MON DISCOURS SUR LE BUDGET
Pendant cette session, le Parlement était composé en plus grande partie d’hommes qui avaient soutenu la conscription, aidés d’un grand nombre d’anciens députés libéraux qui pour des motifs de conscience, je veux le croire, avaient tourné le dos à Sir Wilfrid Laurier et avaient formé un gouvernement d’union, comme on l’appelait. Devant parler sur le budget, je me trouvais dans une circonstance bien différente de celles des années passées. L’hon. A. K. McLean, député d’Halifax, avait toujours été un de mes plus proches amis en Chambre sur la question tarifaire, question d’économie politique. Il s’était joint au gouvernement à la dernière heure, et en l’absence du ministre des Finances, Sir Thomas White, il avait présenté le budget à la Chambre, et c’était un budget tel qu’il avait toujours censuré dans le passé, à la dernière session même.
Je lui dis dès le commencement que sans doute il avait quitté le chef du parti libéral sur des motifs de conscience, et que je devais lui dire que moi aussi c’était sur des motifs de conscience que
j’étais resté fidèle à Sir Wilfrid Laurier, à sa politique et à sou parti, Je lui dis aussi que je serais toujours prêt à lui 'donner les éloges qu’il mériterait, et que je le félicitais de tout coeur d’avoir augmenté l’impôt sur le revenu.
Mais il y avait un côté du budget qui me causait un grand désappointement, c’était que je m’attendais que les instruments aratoires seraient à partir d’aujourd’hui admis en franchise. “Les armées et les populations des pays alliés et du Canada comptent sur les cultivateurs de l’Ouest. Les cultivateurs, sur la demande du gouvernement, ont fait des préparatifs tout l’hiver pour obtenir cet été une récolte double, la plus abondante que nous ayons jamais eue, si le gouvernement leur en fournit les moyens. Ils espéraient pouvoir obtenir leurs instruments aratoires en franchise, surtout depuis qu’on les a privés de main-d’oeuvre en appelant les jeunes gens sous les drapeaux. Dans beaucoup de régions on ne pourra pas se procurer d’ouvriers agricoles et il faudra les remplacer par des machines de toutes sortes.
“La presse unioniste ne cesse de répéter que les questions de tarif doivent être mises de côté jusqu’après la guerre. Je dis, au contraire, que c’est parce que nous sommes en guerre et parce qu’il faut absolument augmenter la production pour sauver les alliés de Ja famine qu’il faudrait remanier le tarif et admettre les instruments agricoles en franchise. La famine ne sera pas à craindre après la guerre, mais elle menace les nations européennes dans le moment.”
Je fis aussi un appel en faveur des pêcheurs, qui venaient de préparer leurs bateaux de pêche et attendaient d’un jour à l’autre d’être capables de commencer leur industrie et amener à terre les produits de la mer.
J’avais, la veille, soumis au Ministre une requête de la part 'des habitants de Caraquet, et je lus un télégramme que je venais de recevoir au même effet, de Shippigan :
“L’application rigoureuse de la loi du service obligatoire ici retient au rivage la flottille de pêche et rend inutiles les dépenses considérables déjà faites; si l’on n’y substitue pas un mode de recrutement avec sélection éclairée, la localité et l’industrie souffriront gravement.
(Signé)
A. D. CHIASSON, marchand.
G. D. LERICHE.
Dans ce discours, je traitai la question de conscription sous tous ses aspects, dans ses rapports avec la Province de Québec comme avec les autres provinces. Je tenais surtout à démontrer la sagesse de Sir Wilfrid Laurier dans toute sa conduite, depuis le jour de la déclaration de la guerre jusqu’au dernier moment, et je crois devoir citer la péroraison de mon discours, ce jour-là.
