‹ Un Tribut à la race acadienneChapitre 75 sur 158 · RECEPTION DES CANADIENS-FRANÇAIS · texte numérisé non relu

RECEPTION DES CANADIENS-FRANÇAIS

A l’heure indiquée, je me rendais à la salle des Chevaliers de Colomb Canadiens-français de la ville d’Edmonton.

En entrant je fus frappé de la magnificence de la bâtisse de cet ordre distingué, dans une ville où la population française ne pouvait être encore bien considérable.

Mais cet étonnement fut bientôt suivi d’un autre, celui de l’arrivée des centaines de citoyens qui venaient avec empressemeent, le patriotisme clairement décrit sur la figure. Toutes les familles de la ville et des environs étaient représentées : les hommes de profession, les avocats, les médecins, les marchands, les hommes d’affaires, les instituteurs et même un inspecteur des écoles françaises, M. LeBlanc, un Acadien du Cap-Breton, qui m’avait rendu visite quelques années auparavant. Tous étaient venus pour m’exprimer leur généreux patriotisme et leur plaisir de rencontrer un représentant de leur sang et de leur langue de la partie Est du pays où la race française catholique est en minorité comme dans les Provinces de l’Ouest.

Monsieur le curé de la paroisse était là avec un de ses vicaires. Le Rév. Père Supérieur de la communauté des Jésuites, où la mémoire de mon défunt fils Charles était encore vénérée comme le premier jour, des professeurs du collège étaient aussi venus prendre part à ce témoignage d'estime et de patriotisme à un des leurs.

A part M. LeBlanc, je rencontrai encore d’autres Acadiens, un M. Cormier, un M. Boudreau et quelques autres.

Deux heures furent vite passées au milieu de cette foiüe animée des sentiments les plus exquis. Ces quelques moments furent certainement des plus heureux de ma carrière.

Je ne pouvais m’expliquer cette manifestation de tous ces sentiments de générosité, de grandeur d’âme, cette exubérance de sentiments les plus riches que par la comparaison des relations des Canadiens-français éloignés dans l’ouest de leur, vraie patrie natale, le Québec, avec la population acadienne-française des Provinces de l’Est où la jouissance de droits, de coutumes, de privilèges n’est plus une garantie naturelle, mais où, bien au contraire, elle ne peut subsister que par une lutte constante, dirigée avec une délicate diplomatie accompagnée de sacrifices incessants.

Un Canadien-français de mon humble condition directement de la Province de Québec n’aurait pas éveillé tant de vertus et de patriotisme.

Je dus nécessairement prendre la parole à cette réunion d’hommes et de femmes d’élite, de compatriotes au coeur riche et à l’âme élevée, et les remercier de l’honneur qu’ils me faisaient en venant m’exprimer leur sympathie et leur dire le bonheur que j’éprouvais en présence de cette petite minorité française si heureuse et si prospère dans ce grand centre anglais, jouissant grâce à leurs talents et à leurs vertus de bien des privilèges qui leur permettent d’atteindre une précieuse liberté dans l’exercice de leur religion et de leurs devoirs à la famille catholique et française.

Je leur apportais de la part de la population acadienne française

des Provinces Maritimes un message de sincère sympathie et de ses souhaits les plus chaleureux pour le bonheur et la prospérité des générations de leur race dans ces parties où elles sont comme eux éloignéees du centre français et catholique. Je leur exposai que cette similarité des désavantagées de la séparation n’attirait de notre part que de plus vifs souhaits pour le bonheur de leurs familles et de leurs générations.

Notre situation géographique qui tient deux groupes de la même race et de la même religion, isolés et dans les mêmes conditions d’infériorité numérique, sert à entretenir une sympathie mutuelle, et à inspirer une plus ardente ambition pour la prospérité et le bonheur de l’une et de l’autre.

Ce n’était pas assez. Mes paroles furent suivies de celles de l’hon. M. Lessard qui, après avoir exprimé la sympathie des français de l’Ouest pour ceux de l’autre extrémité du pays, annonça qu’un banquet serait offert à leur compatriote de l’Est, le lendemain soir à 7.30 au grand hôtel MacDonald, et invitait tou0, les citoyens à s’y rendre en grand nombre.

Tout était si beau et si touchant qu’il m’était impossible de m’expliquer tant de générosité et de sympathie.

