‹ Un Tribut à la race acadienneChapitre 86 sur 158 · LE SENATEUR THOMPSON · texte numérisé non relu

LE SENATEUR THOMPSON

Vers le 20 mars» nous apprîmes avec peine que le Sénateur Thompson était frappé d’une maladie très grave.

Je connaissais bien le Sénateur Thompson, homme robuste jusqu’à ce jour, et je ne pouvais croire qu’aucun danger le menaçait. Je ne pensai même pas à une vacance possible au Sénat. A notre grande surprise, le jeudi matin 27 avril, nous apprîmes sa mort.

Aussitôt les noms commencèrent à circuler de bouche en bouche comme le successeur probable du Sénateur Thompson. On nommais M. Pius Michaud, député de Madawaska-Restigouche, l’hon. M. Pugsley, alors Lieutenant-Gouverneur du Nouveau-Brunswick. Mais c’était, je dois le dire, ne serait-ce que pour reconnaître l’amitié de mes amis, le nom de Turgeon qui avait le plus de sympathie, à un tel point que le deuxième jour le député du comté de Gloucester ralliait tous les suffrages.

Pendant ces jours, je ne voulus même pas essayer de voir le premier ministre» ni l’hon. M. Copp, ministre représentant notre province, au moins avant que les restes du regretté Sénateur Thompson eurent laissé la capitale pour sa résidence à Frédéricton, ce qui fut fait le lendemain matin.

A la séance de l’après-midi, je dis à notre ministre, l’hon. M. Copp, que je comptais sur ma nomination à ce poste vacant, et que je pouvais assurer une élection par acclamation à mon successeur aux Communes.

La seule question que me posa M. Copp fut celle-ci:

— “Désirez-vous cette nomination immédiatement?”

— “Ce n’est pas absolument nécessaire, lui répondis-je, pourvu que mon titre à cette position soit reconnu, je préférerais même attendre à la fin de la session. ’ ’

— “C’est bien, dit-il, je pense que tout ira bien.”

Il me fallait voir aussi le premier ministre, et le soir» à la clôture de la séance, vers les onze heures, j’entrai à son bureau et je lui fis demander par son secrétaire particulier que je désirais le voir un instant. Il recevait en ce moment-là un personnage distingué de Londres, Angleterre, dont j’oublie le nom, qui devait s’embarquer peu de temps après pour l’Ouest. Il vint à ma rencontre et me dit

«il

avec empressement: “This gentleman has to leave for the West in a few moments, I shall only see y ou tomorrow”, et avec son bon sourire si agréable, il ajouta: “Don’t worry”. Je compris ce qu’il voulait dire et que tout allait bien.

De retour à la maison, je trouvai ma femme dont le regard interrogateur fixé sur le mien disait clairement: “What is the news?” “Très bonne”, répondis-je, et je lui fis le récit des événements du jour. Sans avoir d’espérance certaine» elle croyait tout de même fermement que tout allait on ne peut mieux.

Le lendemain, rentrant à la Chambre, je rencontrai le premier ministre qui me dit: “I am just leaving for Montreal, and glad to meet you before. I believe you understood me very well last night when I told you: Don’t worry. I wish to say that you are my candidate for this vacant position. Of course, I can not appoint you alone without Consulting my colleagues, but be sure that you are my candidate and no one else will be.”

Je le remerciai chaleureusement et lui promis d’attendre la décision avec confiance.

Avec tout cela, la session suivait son cours. Bien des mesures, de grande et de moindre importance y furent passées. Occupé comme je l’étais du rétablissement civil des soldats, mon temps devait surtout être consacré à leurs intérêts et ensuite au tarif économique du pays, en vue d’un plus grand développement de nos ressources, et de trouver les meilleurs marchés possibles pour les produits de la ferme, de la forêt, de la pêche et des mines canadiennes.

C’était donc avec une certaine impatience que j’attendais le discours du budget par l’hon. W. S. Fielding, le ministre vétéran des. Finances du règne de Sir Wilfrid Laurier. Sa réputation était bien établie depuis un quart de siècle. Ses principes économiques appliqués durant quinze années avaient donné au Canada quinze années de prospérité. Cette prospérité avait commencé à décliner dès la première année de l’administration conservatrice. Il y avait bien eu une certaine prospérité pendant la guerre» mais ce n’était pas une prospérité naturelle, elle était au contraire attristée par le départ de nos jeunes gens pour les champs de batailles, par leurs souffrances et leurs sacrifices pour la bonne cause, il est vrai, mais tout cela n’en était pas moins triste.