“ . J’ai toujours eu la même confiance inébranlable
dans le très honorable chef du parti libéral, je suis resté ferme dans
cette conviction pendant que nous avons été sous la férule, si je peux m exprimer ainsi, au cours 'des derniers six mois, et c’est parce que je sais qu’il est animé précisément des sentiments que les plus grands hommes d’Etat de l’empire ont prêchés en diverses circonstances depuis le commencement de la guerre. Le général Jan C. Smuts est un grand homme d’Etat, non de la Grande-Bretagne, non du Canada, non de l’Australie, mais de l’Afrique-Sud, et à la conférence de guerre tenue à Londres, l’an dernier, il a été admiré à tel point qu’il a été appelé à faire partie du conseil de guerre.
Au cours d’un discours qu’il a prononcé dernièrement au banquet des membres de la Chambre des Lords et des Communes, à Londres, il s’est exprimé comme suit:
“Je demande à Dieu qu’il nous accorde la clarté de vision et l’intention, ainsi que la force d’âme nécessaires plus que la force des armes à l’avenir. Cela dépendra beaucoup de nous que nous obtenions le prix qui est en jeu dans le présent conflit ou que le monde soit encore une fois plongé dans un désastre sans nom. La récompense est à la portée de notre main si nous possédons la force d’âme nécessaire pour soutenir la lutte jusqu’à l’instant où la victoire viendra couronner les efforts de nos braves soldats sur le champ de bataille.”
Un peu plus loin, dans le même discours, le général Smuts a manifesté des sentiments bien à l’unisson de l’opinion qui devrait prévaloir au Canada. Il a ajouté:
“Même les nations qui ont lutté contre l’empire britannique, comme l’Afrique-Su'd, doivent se rendre compte que leurs intérêts, leur langue et leur religion sont en sûreté et aussi bien garantis sous les plis du drapeau britannique que les droits et privilèges des enfants issus de votre propre sang. Vous ne remplirez la véritable mission qui vous est dévolue en ce monde qu’en autant que les autres peuples se rendront compte du but que vous visez. Je suis donc d’avis qu’il n’y a qu’une seule solution au problème: c’est celle qui nous est fournie par nos traditions passées de liberté, d’autonomie et de progrès constants.”
Ces paroles n’ont pas seulement éveillé l’attention des auditeurs qui les ont entendues, mais le lendemain matin, le “Daily Telegraph” de Londres, au cours d’une appréciation des éloquentes paroles de ce grand homme d’Etat, s’exprimait ainsi sur le compte d’un autre grand politicien que nous connaissons et que nous admirons :
“ . Il y a un autre grand homme d’Etat impérial qui ap¬
plaudira certainement et aprouvera ces déclarations: c’est Sir Wilfrid Laurier. Voilà exactement le point sur lequel il a toujours appuyé avec force quand les partisans de la confédération impériale ont semblé vouloir l’avancer dans cette direction d’un pas trop rapide.” . ,
“Puisque les opinions que cet homme d’Etat a exprimées avec
tant d’éloquence relativement à la grandeur future de l’empire ont soulevé les applaudissements du Royaume-Uni, et puisque les senti-
ments de ce grand homme d’Etat impérial, Sir Wilfrid Laurier, si noblement exprimés en maintes circonstances, ont évoqué l’admiration et les applaudissements de la population de l’empire britannique, je déclare, Monsieur l’Orateur, que j’ai autant raison d’être fier aujourd’hui de suivre la direction de Sir Wilfrid Laurier à titre de bon Canadien et de sujet britannique, qu’un citoyen du Sud- Africain de marcher à la suite du général Jan Christian Smuts. Je me plais à reconnaître en Sir Wilfrid Laurier le ferme défenseur de la liberté, de la justice et de l’égalité du Canada. Sir Wilfrid Laurier, grâce à sa vision de l’avenir, à la conception qu’il s’est faite des hautes destinées qui sont réservées à notre pays, aux aspirations qui sont réservées à notre pays, aux aspirations qui l’animent pour la prospérité du Canada, et à l’ambition qu’il a toujours manifestée de voir s’établir plus solidement par le monde entier les principes et les institutions britanniques, a toujours joué ici le rôle qu’a tenu Jan Christian Smuts dans l’Afrique-Sud. ”
Je dois dire à mes amis du jour que je reçus un nombre immense de poignées de mains, après avoir repris mon siège.