‹ Un vainqueurChapitre 3 sur 6 · II · texte numérisé non relu

II

Trois jours plus tôt, Alice n'aurait pas songé à discuter une décision de son père. Mais, depuis la scène de l'avant-veille, elle le croyait plus près d'elle : comme si d'avoir écouté ses plaintes eût suffi pour les rapprocher. Loin de là, Délémont s'en voulait de sa faiblesse : une nuit de ce sommeil qu'il tenait toujours sous ses ordres l'avait remis; ses préoccupations courantes reprenaient leurs droits, son travail l'absorbait de nouveau. Aux premières paroles d'Alice, il haussa les épaules :

— Te figures-tu que je vais dépenser de l'argent pour faire de ce moutard un raté? Ma foi, non! Il y en a déjà trop par le monde : ce sont eux qui répandent les détestables idées dont vous êtes tous plus ou moins infectés. L'usine est là : il y pourra

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faire une bonne carrière. Qu'il travaille : il n'aura rien à regretter !

La jeune fille le savait inflexible; elle essaya pourtant d'insister :

— Il paraît si faible !...

— A son âge, je n'étais ni plus grand ni plus fort que lui, fut la réponse.

Elle osa dire encore :

— Il a d'autres goûts : il voudrait tant apprendre, étudier !

On ne l'écouta plus.

— Tu prêtes tes goûts à tout le monde, ma parole! Je l'ai interrogé, moi aussi : il m'a dit le contraire. (Délémont traduisait ainsi, de bonne foi, le silence de Valentin.) D'ailleurs, a-t-il l'âge d'avoir des goûts? Les enfants changent, ne savent ce qu'ils veulent : on est bien obligé de décider pour eux.

Ainsi, le sort de Valentin parut réglé. Mais le petit, d'abord, ne s'en soucia guère : des promenades au bord de la Seine, loin de l'usine, la rêverie, l'amitié d'Alice, les livres qu'elle lui prêtait, remplissaient des heures qni fuyaient doucement : pris au charme de cette vie facile, il oubliait qu'elle ne durerait pas toujours. Délémont l'y arracha brusquement, un jour qu'il le rencontra au jardin, en lui disant de ce ton de bonhomie qu'il prenait avec la même aisance quand

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il était en veine de bienveillance, ou quand sa volonté broyait des désirs contraires :

— Eh bien! mon garçon, tu aimes à courir les champs?... Dommage que ce ne soit pas un métier!... J'ai reçu tes papiers, tes atïaires seront bientôt réglées. Ton oncle Maximilien s'en occupe aussi : c'est lui qui sera ton tuteur. Il est bien d'accord avec moi : tu entreras à l'usine, tu te mettras au travail lundi.

Les deux beaux-frères s'étaient en effet partagé la charge de leur neveu selon leurs aptitudes respectives : celui qui n'aimait pas les responsabilités officielles prenait les décisions; l'autre les endossait; le premier seul ouvrait sa bourse :

— Je ne puis rien faire matériellement pour cet enfant, avait dit Romanèche, j'ai tant de peine à élever les miens ! Mais, s'il s'agit de bons conseils, de directions à lui donner, de démarches, on peut compter sur moi !

Délémont, qui croyait son plan solide, répondit :

— Qu'il compte sur moi pour le reste!... Et Romanèche n'eut garde de le contrarier. Quelle vague de désespoir souleva le pauvre

enfant quand il se trouva, demi-nu comme les autres, avec ses bras grêles, ses maigres épaules, ses jambes de sauterelle, devant le four qui flambait comme une bouche de l'enfer! H remplaçait un des petits moricauds tombé à la tache, que

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Soutre avait fait porter d'urgence à Thôpital des Enfants-Malades, sans avertir lepadrone; et il se sentait si seul, si faible, si abandonné, au milieu de ces inconnus dont chacun répétait les mêmes mouvements réglés, avec une exactitude d'automate ! Danzine lui expliqua la besogne, en paroles brèves :

— Tu vois que ça n'est pas malin ! et tu te dépêcheras, j'espère : on nous paie à la tâche, nous autres. Si tu lambines, ça retombe sur nous, tu comprends !

D'un geste expressif, il montrait dans l'équipe voisine un porteur à qui le soufllieur lançait le sabot chargé de la bouteille ardente, et qui l'attrapait au vol, avec une adresse de singe. Valentin^ très gauche de nature, hésitait sous les mauvais regards de buveur d'absinthe que lui décochait Grétot, livide et les bras flasques. Une fois, le sabot glissa de ses mains, la bouteille se brisa sur le sol. Il se baissa machinalement pour ramasser les morceaux, se brûla un doigt de la main gauche, retint héroïquement un cri de douleur.