L’hon. M. Fielding avait une tâche bien difficile à remplir. Le pays était grevé de dettes, les marchés étrangers étaient pauvres et affaiblis, excepté le marché américain, qui venait de nous être fermé par l’arrivée au pouvoir du parti républicain, parti de haut tarif

et de protection qui sut profiter du refus de la réciprocité, mesure tenue en offre constante pendant 10 ans, et constamment refusée par le parti conservateur du Canada.

L hon. M. Fielding devait soumettre deux réflexions au peuple et au Parlement en cette occasion.

La première avait trait à la nécessité de l’économie intense et véritable,. 11 mettait les députés sur leur garde et les prévenait de ne pa,s s attendre à l’exécution de travaux dans leurs comtés respectifs, à 1 exception de certains travaux de nécessité urgente.

La seconde était que, en dépit de toute économie; il faudrait encoie s en tenir aux impôts. “L’obligation de relever les impôts n est jamais agréable, dit-il, il n’en est pas moins vrai que malgré toutes nos économies, le pays n’aura pas les ressourcess nécessaires pour faire face à ses engagements.’’

Il lit ensuite l’exposé du revenu et des dépenses du pays avec sa lucidité ordinaire. Je ne citerai pas ici les chiffres dont l’énormité est si bien connue. La dette publique avait encore été augmentée de cent millions de dollars et plus par l’achat des chemins de fer Canadien-Nord et Grand-Tronc. Au cours de l’année, le gouvernement avait négocié quatre emprunts. Trois de ces emprunts avaient été lancés au nom des compagnies de chemins de fer et le quatrième directement au nom du gouvernement. Les trois premiers emprunts étaient garantis par le gouvernement. M. Fielding expliqua aussi notre dette avec l’Angleterre. Au commencement de la guerre le gouvernement canadien avait conclu avec celui de l’Angleterre une entente d’après laquelle celui-ci prêtait au premier l’argent destiné au paiement de nos soldats en Angleterre et en France. Cela se continua pendant un temps considérable et bientôt nous devions un montant énorme au gouvernement impérial. Au 31 décembre 1915, cette dette atteignait le chiffre de 141 millions de dollars. A cette date, l’Angleterre décida d’acheter au Canada des munitions et des produits de toute nature et il convint avec les autorités fédérales canadiennes de faire des emprunts du Canada qu’il rembourserait lui-même. Cette convention modifia bientôt les choses et, le 31 avril 1919, le gouvernement britannique nous devait l’énorme montant de $333,000,000. Et, au 31 mars 1922, la Grande-Bretagne nous devait encore $117-859,630. M. Fielding annonça que le gouvernement britannique avait conclu une entente par laquelle ce montant serait acquitté par versements mensuels de $5,000.000.

Il fit connaître ensuite l’état de notre commerce et fit ressortir le fléchissement qui s’était manffesté depuis un an. Comparée à celle de 1921, la valeur de nos importations du Royaume-Uni était tombée de 213 à 117 millions de dollars et celle de nos importations des Etats-Unis, de 856 à 516 millions de dollars.

Nos exportations au Royaume-Uni faisaient meilleure figure, le montant de leur valeur avait été pour 1922 de 299 millions et pour 1921 de 312 millions de dollars. Nos exportations aux Etats-Unis avaient diminué, elles étaient en 1922 de 293 millions au lieu de 542 millions l’année précédente.

L’hon. M. Fielding avait essayé de négocier avec l’Australie en vue 'd’obtenir un traité de réciprocité, demandant au gouvernement australien de donner au Canada la préférence dont jouissait le Royaume-Uni et disant que le Canada lui donnerait en retour les avantages de notre préférence. La proposition devait être acceptée plus tard et au moment où j’écris, le Canada jouit de l’avantage immense d’un traité avec l’Australie dont profitent surtout la pulpe et le papier. C’est le Canada et principalement la Colombie-Anglaise qui bénificient de ce marché.

La Chambre avait déjà ratifié un traité avec la France et les négociations actuelles laissent espérer que nous pourrons avant longtemps faire revivre l’ancien traité français.

Le Ministre des Finances en arriva à la révision du tarif et annonça que cette révision pouvait se diviser en deux parties.

La première se rapportant à la révision dans un sens de réduction des droits de douane. “Si cette réduction doit avoir lieu, dit-il, c’est probablement le sujet le plus intéressant pour ceux qui la désirent comme pour ceux qui n’en veulent pas’’.

L’autre partie avait trait à des remaniements d’un autre genre suscités par les besoins de diverses industries, besoins réels ou imaginaires.