Dans la journée du lundi, je visitai avec mon fils Gray, l’édifice de la Législature où je rencontrai la plupart des ministres du gouvernement libéral qui avait alors pour chef l’hon. Charles Stewart, qui devint l’année suivante Ministre de l’Intérieur dans l'administration du très hon. Mackenzie King. Je rencontrai aussi l’hon. M. Mitchell, ministre dans le même gouvernement, les différents avocats, conseils des différents ministères, et tous semblaient se faire un devoir de me dire aussitôt combien la perte de mon fils Charles était regrettée, exprimant leur certitude qu’il était appelé à exercer une influence considérable par son talent légal, considéré déjà comme extraordinaire.

Tous ces éloges me le faisaient regretter davantage et tenaient mes yeux constamment remplis de larmes.

Nous nous rendîmes dans l’après-midi, mon fils et moi, au collège des Jésuites à qui je devais une cjette de gratitude pour l’honneur qu’il m’avait faite par leur visite la veille à cette heureuse assemblée.

Je dus aussi aller rendre visite à Mgr Grandin, curé de la première paroisse dans la ville d’Edmonton, dont la population est encore toute française.

La journée fut employée à présenter mes hommages aux principaux citoyens et membres du clergé de la ville.

Mais tout cela n’était pas assez. L’expression constante de cette généreuse sympathie devait durer jusqu’à l’heure même de mon départ, et le soir, le banquet m’attendait et chaque heure de mon séjour devant amener une nouvelle surprise.

Je m’attendais de rencontrer une dizaine de principaux citoyens de la ville qui viendraient passer quelques moments encore avec moi avant mon départ.

Mais non. Ce n’était pas dix, ni vingt, mais bien une bonne cinquantaine des citoyens les plus représentatifs, laïques et prêtres qui avaient quitté leurs foyers et leurs familles pour venir déposer sur la

tête de leur compatriote de l’Est, le dernier tribut de leur patriotisme qui a fait naître dans mon âme pour eux une gratitude sans fin.

Le repas était un des plus riches et des plus succulents. Rien ne manquait. On n 'aurait pas pu faire plus pour personne.

La conversation était animée et des santés furent portées pour moi et mes bons Acadiens de l’est, et les meilleurs souhaits exprimés pour eux par tous ces hommes dont le nom et la carrière sont bien connus dans tout le Canada et que j’ai déjà nommés, tels que MM. Côté, Lessard, les MM. Giroux et M. le curé lui-même.

Ce n’est qu’au moment où je devais me rendre à la gare du chemin de fer que ces généreux convives se séparèrent de moi en me serrant encore la main et me disant tous: “Au revoir. Au revoir’

Dans mon récit de l’année 1920, je disais que ce devait être une année fertile en événements de toute sorte. Cependant l’année suivante devait fournir aussi des intérêts multiples et pleins de conséquences, non-seulement pour les partis politiques, mais pour la nation canadienne toute entière.

Pour moi, je venais de visiter toute ma famille tant aux Etats- Unis que dans l’Ouest du Canada. Je les avais laissés tous en parfaite santé et bien établis, chacun jouissant de l’estime et de la confiance de la population où ils exerçaient leurs activités. Cependant, il devait y avoir revers pour l’un d’eux qui devait être soutenu avec fortitude et sans chagrin dans l’avenir. Ce devait être une répétition des épreuves de son père.

Mon fils aîné, Alphonse, comme on le sait, avait été appelé à la Cour d’Appel de la Saskatchewan dans le mois de mars (1921) par le gouvernement Meighen, suivant le désir de l’hon. M. Calder, son collègue dans le gouvernement de la Saskatchewan. Il ne tenait pas à une position judiciaire qui l’aurait obligé -parfois à rendre des sentences de mort. Cette considération seule était suffisante pour lui faire refuser une telle charge. Cette dernière offre de l’hon. M. Calder était pour le banc de la Cour d’Appel où l’étude des jugements des Cours inférieures seule est soumise à leur juridiction. Mon fils avait décidé de se retirer de la politique avant l’élection provinciale, qui devait avoir lieu deux ou trois mois plus tard, pour retourner à sa profession, et il crut ne pas devoir refuser cette dernière offre.

Mais mon autre fils, Gray, député pour la division de Ribstone à la Législature de l’Alberta depuis dix ans, dans un comté où il jouissait d’une popularité sans égale, devait au dernier moment subir un échec inattendu. C’est dans l’été de 1921 que les fermiers de l’Ouest décidèrent unanimement de ne voter que pour des candidats de leur choix. On sait que c’était bien le cas dans chacune des Provinces.

Mon fils jouissait certainement d’une grande popularité dans la Province et à la Législature; on s’attendait même que si l’administration libérale de l’hon. Charles Stewart était retenue au pouvoir, il devait faire partie de son gouvernement.

S. G. Mgr Edouard-A. LeBlanc Evêque de Saint-Jean

Toute la population de son comté était composée de fermiers à part une centaine d’employés du chemin de fer, à Hardisty où il résidait.

