‹ Un Tribut à la race acadienneChapitre 87 sur 158 · MON DISCOURS— BUDGET · texte numérisé non relu

MON DISCOURS— BUDGET

Il était cinq heures et demie lorsque je pris la parole, après M. Woods, député progressiste de Dufferin, Ontario.

Dès mes premières paroles, j 'exprimai au Ministre 'des Finances ma sincère appréciation des services rendus au cours de sa longue carrière. Je le félicitai de son discours. Je rappelai le fait que quand le Ministre des Finances avait accepté ce portefeuille, en 1896, dans le Cabinet libéral, il avait trouvé les finances du pays dans le même état de délabrement, mais que grâce à son talent d’initiative, dès que son parti avait été au pouvoir, il avait su faire du Canada un des pays les plus prospères 'du monde. Je tenais à m’exprimer fortement en le félicitant dans l’espoir de créer une certaine impression sur la députation aussi bien que sur le pays.

Cette prospérité, commencée en 1897, avait toujours été en augmentant et toutes les catégories de salariés en avaient profité.

Je désire citer un passage de ce discours, qui m’a valu, dans le temps les félicitations de plusieurs de mes collègues, progressistes aussi bien que libéraux.

“ . L’autre jour quand il prononça son discours, je compris

qu’avec sa manière d’envisager l’avenir, nous pouvions nous préparer à jouir d’un degré de prospérité rappelant l’état 'de choses qui existait sous l’ancien régime du parti libéral.

“Quand les effets de la guerre seront moins accablants, je suis persuadé que la situation sera telle que chacun de nous, ceux qui ont été au front comme ceux qui ont contribué à l’entretien de nos soldats, devront rendre l’hommage qu’il mérite au vétéran financier du Canada, notre Ministre actuel des Finances. . . .11 est évident que l’exposé budgétaire présenté mardi dernier n’a pas tout à fait l’approbation des députés qui siègent à gauche du président de la Chambre. Dans la situation actuelle, il est impossible de créer la prospérité en quelques jours. Si je ne tenais compte que de mes penchants, ce n’est pas un budget de ce genre que je voudrais avoir, mais cependant nous y trouvons bien la sagesse du Ministre des Finances. Nous voyons qu’il a bien compris l’état de choses existant au Canada et dans le monde entier, et je suis convaincu que lorsque les perturbations d’après-guerre auront disparu, nous reviendrons à cette prospérité dont nous avons joui au cours des années passées.

“A mon avis, cependant, quand un Ministre des Finances, quel qu’il soit, prépare son budget, présente l’état des conditions économiques sur lesquelles le pays doit être administré, il doit toujourstourner ses regards vers le phare du libre-échange, seule lumière qui puisse guider le vaisseau de l’Etat à travers le chenal tortueux et le long des côtes dangereuses jusqu’au port de la prospérité. Cependant, le Ministre des Finances a incorporé dans son budget toutes les mesures que, d’après ses vues et étant donnée la situation critique du pays, nous pourrions raisonnablement attendre. Toutes les modifications qu’il a apportées au tarif ont été en vue de le baisser, selon les principes que je chéris et qui seront à l’avantage du Canada et du monde entier. Si nous ne pouvons jouir immédiatement de cette prospérité qui fut la nôtre à l’époque où M. Fielding était Ministre des Finances dans le Cabinet Laurier, c’est seulement parce que la situation s’est modifiée dans l’univers et que les aspirations des peuples ont changé.

“En 1911, alors que l’hon. M. Fielding proposait une mesure, destinée à apporter au peuple canadien plus de prospérité et de bonheur, il n’a pas été accusé par ses adversaires d’avoir mal administré les affaires du pays au cours 'des quinze années précédentes, mais on lui a dit “que le mieux était l’ennemi du bien”, que notre prospérité avait été si grande qu’il serait dangereux d’en chercher davantage. A cause de circonstances que je ne voulais pas évoquer, pénibles pour une grande partie du pays, la majorité du peuple canadien a rejeté le pacte de réciprocité proposé par le gouvernement libéral de l’époque et accepté par le gouvernement américain sous for-