Pour mieux faire comprendre la ligne de conduite qu’il voulait suivre, M. Fielding cita une résolution qu’il avait présentée à la Chambre l’année précédente. Je tiens à la citer ici, car elle fera facilement comprendre aux lecteurs les principes qui devaient guider le parti libéral sur cette question de tarif :

“Que la Chambre tout en reconnaissant que les besoins financiers du Canada exigent le maintien d’un tarif douanier, ne saurait agréer les déclarations du gouvernement dans ce sens que le tarif doit s’étayer sur le principe de la protection, car le tarif est un impôt et la législation doit avoir pour objet d’alléger cet impôt dans la mesure du possible.

“Que la politique financière du Canada devrait viser à l’encouragement des industries appuyées sur les richesses naturelles du pays et dont l’exploitation pourrait — comme on pouvait raisonnablement le prévoir — développer des entreprises et leur permettre un succès durable.

“Qu’on devrait apporter au tarif douanier les changements susceptibles de diminuer le coût de la vie et le coût des instruments producteurs qu’exigent la mise en valeur efficace des ressources naturelles du Dominion.

“La Chambre tout en gardant bien en vue cet objectif doit reconnaître que toute révision tarifaire doit tenir compte des conditions actuelles de l’industrie et accomplir les changements de façon à troubler les affaires le moins possible”.

Cette proposition se déclarait en faveur d’un abaissement des droits* mais que cet abaissement devait se faire d’une manière prudente et de façon à ne pas troubler le commerce.

Dans les circonstances, la prudence était certainement nécessaire. Sauf sur un point où il y avait augmentation du droit dans un but purement fiscal, tous les changements effectués se traduisaient en réduction de tarif des douanes. M. Fielding parla aussi 'du tarif préférentiel anglais qu’il augmenta encore sur plusieurs articles de nécessité et d’importance.

Il parla longuement de notre commerce avec les Etats-Unis. Il j. appela son oeuvre et ses négociations pour obtenir un commerce mutuel avec les Etats-Unis. Depuis longtemps le Canada se plaignait de la manière dont il était traité par les gouvernements des Etats- Unis. Après de longs pourparlers, les choses s’étaient un peu améliorées. Le gouvernement américain avait envoyé des représentants à Ottawa pour rouvrir les négociations et essayer d’en venir à une entente. Il est résulté de ces négociations, dit M. Fielding, une convention assez large. Ce n’était pas un traité dans le vrai sens du mot, mais plutôt une convention générale qui avait eu lieu en 1911, et nous avions perdu alors une splendide occasion.

“There is a tide in the affairs of men “Which taken at the flood leads on to fortune”.

Le moment de profiter des bonnes dispositions des Américains s’était présenté en 1910-1911 mais les électeurs canadiens l’avaient laissé passer. M. Fielding rappela les conventions tenues et les résultats obtenus par le Canada. Les résultats commerciaux auraient procuré la prospérité au pays et plus directement aux Provinces des Prairies et aux Provinces Maritimes et les manufacturiers de l’Ontario et de Montréal auraient bénéficié de cette prospérité des provinces éloignées qui auraient eu en mains le pouvoir d’acheter et de payer.

Je l’ai dit bien des fois, le pays regrettera toujours une telle erreur.

En arrivant au pouvoir, M. Fielding rappela son traité de réciprocité et il ne fut pas lent, malgré les circonstances adverses, à offrir des relations fraternelles à la République américaine. L’offre n’a pas encore été acceptée, mais ce geste n’en était pas moins un acte de diplomatie et de patriotisme. Le temps viendra où on donnera plus de crédit à M. Fielding et au gouvernement libéral pour cette offre qu’on ne leur en a donné dans le moment même. C’était la plus sincère expression des principes économiques du parti libéral.

Cette offre augmente encore aujourd’hui le prestige de ce grand financier canadien.

Voici maintenant les explications que M. Fielding donna à ce sujet en 1922. Je cite ses paroles tirées du Hansard du 23 mai 1921, page 2131 :

“Mais le peuple des Etats-Unis crut sage de remplacer les démocrates par les républicains, et depuis leur retour au pouvoir, les républicains ont adopté ce qu’on appelle “la Loi d’urgence Fordney” qui porte sur tous les produits agricoles. Cette loi fait indiscutablement beaucoup de tort au Canada, et surtout aux Provinces de

