EXTENSION DU TERME DU PARLEMENT
C’est à cette session de 1916 que le gouvernement devait demander une extension d’un an du terme du Parlement, qui devait expirer l’automne suivant, et une élection générale alors était nécessaire.
Il est vrai que Sir Wilfrid Laurier avait promis d’être bien généreux à l’égard des mesures de guerre qui pourraient être prises par le gouvernement. Mais, il s’agissait ici d’une question constitutionnelle.
Le Gouverneur-Général, dans son (discours du Trône, avait dit: “Mes conseillers cependant sont d’avis que l’on répondrait mieux au désir du peuple canadien et aux nécessités présentes de la guerre en évitant le trouble et la confusion, résultant d’une élection générale à un moment aussi critique.”
“On ne peut arriver à cette fin que par le moyen d’une législation du Parlement du Royaume-Uni. Il vous sera présenté une résolution autorisant et demandant l’adoption d’une telle législation qui prolongerait la vie de ce Parlement (d’une année.”
Pour moi, comme on le sait bien, aucun changement ne peut être fait à la Constitution sans l’assentiment unanime des Provinces du Canada. J’avais déjà en plusieurs occasions exprimé cette opinion en Chambre, surtout au sujet de la représentation, de l’augmentation des subsides, et de la création des Provinces de l’Ouest.
Un appel au Parlement de la Grande-Bretagne n’était pas suffisant, il fallait l’assentiment unanime des Provinces d’abord, qui devait être confirmé par le Parlement de la Grande-Bretagne, sur recommendation du Parlement fédéral.
Je ne pouvais consentir à un tel projet sans laisser connaître encore une fois mes vues au sujet d’un changement dans la Constitution du Canada.
Je ne devais pas non plus attendre la présentation d’une telle résolution pour les exprimer. Je devais profiter de la première occasion pour mettre le Parlement sur ses gardes et donner à chaque député du peuple la nécessité (de bien considérer les conséquences possibles pour le Canada d’un changement à la constitution, en dehors des voies nécessaires, et d’éviter tout danger pour l’avenir.
Je décidai de présenter mes vues à la première occasion possible, et le débat sur l’adresse était, je le croyais, la première et la meilleure.
Je m’efforçai de démontrer que les modifications que subirait notre constitution doivent être telles qu’elles ne puissent nuire aux privilèges accordés à nos divers groupes, à nos minorités d’aujourd’hui et de demain. Parlant le 21 janvier 1916, je dis entre autres choses :
“Mes vues sur la constitution canadienne sont devenues familières à cette Chambre, depuis que je siège dans cette enceinte, ainsi
UN TBIBUT A LA BACE ACADIENNE
qu’aux électeurs de mon comte, soit dans mes discours publics, soit dans les écrits que j’ai publiés dans les journaux longtemps avant de siéger ici.”
“L’hon. ministre de la Marine le sait, j’envisage toujours avec appréhension toute proposition visant a la modification de notre constitution. La minorité 'du Nouveau-Brunswick a sans doute souffert pour l’amour de la constitution, mais nous avons appris à souffrir de ce chef, afin que les modifications que subirait cette constitution et les modes d’application de ses principes ne puissent faire péricliter les privilèges confères par elle a quelques groupes de la population. Notre constitution n est pas absolument similaire à celle de la Grande-Bretagne. Elle est le dépositaire des privilèges des minorités par tout le pays . ”
Plus loin, j’ajoutais:
“J’ai toujours repoussé avec énergie toute modification de la constitution, à moins qu’elle ne s’effectât par les moyens indiqués, sinon par la lettre du moins par l’esprit de la constitution. C’est le culte que j’ai voué à la constitution, culte fait 'd’amour, d’admiration et de respect qui m’a toujours porté à lui demeurer fidèle et à demander à mes compatriotes de lui jurer fidélité.
