour l’enfant adopté est égale et surpasse même parfois celle de la mère par le sang.
Ma femme avait adopté un de ses neveux qui avait perdu sa mère à l’âge de douze mois. Cet enfant reçut tous les soins d’une véritable mère toute sa vie, et il fut un des premiers à s’enrôler, aussitôt la guerre déclarée, à Athabaska Landing, où il était comptable et gérant intérimaire à la Banque Royale du Canada, étant trop jeune pour être nommé gérant. Les souffrances de l’inquiétude et de l’incertitude commencèrent à l’instant, et pendant les six mois qu’il fut constamment au front, dans les tranchées, en France, la vie de ma femme fut un véritable martyr, sans interruption. Elle devint si nerveuse qu’elle nous causa de grandes inquiétudes, à moi-même et toute la famille, et à ses médecins, qui pendant quelque temps, en redoutèrent les conséquences.
Blessé, en février 1916, à cette fameuse bataille de St-Eloi, où il fut fait lieutenant par son colonel pour services rendus, le jeune Meahan fut transporté dans un hôpital d’Angleterre, et heureusement ce n’est qu’alors que sa tante apprit cette nouvelle, accompagnée d’une explication que ses blessures n’étaient pas dangereuses. Elle put alors mieux contrôler ses sentiments, mais ce n’est qu’après plusieurs années qu’elle a pu revenir à son état normal.
Que dire donc de tant de mères et de parents qui ont sacrifié un, deux et même plus, 'de leurs fils, et souvent leur fils unique ! La seule consolation pour les parents comme pour le peuple, c’est que tous ces sacrifices étaient pour une cause sacrée et qu’ils ont mis fin à toute guerre> sinon pour toujours, du moins pour de bien longues années, espérons-le.