l’Ouest. Il n’y a pas le moindre doute, reconnaissons-le franchement, que les relations commerciales qui s’étaient développées entre les deux pays ont été sérieusement compromises par la loi d’urgence Pordney et que certains commerces de l’Ouest particulièrement celui du bétail en ont beaucoup souffert. Il en est de même pour ceux de l’Est. De plus, il y a à Washington un autre bill du tarif adopté par la Chambre 'des députés et dont le Sénat va s’occuper, qui se propose de renchérir sur le Bill Fordney en augmentant, je crois, tous les droits fixés par ce bill et en établissant une liste de droits très élevés. Nous n’avons pas le droit de nous plaindre. C’est l’affaire de nos voisins. Mais s’ils prennent cette attitude ils ne peuvent pas s’attendre à ce que le Canada se montre disposé à traiter aussi largement avec eux que s’il en était autrement. Si nos amis américains cherchent à se convaincre qu’on peut toujours vendre sans jamais acheter, nous ne pouvons que regretter leur erreur, et nous le regrettons d’autant plus qu’en persistant dans cette politique ils nous obligent à modifier notre attitude à leur égard.

“J’ai eu l’occasion de discuter cette question à Washington et de dire aux principaux membres du Congrès que le Canada, nonobstant les événements 'de 1911, était prêt à reprendre les négociations. Nous étions heureux d’avoir déjà reçu une proposition bienveillante. Nous regrettions les divergences qui en étaient résultées au Canada. Mais nous croyions qu’il n’y avait pas à revenir sur le passé. Nous croyions que le peuple canadien était prêt aujourd’hui, en tout cas, à négocier une entente qui nous donnât quelque chose de semblable à la convention de 1911. Nous avions cru que cette démarche améliorerait nos relations, non pas que nous croyons dépendre des Etats-Unis, et encore moins que les Etats-Unis admettraient que nous dépendions d’eux. Chaque pays peut prospérer indépendamment l’un de l’autre, mais nous avons cru que les deux prospéreraient davantage et leurs relations réciproques seraient meilleures et comme elles devraient l’être entre bons voisins. Un américain distingué qui fut intimement mêlé lui-même au mouvement réciprocitaire de 1911 a dit, il y a quelques mois, que si la réciprocité doit un jour revivre, l’initiative doit venir du Canada, parce que l’on ne devait pas s’attendre à ce que les Etats-Unis fassent le premier pas après avoir essuyé le refus d’une première offre bienveillante. La remarque était juste. Nous avons pris l’initiative et nous avons informé le gouvernement des Etats- Unis, de la manière que je viens de décrire, c’est-à-dire que nous étions prêts à rouvrir les négociations avec le désir d’en venir à une entente équitable. Il reste à savoir ce qui résulterait 'de ces démarches. Pour le moment, si nos voisins américains ne sont pas disposés à s’entendre avec nous avec le même esprit de générosité qu’en 1910 et en 1911, s’ils croient nécessaire d’adopter le tarif élevé actuellement soumis au Congrès, et qui deviendra probablement loi, ils admettront certainement qu’ils ne peuvent espérer que nous leur fassions des concessions. Nous nous proposons donc d’en rester là pour le moment et d’attendre le cours des événements à Washington.”

Les diminutions sur le tarif furent surtout sur les articles importés de l’Angleterre, augmentant la préférence sur quelques-uns et faisant disparaître tout tarif sur d’autres articles de plus grande nécessité.

M. Fielding ne pouvait accorder de préférence britannique sur les articles aratoires, car nous n’importons pas ces instruments de 1 Angleterre, mais bien des Etats-Unis. La diminution sur les articles importés des Etats-Unis en était une de tarif général. Elle n’était pas forte, mais elle s’appliquait à tous les instruments de chaque industrie. Elle s’appliquait à tous les instruments aratoires, de pêche et de mines. Cinq pour 100 sur chacun des articles, de sorte que, après tout, la réduction totale formait un chiffre assez élevé pour soulager le fermier, le pêcheur et le mineur.

Pour celui qui voulait prendre en considération les circonstances dans lesquelles les différentes industries se trouvaient, ainsi que l’état d’esprit des manufacturiers, le tarif donnait bien à peu près autant qu’il pouvait le faire dès l’arrivée au pouvoir du parti libéral. La baisse opérée favorisait considérablement le consommateur sans faire tort à l’industriel.

J’ai tout pris en considération et sans exagérer son mérite direct je pense que le tout mérite mon appréciation et mes éloges, surtout l’offre de réciprocité aux Etats-Unis.

Le débat sur le budget fut remis du mardi au vendredi suivant, le 26 mai, à la demande de Sir Henry Drayton. Avant l’ajournement du soir, notre whip des Provinces Maritimes me demanda de parler sur le budget le vendredi suivant. J’accédai à sa demande. M. Robb suivit Sir Henry Drayton. Son discours fut bref, mais plein d’excellentes idées. M. Robb est un homme d’affaires d’expérience considérable dont il fait profiter le pays.

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