LA QUESTION DES ECOLES DU NOUVEAU-BRUNSWICK
A peine établi au Petit -Rocher dans la grande paroisse de Beresford, je reçus l’offre de la charge de l’école supérieure de cette paroisse, toute catholique, exceptée la famille du Capitaine Thomas Hall, hautement respectée de tous. Les autres familles de langue anglaise étaient toutes catholiques.
Les syndics du district me donnèrent toute liberté possible, comptant sur moi pour le plus grand bien de leurs enfants.
L’Inspecteur des écoles de la Province alors était un M. Morrison, homme bien âgé, d’une expérience longue et variée, doué de toutes les qualités requises pour une telle position au milieu d’une population mixte, de race et de religion différentes.
A notre première rencontre, il se 'dévoila un homme dévoué envers tous, prêt à accorder toutes les facilités possibles aux enfants de religion catholique aussi bien qu’aux enfants de familles protestantes.
C’était une intelligence vive, un coeur généreux.
J ’avais besoin de deux assistants, deux institutrices, une de langue anglaise, l’autre de langue française. L’institutrice de langue anglaise n’était pas catholique, et j’avais besoin d’une personne capable d’enseigner le catéchisme aux jeunes enfants catholiques de langue anglaise.
De plus, il était bien entendu entre moi et la famille Hall, que tout enseignement religieux pour leurs enfants était laissé à eux-mêmes.
L’enseignement du catéchisme était admis avec générosité de la part de l’Inspecteur, et sur ma représentation que mon assistante anglaise, tous jeunes encore, l’Inspecteur se fit un plaisir d’accéder à mon désir, et il délégua cette institution anglaise à un autre district, et me laissa libre d’en engager une autre à sa place. Je m’assurai alors des services de Mademoiselle Hélène Meahan, de Bathurst, dont le père, John Meahan, avait été un des représentants du comté de Gloucester à la Législature du Nouveau-Brunswick à Frédéricton avant la Confédération; une demoiselle qui a joué un rôle important dans le commerce et la société dans la ville de Bathurst jusqu’à l’année 1923 alors qu’elle fut appelée à un monde meilleur à l’âge de 83 ans.
Je me sentais heureux dans ma position, jouissant de tous les privilèges au sujet de l’instruction religieuse et de l’enseignement ‘du français à un aussi haut degré que j’aurais pu exercer dans la Province de Québec même, comme au collège de Lévis, où j’avais enseigné l’anglais durant mes derniers mois de 1870 avant de quitter la vie du Séminaire.
Mais en même temps la Législature de Frédéricton était occupée a faire passer un acte d’éducation des plus tranchants, au sujet de l’instruction de la langue française, et de la religion catholique. C’est “l’Acte d’éducation de 1871”.
Cet acte devenait en vigueur au 1er janvier 1872. C’est alors que je me trouvais dans une position sérieuse et désolante.
Les syndics d’écoles ne pouvaient recevoir aucune aide du gouvernement s’ils n’agissaient pas conformément aux règlements du nouveau Bureau d’Education auquel on donnait la charge de l’administration dès le jour mentionné.
Alors, je ne pouvais plus payer mes assistants, et les syndics ne pouvaient me payer non plus. Toutes les écoles catholiques furent fermées dans toute la Province. La crise était sérieuse.
Plutôt que de laisser l’école fermée, et priver plus de cent jeunes enfants de toute instruction, je pris un arrangement avec les syndics afin de continuer 1 enseignement pour le montant perçu des souscriptions volontaires de la part des parents qui avaient des enfants à mon ecole. C est ce qui fut fait durant l’annee, après m’être dispense des services d une de mes assistantes que nous ne pouvions promettre de payer.
Pendant ce temps, l’agitation était sérieuse dans toute la Province du Nouveau-Brunswick. Nous étions abattus et le gouvernement du Nouveau-Brunswick n’en tenait qu’avec plus de ténacité à l’exercice de la nouvelle loi.
Le travail, l’énergie, l’éloquence de M. John Costigan et de M. Anglin, à Ottawa, ne pouvaient porter fruit. Tous nous renvoyaient au gouvernement ou à la Législature provinciale.
Nos écoles paroissiales dans les districts catholiques étaient toutes, ou à peu près fermées depuis longtemps et encore une fois notre population catholique n’avait pas les moyens de payer deux fois pour une école. Soudain, une certaine suggestion se fit entendre. Elle ne plut pas à tous, mais enfin, il y avait un côté particulier à considérer.
Cette suggestion voulait tout simplement dire que le gouvernement, par l’entremise du Bureau d 'Education, serait prêt à éliminer de ses règlements les mesures les plus offensives aux catholiques. Ainsi, on permettrait d’installer les croix, les images et autres emblèmes de prix à la conscience catholique ; on permettrait aux religieux et religieuses de porter leurs habits de profession; on permettrait aux instituteurs d’enseigner le catéchisme, de faire certaines prières voulues après les heures de classe, etc.
Il y avait beaucoup d’objections à cette dernière mesure dans certains quartiers. On voulait tout ou rien. Il ne m’était plus possible de contempler plus longtemps les écoles catholiques françaises de Gloucester fermées et abandonnées.
A ces conditions il me paraissait dans l’intérêt des familles pauvres surtout, d’accepter un tel compromis.
Je m’entendis avec l’honorable Robert Young, qui avait représenté le comté de Gloucester à la Législature avant la Confédération et qui était membre du Conseil Législatif, et en même temps membre du Conseil Exécutif dont il était alors le Président.
Dans peu de temps les écoles étaient ouvertes dans la paroisse de Beresford, et dans plusieurs autres paroisses. Ceux qui résistaient le plus étaient ceux qui avaient les moyens de payer double taxe. Cette dernière classe était peu nombreuse alors parmi la population acadienne.
Les choses allèrent toujours de mieux en mieux et l’harmonie se rétablissait sensiblement entre les éléments de la population de la Province. Avec le temps la minorité catholique et la minorité française acadienne ont obtenu toute liberté désirée à bien dire. Il est vrai qu’il n’y a pas eu de changement dans la lettre de la loi elle-même, et les libertés dont nous jouissons même aujourd’hui, ne sont pas statutaires; mais elles nous donnent l’exercice d’une des meilleures lois d’éducation possible, aussi catholique, aussi française et pratique que la loi des écoles de la Province de Québec.