— Tu te figures que ça te servira d'être de la famille? lui cria Grétot... Grois pas ça! A l'atelier, on est tous égaux.

Danzine répéta, comme un écho :

— Tous égaux !

Et Valentin comprit qu'ils lui en voulaient ou

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se méfiaient de lui, à cause de cette parenté qui l'amenait là. C'était la solitude qui commençait ainsi, la pire, qui vous isole au milieu d'êtres de mêmes apparences et plus étrangers que des animaux d'espèces ennemies : elle vous enveloppe comme une atmosphère où vous étouffez sans pouvoir la fuir; elle tourne avec vous comme votre ombre; elle respire dans votre haleine, elle est en vous, à côté de vous, partout où vos pas se portent... 11 ne répondit que par un long regard d'angoisse qui fit le tour du chantier pour chercher une sympathie et ne rencontra que des indifférents, aussi insoucieux de son désespoir que du verre en fusion dans le four. Les « gamins » étaient presque des hommes : aucun ne lui adressa la parole, pas même Julien qui se contentait de l'observer en dessous. Quant aux petits porteurs italiens, ignorant leur langue, il les voyait aller, venir, travailler, disparaître, pareils à des mouches noires dont on ne comprend pas le bourdonnement. Des minutes, des heures, des jours s'enfuirent ainsi. S'il s'approchait de la maison, Step grognait furieusement contre lui : le maudit dogue, hargneux et stupide, ne savait pas encore s'il fallait le classer parmi les bourgeois ou les ouvriers, et flairait peut-être, sous les habits neufs qu'Alice lui avait donnés, un pauvre quand même, un ennemi naturel. Dotty, avec un instinct pareil,

le fuyait, en prenant des airs pinces de petite commère dédaigneuse. Son oncle semblait le confondre avec la marmaille étrangère. Alice seule lui envoyait quelques sourires, sans oser lui parler, ayant des ordres. Oh! c'était bien la solitude, partout! Et d'éperdus désirs de fuite ou de mort germaient dans sa tête, quand, aux heures.de repos, il allait s'asseoir au bord du fleuve dont l'eau courait toujours, si fraîche, si libre ! . . .

Un matin, Valentin vit arriver au chantier, à côté de son oncle un grand jeune homme blond, de figure ouverte, qui regardait à gauche, à droite, avec des yeux clairs, à l'aise comme chez lui. Les ouvriers, de leur côté, l'observaient sans en avoir l'air, au risque de perdre quelques secondes, puis louchaient du côté du patron, en goguenardant. Délémont, cependant, avait ce sourire forcé, cette démarche nerveuse, ces mouvements saccadés qui trahissent la contrainte. Et les deux hommes avançaient à la manière de deux chevaux qui souffrent de marcher ensemble : quand l'un pressait le pas, l'autre ralentissait instinctivement; si celui-ci inclinait vers la droite, celui-là s'empressait de prendre la gauche; quand Délémont faisait le geste de montrer quelque chose, son compagnon regardait du côté opposé. Ils causaient à voix basse, comme deux amis qui se font des confidences ; et les sourcils du maître Verrier, avec leurs pointes hérissées

comme des virgules retournées, se fronçaient furieusement.

L'étranger s'arrêta devant Valentin, le considéra un instant, demanda :

— Ce petit-là, monsieur Délémont, vous êtes bien sûr qu'il a l'âge?

— Parfaitement sûr, monsieur l'inspecteur.

— Vous avez ses papiers?

— A voire disposition... D'ailleurs, si vous voulez tout savoir, c'est mon neveu.

— Ah!...

Le ton de cette exclamation parut signifier : <( Dans ce cas, je n'ai plus rien à dire. » Et les deux hommes continuèrent leur tournée.

Valentin les suivit des yeux. Fixé sur lui quelques secondes, le clair regard de l'inconnu lui avait donné comme un frisson d'espérance : énergique et fine à la fois, juvénile, blonde, lumineuse, cette figure étrangère l'attirait comme une figure surnaturelle de libérateur. Et voici qu'elle s'éloignait, voici qu'elle se perdait dans les groupes î...