Jusqu’à une dizaine de jours avant la nomination officielle, on s’attendait à son élection par acclamation. Mais l’association des fermiers de son comté reçut soudainement instruction de choisir un candidat qui adopterait leur politique et se rangerait au parti progressiste. On insistait sur le choix d’un candidat dans tous les comtés de la Province. La décision était irrévocable. Il fallait s’y soumettre.

Les membres de cette association du comté de Ribstone qui, pour bien dire, vénéraient leur député, lui offrirent la candidature de leur association à cette condition irrévocable. Pour l’encourager à se joindre à eux, ils lui déclarèrent même que, leur parti arrivant au pouvoir, on lui donnerait un portefeuille dans le gouvernement.

Malgré son admiration et son dévouement pour ses anciens électeurs, il leur répondit qu’il lui était impossible de laisser le parti libéral, convaincu qu’il était que la politique libérale devait être à l’avantage de leurs intérêts et de l’intérêt de la Province en général.

Sa réponse négative nécessita à l’instant le choix d’un candidat fermier ou progressiste.

Mon fils était certain de sa défaite. Des amis de la circonscription me disaient plus tard qu’il était curieux de voir tous ses vieux amis lui dirent de toute part: “Nous sommes bien peinés, mais nous devons voter pour notre candidat. Ce n’est, pas notre faute”.

On sait quel fut le résultat de ce mouvement progressiste dans la Province de l’Alberta et les autres Provinces.

Sur un total de cinquante-neuf membres, les fermiers-unis de l’Alberta en avaient trente-neuf, les libéraux, treize, les conservateurs, un, les travaillistes, un, les indépendants, deux. Sur ces treize libéraux, huit étaient de la ville d’Edmonton, et cinq seulement pour le reste de la Province.

Mon fils subit sa défaite avec calme et courage. Il retourna à ses affaires d’assurances et de ventes de terres. Plus tard il se rendit à Vancouver, dans le dessein d’ouvrir un bureau d’assurances, où il établirait un représentant. Pendant son séjour, l’élection générale de 1921 fut annoncée par le premier ministre, l’hon. M. Meighen. Les libéraux de la ville retinrent les services de mon fils pour la campagne électorale et lui offrirent ensuite la position d’organisateur officiel du parti libéral de la Province de la Colombie-Anglaise, position qu’il occupe encore aujourd’hui, le 26 juin 1926.

L’année 1921 devait être aussi mémorable pour moi. Les débats en Chambre devaient être intéressants et l’année devait se terminer, à la grande surprise de tous, par une élection générale décidée par le Premier Ministre Meighen à son retour de la Conférence Impériale, tenue à Londres dans les mois de juillet et août.

Le parti libéral, dans les derniers mois de l’année précédente, avait certainement acquis beaucoup de considération dans l’opinion publique. Pendant que la visite du chef de l’Opposition dans Ontario et les Provinces de l’Ouest, dans l’automne de 1920, avait été bien accueillie, celle du Premier Ministre Meighen avait certainement été des plus décourageantes.

L’hon. J. A. Calder accompagnait M. Meighen, et ses anciens amis libéraux de la Saskatchewan ne manquèrent pas de lui signifier leur désappointement aussi bien que leur mécontentement.

Dans les Provinces de l’Est, surtout dans la Nouvelle-Ecosse, la tournée du nouveau Premier Ministre, fut loin d’être encourageante, et l’année 1920 se terminait bien sombre pour lui et le parti conservateur.

Enfin, la session de l’année 1921 fut convoquée pour le lundi 14 février. Cette session devait durer jusqu’aux derniers jours de juin.

Le discours du Trône était bien élaboré et annonçait un grand nombre de mesures à la considération des membres du Parlement.

Il félicitait d’abord les représentants du peuple sur la prospérité relative du pays, et sur l’absence comparative du sentiment de malaise qui agitait d’autres pays moins favorisés que le nôtre, et de plus le pays était favorisé en ce moment-là d’une abondante récolte. Le discours annonçait que plusieurs taxes imposées pendant la guerre pouvaient maintenant être supprimées, libérant l’industrie et les affaires et encourageant le travail.

Des mesures devaient être prises pour venir en aide aux sanstravail, ainsi qu’aux soldats sortis de service, incapables de travailler ou de se suffire à eux-mêmes. Des enquêtes se faisaient sur les systèmes d’assurances pour les sans-travail et de pensions pour les vieillards.

Un accord important était conclu, disait le discours, avec le gouvernement des Colonies britanniques des Antilles dans le but d’améliorer les moyens de communications et de relations commerciales.

