LA CONSCRIPTION
A peine le gouvernement conservateur avait-il reçu, avec consentement unanime, l’extension désirée de terme du Parlement, qu’il commença à préparer d’autres mesures pour se tenir au pouvoir pour un autre terme. En appeler au peuple l’automne suivant sans
protection particulière, dans la critique de ces contrats de guerre, qui avaient créé une légion de millionnaires dans toutes les Provinces, à bien dire, et surtout dans la Province de l’Ontario, le gouvernement ne pouvait entrevoir la possibilité de se maintenir au' pouvoir. Il lui fallait quelques nouvelles mesures pour détourner l’opinion publique de sa conduite du passé., et la tenir suspendue par une attraction nouvelle, une surtout qui en appellerait plus facilement à la majorité anglaise et susciterait la répugnance de la minorité française dans la Province de Québec.
Le Premier Ministre, Sir Robert Borden, en plus d’une occasion solennelle en Chambre, avait promis au Parlement et au pays de ne jamais avoir recours à la conscription pour le service militaire à l’étranger. Sir Wilfrid Laurier lui avait exprimé son approbation en faisant connaître lui aussi sa position et sa doctrine constitutionnelle sur cette question.
Disons aussi que tout allait bien dans tout le Canada, que l’enrôlement volontaire se faisait avec un entrain tel que le ministère de la Milice avait tout à faire pour préparer ces héros canadiens et les traverser en Angleterre, puis de l’Angleterre en France. Ils arrivaient par milliers à tous les mois, en 1917, comme en 1914 et 1915. Les membres du gouvernement, et surtout Sir Robert Borden et l’hon. Arthur Meighen, devaient savoir, après leurs promesses réitérées de ne pas avoir recours à la conscription, déclarations et promesses qui avaient reçu l’approbation la plus cordiale de Sir Wilfrid Laurier, que la Province de Québec se prononcerait sans tarder et sans crainte contre une telle mesure. De fait, la Province de Québec se prononça ouvertement contre cette mesure, inique d’abord, et qui n’était pas nécessaire non plus.
Pour ma part, je devais, de principe et de sentiment, me déclarer contre cette mesure, d’autant plus qu’à la session précédente, dans mon discours sur la constitution, je m’étais aussi prononcé contre la conscription, et j’avais même déclaré qu’un des principaux objets de notre participation à cette guerre était de tenir le Canada et l’Amérique libres de ce fléau qui leur serait imposé, si par malheur le Canada devenait la proie du Kaiser d’Allemagne.
Ainsi, j’avais dit, le 21 janvier 1916:
“On a fait remarquer que le Canada s’était engagé volontairement dans cette guerre. Il s’est porté avec toute la promptitude possible au secours de la mère-patrie et des petites nations menacées par le militarisme prussien. Mais, le Canada n’a pas été le seul pays à donner un aussi bel exemple. Les autres Dominions ont agi comme nous. Nous avons vu l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique-du-Sud, Terre-Neuve et autres parties de l’empire se porter à sa défense avec un entrain qui a fait l’admiration du monde et la consternation du Kaiser allemand.”
“Comment se fait-il que l’Angleterre a pu provoquer le patriotisme de ses possessions au moment du danger? Comment a-telle pu unir ses possessions éloignées dans une telle solidarité devant l’ennemi? Tout cela a été accompli, non pas sous le coup de menaces
comme en ferait l’empereur d’Allemagne, non pas par une politique “de sang et de fer” comme celle de Bismark, non pas par la conscription, mais par le souffle d’amour traversant les océans et s’adressant à l’affection de millions de sujets unis en un seul faisceau sous les regards bienveillants de la Providence.”
Dans le même discours, j 'avais dit aussi :
“Mais, M. l’Orateur, nous sommes engagés dans cette guerre dans le but exprès d’abolir, s’il se peut, la conscription dans le monde. Le service obligatoire en Prusse a été la cause de tout le sang versé depuis quatre-vingts ans. C’est contre ce militarisme prussien que notre jeunesse va se battre aujourd’hui, contre ce militarisme qui a converti toute une nation de 70 millions d’individus en de purs instruments aux mains des officiers. Si le soldat prussien se bat aujourd’hui, ce n’est pas qu’il exerce sa propre intelligence, ce n’est pas par des motifs de liberté, mais c’est afin de donner un libre cours à ses passions, si le patriotisme n’occupait pas une place secondaire.”