Sans hâte, en visiteur qui ne veut rien manquer du spectacle, l'étranger fit le tour de l'estrade. Il appela quelques-uns des petits moricauds. Il les interrogea par gestes: tantôt les diablotins, feignant de ne pas comprendre, imposaient à leur physionomie expressive un mutisme qu'elle avait grand' peine à garder; tantôt ils agitaient les bras, met-

talent la main sur leur cœur, roulaient leurs yeux de braise, dansunetellepantomimequ'ondevinaitleurs moindres pensées, pendant que lepadrone, derrière l'étranger, les fascinait du regard. Comme le travail en souffrait, les souffleurs prenaient des mines furieuses. Mais l'intrus ne s'en souciait pas plus que des signes d'impatience de Délémont. Puis il revint sur ses pas, pour mieux s'assurer de ce qu'il avaitvu.Peut-êtrerencontra-t-il les yeuxtristes de Valentin qui l'appelaient à l'aide; peut-être devina-t-il la prière muette qui montait à lui du fond de ce petit cœur désespéré. Le fait est qu'il s'arrêta de nouveau devant l'enfant. Un moment il observa la grêle poitrine blanche, trempée de sueur, qui se soulevait sous la chemise ouverte, les omoplates qui s'accusaient à chaque mouvement des bras minces, l'eftort des mains grêles crispées sur le manche du sabot. Il parut réfléchir, puis, le désignant du doigt, demanda au maître verrier :

— L'avez-vous fait examiner par un médecin, avant de le mettre à cette besogne?

Délémont, stupéfait, se récria :

— Examiner par... Qu'est-ce que vous me dites là?... Va-t-on m'obliger à consulter la Faculté pour choisir mon personnel, à présent?

Le sang lui montait aux tempes, envahissait ses fortes oreilles velues, et ses lèvres tremblaient.

Indifférent à ces signes menaçants, l'inspecteur

répondit du ton calme d'un homme qui ne redoute aucune colère, étant sûr d'en avoir raison :

— Vous savez que la loi m'autorise à exiger cette précaution.

— Je vous ai dit que cet enfant est mon neveu! Vous devez comprendre que je ne désire que son bien. Et son tuteur est d'accord avec moi.

Il avait élevé la voix. Valentin l'entendit et resta le sabot à la main, l'oreille dressée pour tâcher de saisir au vol la réponse de l'inspecteur :

— J'en suis persuadé, monsieur. Mais avec les meilleures intentions du monde, on se trompe parfois. Cet enfant me paraît trop faible pour un tel métier : regardez-le, il est épuisé de fatigue, il n'en peut plus!

Le maître verrier haussa les épaules :

— C'est toujours ainsi les premiers tem|>s. Après, ils s'habituent, la fatigue passe.

— Celui-ci est si chétif! Voyez ces membres fragiles, cette poitrine enfoncée!

— Il a eu une enfance trop sédentaire : l'exercice le fortifiera.

— Il ne s'agit pas d'exercice, mais d'un travail continu, excessif. Munissez-vous donc du certificat nécessaire, monsieur Délémont, je le réclamerai à ma^prochaine visite.

Il ajouta, comme pour justifier son insistance :

— Chacun a ses responsabilités, monsieur, et les comprend à sa manière.

Et les deux hommes quittèrent le chantier, côte à côte.

Il y avait entre eux une antipathie naturelle, qui aggravait l'incompatibilité de leurs fonctions : de tempéraments, d'instincts, de caractères opposés, ils représentaient en outre, avec d'autant plus d'éclat que leurs deux individualités étaient plus vigoureuses, deux courants irréconciliables destinés à se heurter sans cesse, et violemment, dans la nouvelle organisation des forces sociales.

Alcide Délémont, cet ancien ouvrier fils de ses œuvres, créateur du petit monde dont il était l'axe et voulait être le dieu, tenait à son autorité d'abord par penchant despotique, ensuite parce qu'il l'estimait nécessaire. L'usine, en effet, dépendait des capacités grâce auxquelles il l'avait restaurée, qui la maintenaient à travers des obstacles où d'autres sombraient, qui en assuraient le progrès continu dans la dureté des temps. Étant sa création, elle devait lui appartenir, jugeait-il, sans réserve; elle tenait à lui comme par une attache organique; leurs deux destinées se complétaient jusqu'à se confondre; la prospérité de l'usine dépendait de lui, comme sa prospérité dépendait de celle de l'usine. Cette étroite solidarité d'inté-

