AU SENAT
Au moment où nous attendions la date des élections, M. Carvell avait lui aussi abandonné son chef pour lequel il professait tant d’admiration et de fidélité. Ce fut un coup de foudre pour moi, car dans notre dernière entrevue, avant de nous séparer à Ottawa, il m’avait donné une nouvelle expression 'de son admiration plus ardente que jamais pour Sir Wilfrid Laurier, nouvelle admiration inspirée par les dernières paroles de ce chef aux vues larges, qui désirait toujours le bien du Canada et l’harmonie entre les diverses races, vu sa déclaration si patriotique après que la loi de conscription avait subi sa troisième lecture :
“Que cette loi étant maintenant la loi du pays, elle devait être respectée, et le peuple devra s’y soumettre avec résignation.”
Belles paroles de Sir Wilfrid Laurier, mais les conservateurs n’en tenaient aucun compte.
Toutefois, je comptais encore sur l’hon. William Pugsley, qui, lui aussi, m’avait 'donné à moi, et à tous les députés libéraux, son expression d’admiration pour Sir Wilfrid Laurier, et de sa fidélité sans borne.
Un soir, pendant que j’étais à Halifax avec mon fils Gray, député de Ribstone à la Législature d’Alberta, où il devait prendre le bateau le lendemain, en compagnie de l’hon. M. Blondin et de son bataillon, j’apprends que l’hon. M. Carvell avait pris le train du Canadien-Pacifique le soir même pour Ottawa, et que l’hon. William Pugsley avait pris le train de l’Intercolonial à St- Jean pour Ottawa lui aussi.
Je devinais la reddition de M. Carvell au gouvernement d’Union, mais je comptais encore sur la fidélité de l’hon. M. Pugsley. Alors, j’envoie immédiatement un télégramme à l’hon. M. Pugsley, lui exprimant ma confiance dans sa fidélité, et le suppliant de voir M. Carvell, dans l’espérance qu’il pourrait le retenir avec lui.
Je ne recevais pas de réponse à mon télégramme. Toutefois, cela ne m’inquiétait pas. C’était les événements qui devaient me consterner.
Le lendemain, j’arrive chez moi, et à l’instant nous apprenons que M. Carvell s’est joint au gouvernement d’Union pour le portefeuille 'des Travaux Publics du Canada. J’interprétais le silence de M. Pugsley comme fidélité à notre chef. Il revenait le lendemain chez lui, et la presse n’avait aucune mention de son nom.
En même temps, le Lieutenant-Gouverneur du Nouveau-Brunswick, l’hon. M. Ganong, était mourant. Deux jours plus tard, l’hon.
Gilbert White Ganong expirait, après un terme de quinze mois seulement. Pendant ce temps, je me préparais tranquillement pour mon élection avec plus de détermination que jamais. Je regrettais la défection de M. Carvell plus que tout autre, et je devais croire qu’il avait été entraîné par des motifs de conscience. Une couple de jours après les funérailles du Lieutenant-Gouverneur Ganong, M. Angus McLean, le président de la “Batkurst Lumber Company”, un de mes meilleurs amis, je dois le dire, personnellement aussi bien que au point de vue politique, un homme qui comptait des amis dans toutes les parties de la province, me demanda par téléphone de bien vouloir me rendre à son bureau, si je n’étais pas pressé; j’étais seul dans le moment, et je lui réponds que je serais avec lui dans quelques minutes. Je ne m’attendais à rien d’extraordinaire, car nous nous rencontrions bien fréquemment d’un côté ou de l’autre. Mais le message devait être stupéfiant.
Avec sa bonne grâce ordinaire, M. McLean me dit qu’il a un message confidentiel pour moi, et qu’il ne sait comment je l’interpréterai. Il veut me laisser savoir qu’il ne veut pas m’influencer le moins du monde à l’accepter ou le refuser, mais on lui demande de me le transmettre, et c’est simplement ce qu’il veut faire.
Qu’est-ce donc, lui dis-je? Je soupçonnais déjà quelque chose, mais pas exactement la vraie chose. Voilà le message, me dit-il:
‘‘Les chefs de l’organisation du gouvernement d’Union pour la Province du Nouveau-Brunswick à St- Jean me prient de vous demander de vous retirer de la lutte, sachant bien que vous ne serez jamais candidat contre Laurier, et le parti vous fera nommer sénateur à l’instant, ne demandant autre chose que votre silence dans l’élection, et ils choisiront un candidat libéral qui se joindra au parti unioniste, et de cette manière ils espèrent pouvoir remporter le comté.
Maintenant, ajoute-t-il, je ne veux pas vous influencer. Si vous êtes candidat, vous aurez mon appui; et votre élection, je le sais, est assurée. Mais si vous acceptez la position, je supporterai le candidat unioniste.
Ma réponse fut prompte, vive et courte.
