LE SENAT
J ai un devoir sacre a remplir aujourd’hui. C’est celui d’exprimer ma reconnaissance inaltérable non seulement à la population de mon comté de Gloucester — anglaise et française — mais aussi à toute la population acadienne de toute la Province du Nouveau- Brunswick. Il est. vrai que toute la presse du pays, anglaise comme française, a accueilli généreusement ma nomination, au Nouveau- Brunswick comme ailleurs, et bien au-delà de mon attente. Mais je ne m’attendais pas à ce que ma nomination puisse révéler tant de générosité à mon égard de la part des coeurs acadiens.
A la générosité, à la reconnaissance des Acadiens de mon comté je m y attendais, mais j’étais loin de penser que l’on avait autant de sympathie pour moi chez les Acadiens du reste de la Provinca Je comptais certainement beaucoup de bons amis dans chaque comté amis que j’avais rencontrés souvent au cours de ma carrière mais’ encore une fois je ne m’attendais pas à ce que mon travail eût été aussi apprécié partout, pour ainsi dire, des Acadiens conservateurs aussi bien que des Acadiens libéraux, et même des chefs des deux partis, de tout le clergé acadien et de toute la province
Tous ceux que je rencontrais dans le courant de l’été m’exnri maient leur désir et leur espoir que le poste vacant du Sénat me se
UN TKIBUT A LA EACE ACADIENNE
rait offert. “Il vous appartient de droit,” me répétaient libéraux et conservateurs. Je dois le reconnaître en justice, les chefs acadiens conservateurs eux-mêmes m’exprimaient leur désir de me voir appelé à ce poste.
C’est ainsi qu’à la grande célébration 'de l’Assomption, à Grand- Pré, dont j ’ai déjà parié, tous les Acadiens que je rencontrais, prêtres ou laïques, m’offraient leurs félicitations et exprimaient leur satisfaction. Je ne puis les nommer tous, mais je veux nommer l’bon. Dr D. V. Landry, chef du parti conservateur, membre du gouvernement de la province de 1908 à 1917, et pendant de longues années président de la Société de l’Assomption. C’est à Grand-Pré que je le rencontrai et c’est là qu’il m’offrit ses meilleurs souhaits, tout en définissant bien mes droits à ce poste, non seulement comme libéral, mais comme Acadien dévoué et de mérite.
Je dois aussi ajouter que plus tard, l’hon. M. Landry m’adressa une lettre dans laquelle il réitérait son désir de me voir nommer au Sénat, comme troisième Sénateur acadien et m’offrant même d’écrire au Premier Ministre en faveur d’une nomination acadienne, et de me nommer comme le plus méritoire, si je le jugeais opportun.
Je m’empressai de répondre à cette lettre si généreuse en remerciant le Dr Landry cordialement de ses bons souhaits et le laissant libre ‘de me nommer ou non s’il mettait ce projet à exécution.
Je pourrais en nommer bien d’autres, qui m’ont exprimé la même sympathie et les mêmes bons souhaits. Quelques bons libéraux acadiens de Westmoreland, rencontrant l’hon. M. Copp, lui disaient: “Il faut que vous nommiez Turgeon à ce poste vacant du Sénat. Sinon, ne venez plus demander notre vote dans une nouvelle élection.” M. Copp, qui était déjà bien déterminé, les écoutait en souriant.
Parmi les conservateurs, je dois encore nommer l’hon. O. M. Melanson, le plus grand commerçant acadien de la Province et pendant de longues années 'député à la législature pour le comté de Westmoreland, et qui a occupé le poste d’Orateur de l’Assemblée Législative de 1912 à 1917.
Je dois nommer aussi M. l’avocat F. J. Robidoux, ancien député conservateur de Kent à Ottawa, mon collègue distingué, de 1911 à
Il en était de même du clergé acadien, à commencer par Sa Grandeur Mgr P. A. Chiasson, évêque de Chatham, qui m’exprima plus d’une fois ses meilleurs souhaits. Dix, je pourrais dire vingt prêtres, à cette occasion, firent de même.
Mais il y a un autre prêtre acadien vénéré, dont je ne puis laisser le nom passer sous silence et qui m’a témoigné beaucoup plus de sympathie et d’intérêt que je pouvais m’imaginer: c’est M. l’abbé A. D. Cormier, si distingué, qui a rendu de si grands services à la race acadienne en s’acquittant avec succès de missions difficiles et utiles, et cela toujours avec honneur. Comme je l’ai déjà dit, c’est lui qui avait été chargé de la restauration de Grand-Pré, de sa reconstruction, qu’il a accomplie si parfaitement.
Peu <de temps après, nous nous rencontrions à Lamèque, où l’affection pour Turgeon est des plus tendre, paroisse des meilleurs pêcheurs acadiens, à l’occasion de la célébration du vingt-cinquième anniversaire de prêtrise de M. 1 ’abbé J. Alfred Trudel, curé de cette paroisse.
