PROROGATION
Enfin, le 22 juin, la prorogation du Parlement eut lieu, présidée par Son Excellence le Gouverneur-Général Lord Byng.
Les députés 'de tous les partis que je rencontrais me félicitaient sur ma nomination au Sénat. Je continuais à essayer de leur faire bien comprendre que je n’étais pas encore nommé, ni assermenté, et que l’on devait toujours s’attendre à des complications, des omissions et des déceptions, tant que la chose ne serait pas définitivement annoncée et confirmée par un arrêté-en-conseil. On me répondait toujours que la chose ne pouvait être changée et que ma nomination était considérée comme certaine.
Une couple de jours avant la prorogation, l’hon. Premier Ministre pénétrant dans la salle d’entrée, à la Chambre des Communes, rencontra un grand nombre 'de députés de la Nouvelle-Ecosse, parmi lesquels je puis nommer MM. Duff, Mclsaac, Carroll, Martel, Kyte, Lovett, Putnam et le Dr Chisholm. En les voyant tous ensemble, le premier ministre leur demanda: “Qui désirez-vous pour futur Sénateur pour le Nouveau-Brunswick?” Il n’y eut qu’une seule voix: “Turgeon, Turgeon. ” Je dois reconnaître que toute la députation •de la Nouvelle-Ecosse, à bien dire, manifesta un grand enthousiasme pour ma nomination au Sénat. Us semblaient tous n’avoir qu’un seul désir en ma faveur et je leur dois une sincère reconnaissance pour leur cordiale sympathie.
Quelques jours avant la prorogation, pendant la soirée, je m’étais rendu chez le premier ministre, afin de m’assurer de la situation avant mon départ. Il m’avait déjà parlé avec certitude et même assuré que l’élection pour mon successeur se ferait aussitôt que possible.
A cette dernière entrevue, je lui fis part d’une partie des rapports de la presse du Nouveau-Brunswick qui désignaient l’hon. M. Pugsley à ma place. Quelques-uns de ces journaux de Saint- Jean me désignaient aussi à la position de Lieutenant-Gouverneur du Nouveau-Brunswick, occupée par M. Pugsley, et dont le terme expirait au mois de février suivant.
Je pense bien que si j ’avais voulu obtenir ce poste si distingué on me l’aurait donné. Mais mon ambition ne portait pas de ce côtélà. Je disais à mes amis que la durée d’un terme de Lieutenant-Gouverneur n’était que de cinq ans, et alors le terme fini on me laisserait sur le chemin, en m’assurant que j’avais eu ma récompense. “Nous vous nommerons pour un deuxième terme,” m ’assurait-on et je leur répondais qu’il était très imprudent de se fier sur des pro-
L’hon. Sénateur E.-Lavan Girroir Nouvelle-Ecosse
messes pour un avenir si éloigné. Les circonstances pouvaient bien changer avant l’expiration du terme. J’avoue que ce poste ne me tentait pas. Je désirais continuer à me rendre utile à mes braves et généreux électeurs, en aidant à mon successeur lorsque la chose serait nécessaire. Au Sénat, je pouvais continuer à étudier les problèmes du pays et donner mon secours et mon appui à la politique que je jugerais la plus avantageuse à mon comté que j’aime tant et pour le Canada en général.
Enfin, lors de cette dernière entrevue, je compris parfaitement que j’étais encore le candidat de l’hon. M. King, comme il me l’avait assuré, et que ma nomination était certaine, à part la possibilité de certaines entraves ou intrigues qui paraissaient tout de même presqu 'impossibles.
L’hon. M. Copp, sans se compromettre, me paraissait bien sincèrement disposé. Dans certaines conversations, alors que d’autres amis nous accompagnaient, il me disait souvent: “Il y aura bientôt une belle position vacante: Lieutenant-Gouverneur du Nouveau-Brunswick”. Je répondais toujours que je n’étais pas habitué à de telles grandeurs.
Enfin, je quittai Ottawa, me fiant à la parole du premier ministre, tout en me tenant prêt à un désappointement possible à la dernière heure.