Le discours annonçait la première assemblée de la Société des Nations tenue à Genève, où les représentants de 41 nations, y compris ceux du Canada étaient réunis. Une des plus importantes mesures adoptées à ce Congrès est le projet d’une cour internationale de justice, qui serait dans peu soumis à l’approbation du Parlement.

Il annonçait aussi une révision du tarif, insistant sur les principes de protection au travail et aux industries légitimes du Canada.

Le discours annonçait encore une modification à 1a. loi des élections, et la refonte de la loi de 1917 concernant les taxes de guerre sur le revenu et les recherches scientifiques.

M. Mclsaac, député de l’Ue-du-Prince-Edouard, proposa l’adresse du Discours du Trône. Son discours était certainement étudié, bien écrit, et il embrassait tous les sujets mentionnés dans le discours de Son Excellence le Gouverneur-Général. Il présenta son tribut de profond respect au très hon. sir Robert Borden qui venait de se retirer en faveur de l’hon. M. Meighen, qu’il considérait également doué de toutes les qualités nécesssaires pour diriger le pays.

L’adresse fut secondée par M. Mackelvie, de la Colombie-Anglaise, un journaliste de grande distinction, un natif du Nouveau-Brunswick, qui venait de remplacer l’hon. Martin Burrell pour le comté de Yale, ce dernier s’étant, retiré de la vie politique, pour occuper la position de bibliothécaire-en-chef du Parlement.

C’est Thon. Mackenzie King qui prit le premier la parole du côté de l’Opposition.

Il offrit d’abord de sincères félicitations aux deux honorables députés qui avaient présenté et appuyé l’adresse en réponse au discours du Trône. Il dit que le discours prononcé par le député de l’Iledu-Prince-Edouard faisait honneur à sa province autant qu’à lui-même. Il en est de même de l'honorable député de Yale qui avait prouvé dès son premier discours que la Chambre avait fait une heureuse acquisition dans le genre oratoire en recevant le député de Yale. Malheureusement, le règne de M. Mackelvie devait être court. Il fut réélu en décembre 1921 et mourut en 1924.

Avant de toucher aux questions concernant l’administration du jour, l’hon. M. King a déclaré que sur un point il se trouve en parfait accord avec les députés qui ont présenté et appuyé l’adresse, et c’est pour offrir des félicitations à son très hon. ami (M. Meighen) pour son élévation à la position élevée et pleine de responsabilités de Premier Ministre. Il répète ce qu’il lui a déjà déclaré que sur le terrain personnel, ce fut pour lui uu plaisir de voir que Son Excellence avait choisi comme premier conseiller celui qui fut son confrère d’études •et dont l’amitié a survécu aux vicissitudes du temps, durant un quart de siècle, sans excepter les divergences suscitées par la guerre de parti et les acrimonies des débats politiques.

L’hon. M. King met en doute le droit de l’hon. M. Meighen de se tenir à la tête du gouvernement, qui depuis sa formation a perdu son premier ministre, Sir Robert Borden, et pour ainsi dire tous ses collègues d’alors. Le pays avait alors un gouvernement d’Union qui n’existe plus, dit-il. C’était une administration formée à cause de la guerre et pour le temps de la guerre seulement. Le gouvernement d’aujourd’hui est complètement nouveau et différent. Le gouvernement a changé le caractère, les personnes et l’objet du gouvernement formé en 1917.

L’hon. M. King passa en revue les changements opérés depuis la fin de la guerre et donna une liste de tous les ministres qui s’étaient retirés depuis la fin de la guerre, disant que le nouveau Premier Ministre était pour bien dire le seul qui restât de ce personnel qui ne s’était engagé que pour la durée de la guerre. Il cita les paroles de l’hon. M. Calder: “Nous n’aurions jamais eu l’Union s’il avait fallu inclure dans son programme la question du tarif douanier”.

Après avoir démontré clairement que le gouvernement du jour n’était plus le gouvernement d’Union, l’hon. M. King déclara que la confiance dans ce gouvernement ne serait jamais restaurée tant que le peuple n’aurait pas repris le contrôle du Parlement et de l’Exécutif. Il proposa, secondé par son honorable ami, le député de Queen-Shelburne, l’hon. M. Fielding que l’alinéa suivant fut ajouté à l’adresse :

“Nous soumettons respectueusement à Votre Excellence que ses- Conseillers ne possèdent pas la confiance de la Chambre ou du pays, et que la conservation de leurs fonctions constitue une usurpation des pouvoirs du gouvernement populaire.”

L’hon. M. Meighen se hâta de prendre la parole et de répondre le premier au discours du chef de l’Opposition libérale.