Après de telles déclarations faites l’année précédente, et qui avaient reçu l’approbation des deux côtés de la Chambre, personne ne pourra dire que je devais donner mon assentiment au bill de conscription proposé et rédigé par l’hon. M. Meighen.
C’est le 26 juin 1917 que je dus prendre la parole sur cette question. Je me déclarai opposé à la motion de Sir Eobert Borden au point de vue du principe, sur le fait que cette mesure n’était pas nécessaire.
De plus, le Parlement, en l’année 1917, était une assemblée sans mandat, comme je l’avais déclaré, parce que son existence n’avait été prolongée que par la décision de ses membres, sans être soumise à une conférence des provinces. Conséquemment, il n’avait aucun droit d’agir contre la constitution. Et nous demandions un referendum parce que les électeurs comprenaient très bien que nous étions à ce moment sans mandat. De plus, l’Angleterre et tous les Alliés comptaient sur le Canada pour approvisionner leurs armées, aussi bien que les milliers d’employés dans leurs usines pour fabriquer les instruments de guerre. Le Canada devait nécessairement doubler, tripler et plus, sa production agricole, et il nous fallait nécessairement une forte main-d 'oeuvre pour cette production. Mais tout argument était inutile. L’Australie se prononçait contre la conscription, de même que l’Afrique-Sud et la Nouvelle-Zélande, mais tout était inutile. Il fallait passer la conscription et accuser de déloyauté tous ceux qui y étaient opposés. Cette attitude de Sir Wilfrid Laurier, en faveur d’un referendum, recevait également l’appui des journaux de la plus haute réputation dans l’empire britannique, et je citai les lignes suivantes du “Manchester Guardian” :
“Il saute aux yeux que cette ligne de conduite est la plus honorable et dès lors, il n’est pas probable que le gouvernement canadien s’expose à l’odieux moyen 'de l’imposer de haute main.”
Malgré tout cela, et avec l’aide de plusieurs libéraux qui ont tourné le dos à Sir Wilfrid Laurier sur cette question, la loi de conscription fut adoptée.
On sait quelle terreur elle a inspirée, quelle impression elle a créée sur la population, et combien l’harmonie des races et des croyances en a souffert dans le Canada.
Bien des choses ont été pardonnées, mais aussi bien des choses n’ont pas été oubliées, et ne le seront pas pour de longues années encore.
Les dépenses de cette mesure ont été excessives. De plus, un bien petit nombre des conscrits seulement s’est rendu à la guerre. Après avoir arrêté l’enrôlement volontaire, le gouvernement a dû attendre des mois entiers avant de pouvoir envoyer de nouvelles troupes en Angleterre.
Il est bien clairement constaté maintenant que cette mesure de conscription n’a été d’aucun service à la guerre.
Mais ce n’était pas tout. L’élection générale étant de nécessité, le gouvernement se sentait bien affaibli dans la considération du peuple, et il lui fallait se maintenir à tout prix. Il était évident que la conscription n’était pas nécessaire, et que si on la croyait nécessaire, on devrait se soumettre à la proposition de Sir Wilfrid Laurier, la soumettre au peuple, soit par un plébiscite, soit par une élection générale. Mais le parti du gouvernement ne voulait aucune modification dans leurs plans.
Je désirais bien établir dans l’opinion publique la différence qui existe entre le prélèvement de troupes pour la défense du pays, en cas d’attaque directe, et le prélèvement de troupes pour être envoyées à l’étranger.
Sir Robert Borden avait lui-même compris et fait comprendre cette différence par un décret ministériel en date du 1er avril 1914, alors qu’il était à étudier les meilleurs moyens à prendre pour aider l’empire dans un cas de déclaration de guerre.
Voici ce décret:
“Ottawa, 1er août 1914.
“A cause du danger de guerre qui menace l’empire, mes conseillers sont à étudier les meilleurs moyens de fournir toute l’aide possible, et ils sont prêts à faire ce que les autorités navales et militaires croiront urgent. Ils n’ont aucun doute qu’un effectif considérable pourra être expédié pour servir en Europe. On a soulevé un doute quant à la position des troupes canadiennes servant en Europe, car en vertu de l’article 69 de la loi de la milice canadienne la milice active ne peut aller en service actif en dehors du Canada' sauf pour la défense du pays.”
C’est cette interprétation que le gouvernement donnait à la loi de la milice, et qui était également la mienne.