“Vous savez, M. McLean, que ma confiance dans la vision de Sir Wilfrid est illimitée. J’aime mieux avoir un siège dans l’opposition avec mon honneur, qu’un siège du côté du gouvernement, même au Sénat, et mon honneur perdu. Je dois à mes électeurs de Gloucester toute fidélité, et je ne me trouverais pas digne de vivre, si je les trahissais dans un moment si critique. Dites aux amis de St-Jean que je ne peux pas accepter leur offre. Et, de plus, lui disje, il n’y a pas de vacance au Sénat dans le moment.” — “C’est vrai, me dit-il, mais on me charge de vous dire que cela sera arrangé dans l’espace de vingt-quatre heures.” — “Inutile pour moi d’y penser Dites-leur que leur offre est refusee.
Puis nous échangeâmes quelques expressions d’amitié personnelle, et M. McLean me promit de me donner son appui. C’est bien ce qu’il fit, je dois le dire hautement.
Je n’avais nullement soupçonné une offre quelconque de la part des unionistes, mais, dans la journée, des échanges de conversations par téléphone avaient été faites entre les chefs du parti à St-Jean et ceux de Gloucester, et ces derniers avaient su que M. McLean était l’intermédiaire du comité général, car ils savaient l’intimité personnelle qui existait entre nous deux.
L’hon. M. Veniot et quelques amis en avaient entendu assez pour soupçonner quelque chose, et sachant que j ’étais en entrevue avec M. McLean, ils attendaient mon retour avec anxiété.
A peine sorti, nous apprenions que M. Pugsley venait d’être nommé Lieutenant-Gouverneur en succession de l’hon. M. Ganong. Encore un autre malheur! Je restais seul, à bien dire, avec M. Pius Michaud, de Madawaska, et M. Copp, de Westmoreland. Inutile de dire combien mes amis jubilaient en apprenant ma fermeté et mon refus d’un siège au Sénat, dans les circonstances. Je reçus des félicitations des principaux libéraux de toutes les paroisses du comté.
Les conservateurs qui, dans Gloucester, restaient seuls, sans aucune coalition, se mirent à l’oeuvre pour le choix d’un candidat. Ils eurent une convention à Caraquet, et M. Edouard DeGrâce fut choisi comme candidat conservateur. Ce M. DeGrâce était un jeune homme bien instruit, bien honnête et bien gentil, le fils d’un de mes premiers amis dans le comté. Mais ses qualités personnelles ne comptaient pas. Il pouvait à peine réunir trois ou quatre électeurs à ses assemblées, dans n’importe quelle partie du comté. Toutefois, le parti fournit son dépôt, et le fit nommer candidat le jour de la nomination, afin d’éviter mon acclamation. ' Mais quelques jours plus tard, se voyant toujours de plus en plus isolé, il alla voir l’officier-rapporteur et donna sa démission. Sur ce, l’officier-rapporteur proclama mon élection sans opposition.
Inutile de vouloir décrire la joie de la population de Gloucester à cette nouvelle. Je redevenais encore le représentant du comté de Gloucester pour un autre terme.
J’ai souvent parlé de la générosité et de la reconnaissance des Acadiens. Je tiens à faire connaître l’expression de cette reconnaissance de la part d’une mère d’un soldat au front, pour laquelle j’avais obtenu une mesure de justice de la part du ministère des soldats au front.
Cinq ou six femmes acadiennes étaient ensemble dans une maison à Petit Rocher, dans l’après-midi. Lorsqu’on vint annoncer que Turgeon était élu par acclamation, toutes, exceptée une, se réjouirent. “C’est bien 'de valeur!’’ dit l’autre. “Et quoi, n’es-tu pas contente qu’il soit élu?” “Oui, répondit-elle, oui, mais je voulais aller voter pour lui, et maintenant je ne le pourrai pas.’’
C’était la gratitude de son coeur qu’elle ne pouvait plus exprimer de la manière qu’elle l’avait préméditée et arrêtée.
Mgr Théophile-J. Allard, P. A Caraquet, N. -B.
UN TEIBUT A LA EACE ACADIENNE
Dans l’intervalle entre les sessions, mon temps était complètement occupé aux soins des soldats et des familles de soldats. C’était tout ce qui commandait l’attention du député fédéral, à bien dire. Il n’y avait de travaux publics que pour certaines constructions d’un intérêt particulier et qui ne pouvaient être retardés sans dommages ou sans perte pour le public.
Le travail avec le département de la Milice, et le bureau des pensions des soldats employait tout mon temps. Je réussis à faire régler bien des injustices ou des réclamations qui, si elles n’étaient pas précisément suivant la lettre de la loi, étaient cependant suivant l'esprit de la loi.
Le malheur était que souvent le soldat, lors de son enrôlement ou de son départ pour l’Angleterre, ne prenait pas le temps de régler ses affaires avec sa famille de manière à la placer sous la tutelle des bureaux du département et de là beaucoup de correspondance et beaucoup de retard.
Je dois dire aujourd’hui, comme je l’ai dit en Chambre dans le temps, que, de tout temps, les membres de la commission des pensions du Canada étaient bien disposés envers les soldats et leurs parents, et que si leurs décisions ont souvent été interprétées comme étant sévères et même injustes, c’était que leur obligation était à la loi d’abord et qu’elle ne pouvait être enfreinte. Le Parlement avait dû faire la loi sévère aussi, afin de ne pas donner lieu à des excès, comme on pourrait s’y attendre si la loi avait été flexible. Le bureau d’appel établi en 1922 a permis de donner une plus grande mesure de justice.