Après avoir distribué ses félicitations aux orateurs qui l’avaient précédé et assuré à l’hon. M. King que ses relations personnelles ne sont pas affectées par la diversité de ses vues politiques, il s'engagea à, démontrer au chef de l’Opposition que le gouvernement, malgré la retraite de presque tous les ministres qui en faisaient partie, était encore le gouvernement qui avait été formé en 1917 et qu’il possédait la confiance de la majorité du parlement. Comme toujours ses arguments étaient bien serrés, et il terminait toujours avec une déduction favorable à sa position. Une commission d’enquête sur le tarif avait été nommée, elle avait parcouru le pays, mais son rapport n’avait pas été soumis au Parlement. La raison donnée par le Premier Ministre était que cette enquête avait été faite dans le but d’éclairer les membres du gouvernement, et de leur servir de guide dans la décision du gouvernement sur le tarif qui devait être imposé sur les différents articles de productions de toutes sortes. Voilà tout. Telle était l’objet de cette commission. Et le peuple du Canada fut obligé de se contenter de cet obscur renseignement.

Le 38 février, la troisième journée du débat, je dus de nécessité prendre la parole. Je devais, non pas comme cédant à un vieil usage, mais en réponse à la pression de mes sentiments, exprimer mes félicitations aux députés qui avaient proposé et secondé l’adresse en réponse au discours du Trône. Il va de soi que je n’approuvais pas tous les sentiments qu’ils avaient exprimés, mais ils s'étaient l’un et l'autre admirablement acquittés 'de leur tâche. Je devais irrésistiblement déclarer que l’auteur de cette motion avait dans la circonstance indubitablement manifesté un goût littéraire que l’on ne rencontre pas souvent de nos jours. Il avait dans ses brèves remarques, exprimé en des termes dignes, de nobles pensées dont chacun de nous appréciait la. valeur. Il avait démontré, lui dis-je, que le jardin du Golfe pouvait produire aussi bien des produits de l’intelligence que ceux de l’alimentation du pays.

Notre honorable ami de Yale (M. Mackelvie) était de même superbement outillé pour sa besogne parlementaire. Il témoigne, disje, d’une maîtrise de la parole et d’un esprit très profond. La Chambre pouvait très bien le tenir pour une précieuse acquisition.

Le nouveau député avait parlé de la culture (.les pommes dans sa Province et exprimé son désir de lui assurer un certain degré de protection. Certes, dis-je, cette pomme de la Colombie-Britannique mérite une considération spéciale. Si j’étais à sa place, lui dis-je. je m'efforcerais de faire savourer ce beau fruit délicieux non seulement à la population du voisinage mais encore à celle des Etats-Unis. Elle devrait tenter les épicuriens du Sud, aussi bien que ceux du Canada.

Revenant à la position du gouvernement et du nouveau Premier Ministre, dès le jour ou il fit son apparition parmi nous, je lui ai reconnu du talent, des capacités, un sens profond du droit' de la subtilité et de l’esprit d’invention. Je rappelai des paroles que j’avais dites à mon ancien et regretté collègue de Kent, l’hon. O J LeBlanc au sujet du député de Portage-la-Prairie, tout frêle et apparemment faible de santé. Mon collègue me demandait ce que je pensais de ce jeune homme, je lui répondis hâtivement: “S’il vit il montera” Ma

prédiction était accomplie. Le jeune député de ce temps-là a vécu et il s’est élevé à une charge très importante. Il apportera sans doute, dis-je, à l’administration des affaires publiques du Canada ce talent et ce génie qui l’ont fait remarquer dès la première fois qu’il entra dans cette Chambre. En dépit de ses qualités intellectuelles, il semble que ce dut être le sort de ce jeune homme d’être plongé dans les embarras et, dans l’exercice de ses hautes fonctions, il y a dû se trouver parfois dans des impasses peu enviables. Sa générosité l’engageait à faire de son mieux pour préserver son parti du sort qui le menaçait, et peut-être n’est-il pas exagéré de dire que, sans son habilité, le parti dont il est aujourd’hui le chef aurait connu 1a. défaite dès avant 1917. Je déclarai que malgré la bonne opinion que j’avais de ses talents je devais dire que tout docte et capable qu’il était, le présent Premier a fait des choses qui ont fait naître le soupçon dans les esprits. Son parti a profité de son dévouement, de ses talents au point de le mener, je ne dis pas à la ruine, mais à l’amoindrissement de sa réputation, car il était appelé à une destinée plus haute que celle où il est parvenu en conséquence du choix de ses partisans et amis. Je rappelai l’introduction de la clôture en 1913, loi dont il était l’auteur, la façon dont elle avait été présentée et le coup porté à notre chef tant regretté, à cet homme que tout le monde chérissait, non-seulement en Canada, mais dans l’univers entier. Comme conséquence de l’application de cette loi en Chambre, Sir Wilfrid Laurier avait été un jour appelé à se taire et à souffrir en silence. On l’empêcha de parler, bien qu’il eût parfaitement droit de le faire. Quand arriva le temps de voter, je me souviens, comme si ce n’était qu’hier, de la désertion de dixsept ou dix-huit Canadiens-français élus sous le titre de nationalistes. Il n’y eut qu’une seule exception, le député d’alors pour le comté de Bellechasse, M. J. O. Lavallée. Ils disparurent tous de la scène politique, un seul réussit à se sauver en se retirant au havre sénatorial au moment où le navire conservateur allait sombrer.

