‹ Un Tribut à la race acadienneChapitre 85 sur 158 · UNE VACANCE AU SENAT · texte numérisé non relu

UNE VACANCE AU SENAT

Les choses marchaient bien durant la session. Le nouveau premier ministre et ses collègues dans le Cabinet me traitaient, il me semblait, avec plus d’égards que jamais. Si, pour une raison ou pour une autre, probablement plus a cause de ma nationalité que pour toute autre raison, ils avaient refuse de m’ouvrir la porte du conseil de la nation, leur sympathie semblait se verser sur ma tête plus chaleureuse que jamais. Le premier ministre ne me rencontrait jamais sans me sourire agréablement et me donner une bonne parole. Ce refus d’un portefeuille ne m’avait nullement affecté. D’a-

bord, je n’avais jamais espéré que ce rêve se réaliserait. Du temps de Sir Wilfrid Laurier» la chose était pour ainsi dire impossible au point de vue politique. Lui, Sir Wilfrid, français-catholique, nommer un ministre français dans une province anglaise, alors qu’il y avait des députés anglais de grands talents et de grand mérite, c’eût été assez pour soulever les préjugés dans les provinces de l’Ouest, et même dans toute la partie anglaise du Nouveau-Brunswick. Dans ce temps, sur cinq libéraux et six conservateurs, j 'étais le doyen des députés depuis de longues années. Mon dévouement, l’efficacité de mon travail, les services que j’avais rendus tant au dedans comme au dehors de la Chambre, étaient justement appréciés de tous, des conservateurs aussi bien que des libéraux. Notre parti se composait alors de trois Acadiens : M. Pius Michaud» M. A. T. Léger et moi, et d’un anglais catholique, l’hon. J. Morrissy, nouvel arrivé, et l’hon. A. B. Copp, député anglais depuis 1916 et qui avait passé plusieurs années à la Législature de la province pour le grand comté de Westmoreland. Alors, si on m’eût préféré à un député anglais, cela eut suffi pour créer un sentiment d’antagonisme dans tous les comtés anglais et l’on m’aurait rendu responsable de cette perte. Dans l’intérêt du moment, M. Copp devait être appelé au conseil et non moi. Nul ne le comprenait mieux que moi peut-être. Mais j’avais cru de mon devoir d’attirer l’attention sur la cause de la minorité française et catholique dans le Nouveau-Brunswick et des autres Provinces Maritimes. Et si je n’en ai pas profité moimême, la race française a eu des privilèges plus grands qu’on ne le croit. Un autre probablement viendra après moi, dans des circonstances toutes différentes qui, non seulement justifieront leurs droits et mes démarches d’alors» mais en imposeront au parti sur la nécessité de nommer un Acadien pour représenter notre province dans le conseil de la nation canadienne.

Comme je viens de le dire, à cette vingt-quatrième session de mon règne dans le comté de Gloucester, je recevais plus de sympathie et d’appréciation de mes services que jamais.

Même les progressistes de l’Ouest, tout nouveaux qu’ils étaient à la Chambre, me témoignaient leur amitié. Plusieurs me connaissaient personnellement, m’ayant rencontré dans mes différentes visites dans l’Ouest, et tous étaient parmi les meilleurs amis de mes deux fils de la Saskatchewan et de l’Alberta. Notre rencontre était toujours vraiment fraternelle.

Je ne m’étais jamais senti si à l’aise et si bien chez moi à la Chambre des Communes. Je me plaisais souvent à intercéder auprès de mes amis progressistes afin d’obtenir leur coopération dans certaines mesures qui ne les concernaient aucunement, mais qui étaient cependant dans l’intérêt général du pays, et mon succès fut bien visible en plus d’une occasion.

Certains bruits couraient dans les couloirs des Communes, aussi bien que dans les petits villages du pays. On me disait souvent: “Vous remplirez la prochaine vacance française au Sénat.” Quant à moi, l’expérience m’avait appris à ne pas compter sur le trépas

d un voisin pour obtenir sa fortune. Ces choses-là sont laissées au soin de la Providence, qui n’écoute pas les ambitions humaines.

Au Nouveau-Brunswick, nous avions droit à trois sénateurs acadiens.

Le temps passait bien agréablement pour moi. J’étais occupé au comité spécial du rétablissement des soldats et le temps semblait s’écouler rapidement. Nous siégions presque tous les jours et nos séances duraient de longues heures.

Page 1