me de loi insérée dans les statuts. Nous avons immédiatement constaté le déclin du commerce et de l’industrie au Canada, alors que partout,. les autres pays ont passé de la prospérité à la ruine. Aujourd hui nous constatons que les Etats-Unis nous ont tourné le dos et refusent de mettre en vigueur le pacte de 1911. Mais d’après ce que je sais de la situation du pays et en regardant vers l’avenir, je dis qu il était tout a l'honneur de notre Ministre des Finances, quand il a accepté ce portefeuille, d’être retourné à Washington et, malgré les difficultés, d’avoir offert au président des Etats-Unis le moyen de reprenne un arrangement mutuel et de ressusciter le pacte de 1911, ou quelque chose d’équivalent dans la situation actuelle.

“Faut-il conclure que cette démarche, n’ayant pas été immédiatement suivie de résultats heureux, tout soit perdu pour le Canada? Notre Ministre des Finances aura droit à la reconnaissance du pays, quoiqu’il arrive plus tard, et il ne faut jamais pendre de vue la perspective de meilleures relations commerciales entre les Etats-Unis et le Canada.’’

Puis, je citai ensuite une déclaration du comité exécutif de l’association des banquiers américains, adressée la veille même du discours de l’hon. M. Fielding au peuple canadien, qui justifiait sa démarche faite il y avait trois ou quatre mois. Elle se lisait comme suit :

“Nous sommes en faveur d’une communauté d’intérêts plus étroite avec le Canada, notre grand voisin. Nos deux pays constituent l’union géographique des peuples de langue anglaise. Il existe entre eux une unité naturelle de vues, unité de conceptions politiques et une unité d’intérêts commerciaux que la ligne frontière devrait mettre en évidence plutôt que de les masquer. Nous parlons au nom de la finance américaine, du commerce américain et de la bonne entente entre les deux pays.”

A part les multiples réductions du tarif sur un grand nombre d’objets de nécessité, il y avait une diminution des droits de $9.00 à $2.40 par gallon sur l’alcool utilisé pour des fins de médecine et de chirurgie.

On peut facilement se faire une idée du bénéfice apporté au peuple, et dans les hôpitaux, tant civils que militaires, des différentes provinces du Canada.

Quant à la taxe de vente proposée par le Ministre des Finances, j’admettais qu’un certain nombre de fermiers seraient mécontents 'de cette taxe supplémentaire, mais la nécessité de cet impôt provenait des frais énormes occasionnés par la guerre au Canada. Cet impôt pèserait également sur toutes les classes de notre population, mais il ne fallait pas oublier que si la victoire n’avait pas couronné les efforts des Alliés, nous serions aujourd’hui les esclaves de l’Allemagne au lieu d’être d’heureux sujets britanniques, et que pour ce privilège nous devons supporter de bon coeur notre part du lourd fardeau des impôts qui sont nécessaires.

J’attirai' aussi avec plaisir l’attention de la Chambre sur le fait que le programme des fermiers-unis renfermait un article qui préco-

nisait l’imposition d’une taxe sur la valeur foncière. Je me déclarai encore une fois en faveur de ce mode d’impôt, cependant j’avouais avec regret que j’avais été le seul représentant du peuple, jusqu’à ■ce jour, à le préconiser au Parlement du Canada, au cours des trois ou quatre dernières années. Il est vrai que le peuple n’était pas suffisamment renseigné sur cette mesure. Cependant, après avoir étudié cette question depuis plusieurs années, j’étais convaincu que le pays en retirerait des avantages inappréciables.

Lors même que nous nous bornerions à inaugurer ce système à titre de taxe spéciale afin de diminuer et d’acquitter notre dette nationale de guerre, nous sauverions une partie des intérêts que nous sommes obligés de payer chaque année, payant ainsi le montant de notre dette à tous les vingt ans.

J’exprimai au Ministre des Finances ma satisfaction de l’appel qu’il avait fait en terminant son discours sur le budget, pour le rétablissement de l’unité et de l’harmonie entre le capital et le travail.