“A mon avis, c’est la loi la plus idéale qu’on ait encore donnée à un peuple de l’hémisphère occidentale et elle l’emporte de beaucoup sur la constitution des Etats-Unis.”
Ces parties de mon discours suffiront à démontrer ma foi 'dans l’inviolabilité de la constitution du Canada.
J’en donnerai d’autres preuves plus tard.
Je n’avais pas dit que je voterais quand même contre l’amendement. Je réservais ma décision pour plus tard, lorsque le Parlement serait mis au courant du projet.
La situation était bien tranquille les premières semaines de la session. Mais on entendait quelques soupçons, ou plutôt quelques suppositions de temps à autre.
J’eus une entrevue sur cette question avec Sir Wilfrid, qui me déclara à l’instant que j’avais raison, et lorsque je lui dis que c’était mon intention de proposer un amendement à cette motion lorsqu’elle serait présentée par le Premier Ministre, demandant de référer la question à une conférence interprovinciale, il me répondit qu’il en serait content.
Mais durant l’attente, les discussions entre les divers groupes de la députation et dans la presse devenaient acrimonieuses. On allait jusqu’à dire que s’il n’y avait pas unanimité la motion serait retirée et l’opposition serait tenue responsable. Plus tard, Sir Wilfrid me fit connaître que dans sa position et dans les circonstances, il se trouvait dans la nécessité de laisser passer la motion, tout en exigeant toutes les précautions possibles. Toutefois, le gouvernement désignait la motion comme mesure de guerre.
Je considérais la motion d’une manière sérieuse, moi aussi. Enfin, Sir Robert Borden, le Premier Ministre, avait proposé la motion,
un soir, et Sir Wilfrid 'devait continuer le débat le lendemain, à trois heures de l’après-midi.
J’étais à peser chacune des paroles du chef du gouvernement et à considérer les difficultés et les embarras dans lesquels se trouvait Sir Wilfrid Laurier, sous la tension de l’opinion publique.
Je savais qu’il ne pouvait refuser la motion. Et le chef du gouvernement venait de déclarer que sans unanimité, la motion serait retirée. Profiterait-on de mon amendement pour mettre la menace à exécution et soulever tout préjugé contre Sir Wilfrid Laurier ?
Pendant que j’étais à réfléchir sur toutes ces menaces et les conséquences de mon action, le secrétaire particulier de Sir Wilfrid, M. L. Giguère, entre dans ma chambre et me dit que Sir Wilfrid désire me voir un instant.
Dans sa bonté naturelle, Sir Wilfrid me dit que mon amendement à la motion serait certainement suivant la constitution, mais, dit-il, dans les circonstances, veuillez bien ne pas présenter vos vues sous forme d’amendement, mais vous pourriez aussitôt après moi exprimer que vous auriez été plus satisfait si cette motion avait été soumise à une conférence interprovinciale. Je lui répondis que je comprenais bien les enchaînements de la situation, et que je verrais à. ce qu’on ne lui attribue pas la responsabilité de ma position personnelle.
Je compris à l’instant, d’après les paroles du Premier Ministre, que l’on voudrait peut-être interpréter mon action comme une entente secrète avec Sir Wilfrid Laurier, et alors, sans scrupules, on en profiterait pour lui causer tout le trouble possible.
J’écoutai le discours de Sir Wilfrid avec plus d’intérêt que jamais. Son discours fut si admirable, si éloquent et si bien rempli de l’esprit de la constitution, aussi bien que de son dévouement à la cause en jeu dans cette guerre ! Il espérait que la proposition serait tout simplement une mesure de guerre, une nécessité de guerre, et que durant cette année d’extension, des mesures de guerre seulement seraient considérées. Avant la fin de son discours, je me décidai de laisser passer le tout sous silence, de crainte de faire perdre l’effet de son discours si éloquent, si fort à tous les points de vue, lequel ajoutait un nouveau joyau à sa couronne déjà si glorieuse.