La cérémonie fut superbe et grandiose. La plupart des prêtres du comté étaient venus offrir leurs voeux à ce digne serviteur de l’Eglise, et les bons paroissiens n’avaient pas manqué de venir lui exprimer leur respect, laissant toute la flotte 'de pêche au quai toute la journée, afin de lui prouver leur reconnaissance pour les longues années qu’il avait passées à se dévouer pour eux.
M. l’abbé A. D. Cormier était le prédicateur de circonstance, et pendant le dîner, auquel j’avais été invité, nous avions tous deux répondu à différentes santés.
Le soir même, je retournais à la terre ferme, et M. l’abbé Cormier restait à Lamèque pour quelques jours.
De passage à Bathurst, il vint me faire visite — ce qui me faisait tout particulièrement plaisir chaque fois qu’il le faisait. Il ne fut pas lent à revenir sur la question du futur sénateur. “Je vous ai toujours dit que vous deviez être nommé à cette position, me dit-il. Maintenant je vous demande de vouloir bien transmettre sans tarder un message *de ma part, au premier ministre, l’hon. M. King. ”
Voici le message:
“Tous les Acadiens, le clergé aussi bien que les laïques, souhaitent que M. Turgeon soit nommé au poste vacant du Sénat, qu’il le mérite et qu’il lui appartient, et qu’en le nommant, le Premier Ministre fera plaisir à toute la population acadienne du Nouveau- Brunswick.”
Le même soir, j’adressais à l’hon. MacKenzie King une lettre contenant le message de M. l’abbé A. D. Cormier.
Je suis bien certain qu’au dernier moment, ce message a eu une influence considérable en ma faveur sur l’hon. M. Copp, aussi bien que sur l’hon. premier ministre.
Avec tout cela, je ne négligeais pas les intérêts du comté de Gîoucester, et tout en mettant mes dernières constructions en bon état, je me préparais pour d’autres, pour l’année suivante. A la première session après le retour du parti libéral au pouvoir à cause de l’état économique délabré du pays, tout ce à quoi un député pouvait s’attendre d’obtenir était bien que les travaux les plus urgents pussent se faire.
Ce qui était le plus nécessaire dans l’intérêt, public pour le moment, était un autre quai à l’endroit appelé “ Savoy ’s Landino-” en face du quai de Shippigan, sur la terre ferme. Il y avait là 'un service de bateau octroyé par le gouvernement provincial, très utile il est vrai, mais il n’y avait pas de débarcadère sur l’île, et à marée basse, les voyageurs étaient exposés à des inconvénients de toute sorte.
De plus, il y avait là cinq ou six pêcheurs qui n’avaient encore aucune commodité pour leurs bateaux qu’ils devaient mener jus-
qu’au quai de Lamèque dans les mauvais temps — une distance de cinq ou six milles.
De plus, il y avait aussi les pêcheurs 'de la côte de l’Ile qui devaient se servir du quai de Lamèque, alors qu’un quai à cet endroit devait sauver les distances considérables pour le transport de leurs produits de pêche à leurs demeures.
Je mis les ingénieurs à l’ouvrage sous les ordres du Ministre des Travaux Publics, pour faire les calculs nécessaires.
Enfin vers le milieu de septembre, je reçus un télégramme de l’hon. M. Copp me demandant de le rencontrer à la gare de Bathurst et de me tenir prêt à l’accompagner sur le train pour quelques moments.
J’entre avec lui dans le wagon, et là il me donne le message du premier ministre, qui m’apprenait qu’avec l’assentiment unanime des membres du Cabinet et le concours de lui-même, M. Copp, j’étais appelé au Sénat pour remplacer l’hon. M. Thompson, décédé au cours du mois d’avril dernier.
J’acceptai officiellement et il fut entendu que le tout serait gardé secret jusqu’à ce que l’arrêté en Conseil fût signé par le Gouverneur- Général, soit dans une couple de semaines. Puis aussitôt ma nomination rendue publique, le bref pour l’élection de mon successeur serait émis suivant la Loi Electorale.
La semaine suivante, j ’étais invité à un banquet et une assemblée de la Chambre de Commerce de Saint-Jean, où je rencontrais l’hon. M. Copp. J’avais été très discret sur la question de ma nomination comme sénateur. C’était une chose sur laquelle personne ne pouvait compter tant que l’arrêté en Conseil n’avait pas été passé, car il y a toujours beaucoup de compétition jusqu’au dernier moment. Il est vrai que les amis de l'hon. M. Pugsley se servaient continuellement de la presse pour annoncer sa prochaine nomination.
Mais, deux et trois semaines et même une quatrième se passèrent sans que j’entendisse rien. Aucun avis n’était encore venu de la part du gouvernement pour confirmer ma nomination. J’avais vu dans les journaux que l’hon. M. Copp était parti pour un voyage dans l’Ouest du pays, et son voyage se prolongeait. Le mois d’octobre touchait à sa fin et rien ne venait. Vers le 20 octobre, j’appris que l’hon. M. Copp était de retour.
Je laissais faire. Ma femme commençait à perdre courage.
“Inutile de protester tant qu’un autre ne sera pas nommé”, lui
dis-je.
Je n’avais qu’à attendre et laisser faire.