Dans tous les cas, c’était le coeur content que je quittai Ottawa, emportant le témoignage sincère de la sympathie de mes anciens collègues libéraux et l’assurance qu’ils me donnaient que je possédais tous les titres pour le poste au Sénat.
De telles paroles m’inspiraient des sentiments de gratitude et un nouveau courage et je me faisais fort que dans le cas d’une déception, je redoublerais d’ardeur dans mon travail pour l’avancement du parti libéral aussi bien que des intérêts de mon comté.
Je reçus aussi dans ce temps plusieurs lettres de mes bons et anciens électeurs qui m’exprimaient leurs bons souhaits.
Tous ces témoignages de sympathie, d’appréciation de mon travail me semblaient déjà être une récompense suffisante et mon ambition aurait pu même en être satisfaite, et j’aurais subi la perte de cette nomination sans murmurer.
Je devais arriver dans mon comté pour apprécier à son juste mérite la reconnaissance et la générosité de mes bons amis de Gloucester et pour ainsi dire de tous les Acadiens du Nouveau-Brunswick.
Cependant avant de parler ici de mes Acadiens et de mes dévoués électeurs, je ne puis résister au désir de raconter un incident plaisant qui m’est arrivé sur la route d’Ottawa.
A cette époque de l’année, il est toujours difficile d’obtenir les privilèges nécessaires pour un voyage sur les chemins de fei', de Montréal aux Provinces Maritimes.
Par l’entremise de notre ami, M. Duff, député de Lunenburg, un wagon avait été retenu pour les députés des Provinces Maritimes avec leurs femmes et leurs familles.
Dans ce wagon étaient MM. Duff, Chisholm, Mclsaac, Martel, Carroll et leurs familles, l’hon. John Morrissy, ma femme et moi, et deux ou trois autres.
Au milieu de la veillée, ces bons amis entreprirent de me fêter en improvisant une espèce de concert. Ils chantèrent des chansons écossaises et me présentèrent des adresses auxquelles je dus répondre. Ces adi esses contenaient l'énumération de tous mes titres à ce poste de Sénateur. “Il n’y avait eu, disaient-ils, qu’un seul Turgeon au Parlement et il ne serait jamais remplacé”. C’était bien amusant et en même temps très flatteur pour moi. Inutile de dire que cette soirée se passa agréablement. Les dames applaudissaient aux chants comme aux éloges adressés au député de Gloucester. MM. Collins, Mclsaac et Dufl; avaient tant chanté qu’ils en étaient tout enroués, le lendemain matin. Après le déjeuner tous respirèrent le bon air de Campbellton avec plaisir. Le train s’y arrêta pour une dizaine de minutes.
De retour dans le wagon, nos amis semblaient tous rafraîchis et aussi joyeux que la veille. Encore une heure et ma femme et moi devions quitter nos bons amis de la Nouvelle-Ecosse.
Le chant recommença et le nom de Turgeon était prononcé à tout instant. Une nouvelle adresse me fut lue par MM. Collins et Mclsaac, me faisant d’autres éloges et d’autres souhaits et enfin à l’entrée en gare à Bathurst, ce fuirent des serrements de mains et des adieux tout fraternels. Mais ce n’était pas tout. Comme nous saluions nos amis de Bathurst, à la descente du train, M. Collins Mclsaac, du haut du wagon, recommença un discours aux électeurs de Gloucester faisant l’éloge de leur député.
“Le beau comté de Gloucester, dit-il, a eu de bons représentants. Il avait eu un Anglin, un Kennedy Bums, qui pouvaient être remplacés, mais il y avait depuis longtemps un seul Turgeon, qui ne serait jamais remplacé.”
La foule toujours nombreuse à l’arrivée de ce train s’était approchée et entendant cette adresse, commença à soupçonner que je devais les quitter pour un autre poste.
Tout cela était très gai et même comique, mais en même temps îri?n généreux de la part de mes amis.
Ma femme et moi n’oublierons jamais ces témoignages de sympathies si aimablement exprimés.