Je déclarai que les principes humanitaires qui doivent guider le travail et le capital ont été si bien définis par notre Premier Ministre dans son livre “Industry and Humanity” que je ne voulais rien ajouter. C’est un admirable exposé de ces principes et l’on devrait trouver ce livre dans toutes les maisons canadiennes et lui donner la plus grande publicité. Il devrait être lu non seulement par tous les ouvriers et les capitalistes, mais par tout le monde, parce que les principes qu’il renferme sont si bien énoncés qu’ils sont facilement compris, même par les intelligences les plus ordinaires. Si de part et d’autres ces principes étaient observés, on aurait vite créé un monde nouveau, heureux et prospère.

Il y avait encore deux questions que je désirais discuter: la question des chemins de fer et l’immigration, qui vont de pair pour le moment dans le pays.

“Nous avons besoin d’immigrants et nous avons besoin de chemins de fer pour aider à l’immigration. Nous devons bien choisir les immigrants qui coloniseront nos fermes, nous ne devons pas grossir les rangs des ouvriers des villes tant que les conditions ne seront pas devenues normales, parce qu’une immigration de ce genre ne ferait qu’aggraver le chômage.

“Nos chemins de fer sont 'dans une situation grave, parce que leur exploitation a produit des déficits. Il faut espérer que l’on parviendra à les diminuer d’une façon sensible. J’ai toujours été d’avis qu’un certain parcours des voies ferrées devait être exploité par le gouvernement, ne serait-ce que pour créer l’ambition entre les lignes publiques et les lignes particulières, afin que les contribuables ne soient pas opprimés par des tarifs exorbitants que leur imposent les compagnies particulières. Le gouvernement a décidé d’accorder à l’étatisme du réseau national une épreuve des plus loyales. Ai'dons-le sérieusement et honnêtement, ou ne faisons rien du tout. Si nous pouvons obtenir le succès de la nationalisation et améliorer le sort du Canada, nous aurons certainement bien mérité.”

J’avais bonne confiance dans le nouveau ministre des chemins de fer, l’hon. M. Kennedy, et je savais qu’il avait mis toute son âme dans cette entreprise pour le bien de son pays, et il devait être capable de trouver des hommes d’une haute intelligence qui lui aideront à résoudre ce problème de transport, celui qui est la clef de la prospérité du pays. Je déplorai la politique des conservateurs qui avait privé le pays des bénéfices de la construction du Transcontinental et qui avait été la< cause que 65 à 70 pour 100 de notre grain de l’Ouest s’était acheminé de Port-Arthur vers les ports américains, quand les chemins de fer canadiens auraient pu le transporter à Québec, Saint- Jean et Halifax.

On répétait toujours que l’étatisation des chemins de fer avait été suivi de faillite en Europe aussi bien qu’en Australie et partout ailleurs. J’expliquai qu’il y avait plusieurs raisons à cela. Ainsi en Allemagne, les chemins de fer avaient toujours été sous la juridiction «des autorités militaires. En temps de paix, ils étaient obligés de transporter les troupes d’un endroit à l’autre, sans parler des montagnes de munitions, et tous les articles qu’ils transportaient n’avaient aucune valeur commerciale. Ils ne comprenaient aucun des produits de l’industrie et par conséquent on ne pouvait s’attendre à en retirer des profits. Il en avait été de même en France. Dans certaines parties du pays, les chemins de fer étaient au service de la milice d’abord et «du public ensuite. On dit aussi qu’aux Etats-Unis on avait essayé le régime d’exploitation par l’Etat, sans succès, il est vrai, Mais, c’est durant les hostilités que les Etats-Unis se sont approprié les voies ferrées, parce que les compagnies privées ne pouvaient supporter le fardeau qui avait augmenté à cette époque. Le gouvernement américain était bien décidé d’obtenir le succès de sa participation à la guerre, et c’était dans ce but qu’il avait acquis les chemins de fer donnant toute préférence au service militaire, le transport des troupes d’aller et de retour et le transport des munitions et 'des provisions, au service public, sur une si grande étendue de territoire.