Le grand chef libéral est mort mais, dis-je, son esprit survit et survivra pendant les siècles à venir. Il est allé rejoindre les regrettés William Ewart Gladstone, Daniel O’Connell, Edmund Burke, Lafontaine et Cartier. Avec ces grandes âmes il jouira d’une gloire acquise par son dévouement à la cause sacrée de l’union des diverses races et croyances, et au maintien des grands principes constitutionnés qui gouvernèrent le parlement britannique durant le siècle dernier.

Je rappelai ensuite à la Chambre que le peuple canadien était dans un état d’esprit qui le porte à juger de l’avenir d’après l’expérience du passé.

Le monde alors n’était pas dans un état normal, et la mentalité du peuple dans les pays dévastés n’était pas ce qu’elle devrait être.

Une des principales raisons alléguées par le Premier Ministre dans ses discours dans l’Ouest, contre l’utilité d’une élection générale, était que semblable élection serait une imprudence dans les circonstances actuelles. Il voulait dire que le peuple canadien dans l’excitation d’une élection générale ne serait pas animé d’un esprit digne de lui-même. Je fis à l’instant remarquer que le premier paragraphe du discours du Trône le contredisait, car le Gouverneur-Général déclarait :

“Je suis heureux de pouvoir vous féliciter sur la prospérité relative du pays et sur l’absence comparative de ce sentiment de malaise qui a agité d’autres pays moins favorisé que le nôtre.’’

Le gouvernement du jour venait de subir des défaites nombreuses dans des élections partielles, ce qui indiquait le manque de confiance chez le peuple et que, en conséquence, le gouvernement était d’honneur obligé de résigner suivant l’esprit de la constitution.

De plus nous avions l’expression de l’hon. M. Carvell, de l’hon. M. Calder, de l’hon. A. K. MacLean, qui avaient tous déclaré qu’ils ne se ralliaient au gouvernement que pour cinq ans, mais qu’après la guerre ils retourneraient tous au bercail libéral et à son sort. La guerre était finie, la démobilisation achevée et le parti conservateur n’avait plus de mission. Il devait en appeler au peuple.

Je fis remarquer que si l’hon. M. Meighen, en prenant les rênes du pouvoir, en avait appelé au peuple, il aurait bien subi un revers tout de même, mais ses partisans auraient été plus nombreux qu’ils le seront quand il se présentera devant les électeurs, et je lui prédis que plus il tarderait à le faire, plus réduit serait son entourage lorsqu’il reviendrait au parlement en qualité de chef de l 'Opposition.

Je ne voulais pas dire que la population serait mal partagée si mon honorable ami devenait chef de l’Opposition, et j’avertis mes collègues libéraux qu’ils auraient à administrer prudemment les affaires du pays afin de ne pas lui donner la chance de les attaquer avec toutes les armes dont il pourrait disposer.

La population canadienne demandait une élection à grands cris.

Au sujet de nos soldats de retour de la guerre, je dis que nous ne pourrions jamais compenser les sacrifices qu’ils avaient faits. Je rappelai à la Chambre mon attitude dans mon comté, et que lors de la loi de conscription, il y avait déjà 1350 soldats du comté de Gloucester partis, et de ce nombre 1150 étaient des Acadiens-français. Au jourd’hui ceux qui sont revenus veulent des élections.

Le peuple des Provinces Maritimes était mécontent et avec raison de ce que le chemin de fer Transcontinental n’était pas employé pour la fin principale pour laquelle il avait été construit ; le transport des grains de l‘Ouest aux ports de l’Atlantique, à Québec en été et à Saint- Jean et Halifax en hiver. C’était une raison de plus pour laquelle notre population demandait une élection.

Ce débat dura jusqu’au trois de mars.