L’Australie, elle aussi, a subi un échec dans sa nationalisation des voies ferrées, qui étaient de vrais chemins de colonisation. Je rappelai à la Chambre que la situation en Australie ressemblait à celle de l’Intercolonial au temps de la Confédération, dont j’avais plus d’une fois parlé en Chambre; je parlai du motif de sa construction, c’est-à-dire la formation du pacte de la Confédération, et le don à tout le Canada des ports d’hiver des Provinces Maritimes, sans lesquels le Canada ne pouvait obtenir son indépendance de la République voisine.

L’exploitation des chemins de fer par l’Etat veut dire qu’ils peuvent faire tous leurs frais mais non nécessairement des profits. Pour que les compagnies particulières aient «du succès, il leur faut non seulement gagner leurs frais d’exploitation, mais aussi faire des profits suffisants pour payer des dividendes aux actionnaires. Avec le régime de l’étatisme, nous épargnons aux contribuables ces dividendes

qui au lieu d’être versés entre les mains des particuliers, retournent aux chemins de fer, de sorte que ceux-ci peuvent être exploités avec une plus grande efficacité pour le bien public en général.

Le nouveau Ministre des Chemins de fer (M. Kennedy) avait décidé de diviser les chemins de fer en trois sections. Je pris plaisir à rappeler à la Chambre que depuis plusieurs années j 'avais insisté auprès du Ministre des Chemins de fer sur la nécessité de diviser en trois le réseau national, avec les quartiers-généraux à Moncton, à Montréal et à Winnipeg. Je l’avais encore demandé à la dernière session (1921), mais le Ministre, l’hon. M. Reid, n’y avait porté aucune attention.

En terminant, je souhaitai au Ministre des Chemins de fer le meilleur succès possible dans son administration de nos réseaux nationaux et je répétai que j’avais toujours été d’avis que l’administration de l’Intercolonial fût sous le contrôle du gouvernement, et je demandais à la génération d’aujourd’hui, aussi bien qu’à celle de l’avenir, de tenir compte de mes paroles: que si malheureusement il fallait, en fin 'de compte, remettre le Grand-Tronc et le Canadien-National à des compagnies particulières, j’espérais que l’Intercolonial, au moins, ne serait jamais vendu.”

Mon discours sur le budget devait être le dernier dans la Chambre des Communes.

Je prends la liberté de dire que je reçus plus que jamais de chaleureuses félicitations de toute la députation. C’est toujours très encourageant pour un député d’être félicité et approuvé, car son discours est toujours un effort personnel pour le bien non seulement de ses commettants, mais du pays en général. Il aime toujours à énoncer des principes pour l’avancement du peuple.

Le premier ministre même, et M. Robb, me donnèrent une chaleureuse poignée de mains. Je me rappelle que M. Caldwell et M. Speakman, tous deux progressistes, traversèrent le parquet de la Chambre pour me serrer la main et me féliciter. Sir Lomer Gouin, Ministre de la Justice, vint s’asseoir à mes côtés, dans la soirée, et m’exprima son appréciation de mon discours. C’était la première fois qu’il m’entendait, il avait été absent lors de mes autres discours de la session. Je me rappelle aussi que M. Lucien Cannon, le lendemain, me félicita aussi. “Un discours, dit-il, prononcé avec toute la vigueur du jeune âge.” Puis il ajouta: “C’est bien votre dernier discours dans cette Chambre. A la prochaine session, vous serez au Sénat.”

De ce moment-là, M. Cannon me saluait toujours avec le titre de Sénateur: “Dites-moi donc, Sénateur”... ou autre chose semblable, à chaque rencontre.

Je dois dire que semblable remarque m’était souvent exprimée par presque toute la députation.

Malgré cela j’admettais toujours la possibilité d’un renvoi de mes chances d’arriver au Sénat à la dernière heure. Je savais qu’il y avait plus d’un tireur de ficelle en faveur d’autres aspirants dans la

province. Je me tenais toujours sur mes gardes, et j’agissais comme si je devais encore plus tard faire appel à mes électeurs de Gloucester.

Le comité spécial du rétablissement civil des soldats absorbait mon temps. Ce n’est que vers la fin de la session que le comité, après avoir entendu un grand nombre de soldats et leurs représentants, put présenter son rapport à la Chambre des Communes.

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