C’est M. Stein, alors député de Kamouraska, qui termina le débat, et c’est dans ce discours qu’il rappela mon travail en faveur de la langue française, lorsque, à la session précédente, j’avais demandé l’impression française des proclamations d’élections. M. Stein démontrait que l’hon. M. Meighen prétendait n’avoir rien dit contre la Province de Québec et la race française durant la guerre. Il démontra que l’hon. Monsieur devait être jugé par ses omissions aussi bien que par ses commissions et dans cette occasion il avait péché par omission en votant en silence contre cette motion qui déclarait la reconnaissance de la langue française.

Dans le cours du débat sur l’adresse le très bon. Sir George Foster et l’hon. Newton W. Rowell se chargèrent de faire connaître à la Chambre les résultats de la première conférence de la Société des Nations, tenue à Genève tout dernièrement. Ces honorables Messieurs, ainsi que l’hon. M. Doherty, Ministre de la Justice, avaient représenté le Canada à cette conférence.

Ils prenaient la parole avec le dessein d’expliquer à la Chambre •et. au pays un des paragraphes du discours du Trône ainsi conçu :

“La première assemblée de la Société des Nations a été tenue à Genève récemment. Les représentants de quarante et une nations y compris ceux du Canada se sont réunis et ont délibéré ensemble dans un esprit d’harmonie qui promet beaucoup pour le succès de cette grande entreprise. On a dû consacrer beaucoup de temps à son organisation, mais d’autres mesures ont été prises ayant pour but de promouvoir la stabilité et la bonne entente dans les rapports internationaux. Une des plus importantes de ces mesures est le projet d’établissement d’une cour internationale de justice qui sera sous peu soumis à votre approbation.”

Sir George Foster et l’hon. M. Rowell donnèrent tous les détails du travail accompli à cette Conférence Internationale, la plus grande et sans doute la plus intéressante jamais tenue dans aucune partie de l’univers. Une conférence, où toutes les grandes nations, exceptés les Etats-Unis, étaient toutes représentées, accompagnées des représentants d’une trentaine d’autres nations était bien importante.

Le Canada avait commandé l’admiration de toutes les nations alliées, et aujourd’hui était une nation et selon leur opinion pleinement maîtresse de ses affaires avec une place dans cette société destinée à établir la paix du monde d’une manière permanente.

Sir George Foster l’avait bien déclaré que le résultat le plus frappant de cette assemblée avait été la constitution d’un tribunal de justice international, tribunal qui possède une force matérielle pour les Etats qui ont donné leur adhésion, et une force morale pour ceux qui ne l’ont pas donnée.

Les Etats-Unis étaient d’accord avec les autres Puissances au sujet des principes et de l’objet d’une cour permanente.

Les discours des représentants du Canada à cette assemblée furent écoutés avec respect et intérêt de toute la Chambre. Mais iis durent répondre à bien des questions faites par l’hon. M. Lemieux et par l’hon. Dr Béland, aussi bien que par M. McMaster et M. Devlin.

L’hon. Rodolphe Lemieux et l’hon. Dr Béland prononcèrent de très éloquents discours sur le sujet de la Société des Nations.

M. Lemieux se prononça pour une révision du tarif dans le sens de la convention libérale de 1919. Il cita le témoignage de l’hon. M. Calder, donné en 1919: “Le Gouvernement actuel n’a pas été formé dans le but d’accomplir la révision générale du tarif; il a été formé

tn

en vue des exigences de la guerre et pour suivre une exigence de guerre ’

Le 18 février. l’hon. W. Rowell donna ses vues sur le travail de la Société des Nations, car il avait pris part lui aussi au travail exécutif à l’assemblée de Genève. Il donna d’abord une belle appréciation de l’exposé très lucide, très substantiel et tout à fait admirable de la question par l’hon. Sir George Foster quelques jours auparavant.

L’hon. M. Rowell vient fournir le détail du tableau si net et si vigoureusement esquissé par le Ministre du Commerce (Sir George Foster) . Il vient surtout faire connaître la Société des Nations et la grande fin qu’elle se propose de promouvoir dans le monde.

Jusqu’à maintenant, chaque nation considérait toutes les autres comme des ennemies acharnées. C’est pourquoi on désirait fortement conclure des traités avec deux ou trois nations voisines dans le but de mettre assez de forces ensemble pour résister à une attaque des autres. Ce que l’on a appelé en diplomatie “la balance du pouvoir”.

L’issue de cette politique et sa condamnation la plus sévère, ditil, ce fut la guerre terrible dont nous venons de sortir. Les crimes, les atrocités, les pertes et les souffrances qu’elle a occasionnés, ont porté le genre humain à rechercher quelque autre principe directeur de la diplomatie et des relations internationales. Cet autre principe c’est que chaque pays devrait considérer les autres pays comme des amis possibles, sinon effectifs, et que la meilleure garantie de la paix du monde, n’est pas l’armement en vue de la guerre, mais la coopération en vue d’empêcher la guerre. Or, c’est le principe que comporte la Société des Nations.

Si la paix n’est pas encore rétablie, c’est que la Société n’a pas été organisée dans le but de faire la paix après la guerre récente. Ceci est du ressort du Conseil suprême, qui, il est vrai, n’a pas encore amené la paix. Ce Conseil a été organisé pour maintenir la paix une fois qu’elle sera conclue.

L’hon. M. Rowell donne en détail le travail de la Société des Nations, et du Conseil Suprême, ainsi que l’entrée des nouveaux Etats au sein de l’assemblée qui a soulevé le plus grand intérêt.

Les conditions qu’un pays doit remplir avant d’être admis sont exposées à l’article du pacte:

Tout Etat, Dominion ou Colonie qui se gouverne librement et qui n’est pas désigné dans l’annexe, peut devenir membre de la Société, si son admission est approuvée par les deux tiers de l’assemblée, pourvu qu’il donne des garanties effectives de son intention sincère d’observer les conditions imposées par la Société des Nations.

Les Etats-Unis sont entrés dans la guerre avec la conscience et le jugement qui caractérisent le peuple américain, et nous n’ignorons pas l’aide puissante qu’ils ont apportée pour aider à terminer ces hostilités. M. Rowell, dans son discours exprime l’espérance qu’il en sera de même pour la Société des Nations, sinon dans la forme actuelle du pacte, au moins de quelque façon satisfaisante, la conscience et le jugement des américains aidant, ils se joindront à la Société. “De

plus, dit M. Rowell, l’attitude indépendante des représentants des colonies autonomes de l’Empire britannique a semblé surprendre l’assemblée. Les délégués de la majorité des Etats se sont apparemment rendus à Genève avec l’impression que les vues et les voix des Colonies autonomes sont nécessairement celles de la Grande-Bretagne. Lorsqu’ils se sont aperçus de leur erreur, leur étonnement n’a pas été des moindres. Lorsque l’un des délégués canadiens a fait incidemment remarquer que les Canadiens ne permettaient pas aux hommes 'd’Etat de la métropole (pour qui nous avions cependant le plus grand respect et la plus profonde admiration), d’intervenir dans nos affaires domestiques, ils ont pensé que nous prêchions la révolution. Ils croyaient que les hommes d’Etat de la Grande-Bretagne géraient nos affaires. Le “Times” de Londres a fait remarquer que l’assemblée aurait eu son utilité, ne fut-ce que pour faire voir à l’univers, par une démonstration effective ce qu’est réellement l’Empire britannique. Les représentants des Nations croyaient qu’un empire ne pouvait exister si les diverses parties qui le composaient avaient le droit de s’exprimer librement. Us oubliaient que c’est précisément pour cela que l’Empire britannique existe, et que sans cette liberté, il n’existerait pas. Us n’avaient pas compris que les colonies autonomes ne sont plus de simples colonies, mais des états souverains qui se gouvernent euxmêmes sous un souverain commun, et sur un pied d’égalité avec la mère-patrie. Je suis sûr que les autres délégués présents à l’assemblée ratifieront mes conclusions, je veux dire que le Canada jouit d’un© grande liberté, d’une indépendance plus réelle, d’une influence beaucoup plus puissante, comme l’un des états du commonwealth britannique, qu’il ne pourrait avoir s’il était indépendant et hors de l’empire.

Tout en réclamant la liberté la plus complète pour les parties individuelles de l’empire, nous ne devons pas fermer les yeux sur l’importance du soutien de l’unité impériale. L’un est aussi important que l’autre”.

M. Rowell explique ensuite l’entrée de l’Autriche et de la Bulgarie qui a une plus grande portée que le simple fait de leur admission le comporte: elle est un pas dans la réconciliation de l’Europe.

M. Rowell termine enfin en définissant la position des Etats-Unis, ainsi que celle des différents dominions qui font partie de l’Empire britannique. Il fait remarquer que les Etats-Unis ne sont entrés dans la guerre que trente mois après sa déclaration.

Les circonstances de la situation au moment où j 'écris, le 15 juillet 1926, amènent les gens bien pensants à réfléchir sur le conflit entre M. Meighen et M. King, au sujet du refus de Son Exellence le Gouverneur Général à l’hon. M. King de dissoudre les Chambres, et d’accorder ce privilège à M. Meighen après sa défaite.

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