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rets lui donnait à son sens le droit de tout exiger de ses subordonnés, comme elle lui imposait l'obligation de tout faire pour la bonne marche d'une entreprise qui lui devait d'être et qui absorbait sa vie. Etant seul responsable, il se jugeait seul maître, et maître absolu. Ceux qui travaillaient à l'usine, depuis lui-même jusqu'au dernier des manutentionnaires, n'existaient à ses yeux que par rapport à l'usine. De même, ce qui se passait au dehors de son enceinte n'importait qu'autant qu'elle en pouvait pâtir ou profiter. Il haussait les épaules quand quelque incident, qui ne touchait pas directement la verrerie, attirail un instant son attention sur ce mouvement social dont la courbe ascendante semble représenter un des plus grands efforts de notre temps. Ce qu'il en voyait inquiétait à peine sa prévoyance, s'il n'en était pas atteint, et l'irritait, dès qu'il se sentait touché. 11 ne pouvait comprendre, par exemple, au nom de quels intérêts supérieurs, ou de quels principes généraux, des législateurs ignorants de son industrie lui imposaient tout à coup les entraves de lois incohérentes, bâclées hâtivement, aussi fallacieuses, disait-il, que leurs programmes électoraux, et dont les éléments passables s'éliminaient au souffle des amendements. Il les tenait pour de dangereux utopistes, qui préparent la ruine commune sous couleur de défendre les droits

de chacun. Contre ces usurpateurs de la force publique, tout moyen de défense lui paraissait légitime; et la haine qu'il leur vouait retombait sur ceux qu'il appelait leurs suppôts.

Or, Antoine Burier était précisément un de ces « suppôts », par ses fonctions d'inspecteur du travail que la loi du 2 novembre 1892 venait de préciser et d'élargir. Il Tétait même avec un zèle, une compétence, une conviction qui eussent pu démontrer que l'axiome : la fonction crée son organe est aussi vrai dans l'économie sociale que dans les sciences naturelles. Blond, grand, svelte, le front volontaire, les traits fins, d'un dessin précis, il avait une expression ouverte, résolue, loyale, qui lui gagnait la confiance, sinon la sympathie; sa voix, d'un beau timbre sonore, donnait à ses paroles un singulier accent de gravité ; ses gestes rares, un peu solennels, sa démarche, son attitude, indiquaient la parfaite assurance d'un homme qui sait que sa jeunesse est diplômée, que son inexpérience peut au besoin se réclamer d'une filière administrative infaillible. Il était imprégné des théories, des sentiments, des passions et des aspirations d'où sortit cette première des lois sociales que devait édicter la troisième République, avec peut-être plus de bonne volonté que de compétence. Investi par elle de fonctions délicates, il les remplissait avec une ardeur intran-

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sigeante que tempérait, — en apparence du moins, — la courtoisie de ses manières. D'intelligence assez pénétrante, mais étroite, d'esprit simplificateur, il rentrait dans la catégorie des jeunes hommes à principes comme l'éducation officielle en produit tant, qui sacrifieraient allègrement, dans la pratique, la terre entière avec ses habitants à l'excellence idéale de leurs doctrines. Ayant sur toutes choses des opinions tranchantes, il divisait d'un coup la société en deux parts inégales : d'un coté les capitalistes, — exploiteurs ou jouisseurs, oisifs, inutiles, pervertis par la prospérité, malhonnêtes; de l'autre, les travailleurs, — surmenés, exploités, indispensables, soumis à toutes les privations injustes, ornés de toutes les vertus. Entre ces deux forces rivales, dont, par définition, l'une était excellente et l'autre détestable, qui se combattent et dont il faut régler l'équilibre en attendant que la seconde ait définitivement asservi ou supprimé la première, l'État lui semblait le régulateur nécessaire et tout-puissant. Jamais cette idée ne l'effleura, qu'en fait l'État constitue une troisième force qui, dépendant inégalement des deux autres, les favorisera tour à tour au gré de ses propres intérêts. Il en attendait la juste répartition des biens, l'émancipation des intelligences, tous les bienfaits que depuis les premiers temps du monde social les hommes attendent des tyrans

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qu'ils se donnent : il y croyait comme au vrai dieu des temps nouveaux. La loi du 2 novembre 1892 était à ses yeux la révélation, — incomplète encore! — de cette religion naissante. Il la regardait comme un premier pas dans la voie du salut, ou mieux, comme une base de législation qui serait dans l'avenir ce que le Décalogue est à nos codes compliqués. Aussi en surveillait-il les contraventions avec une piété inflexible, qui exaspérait les industriels de sa circonscription.

Chaque fois qu'il entrait dans les ateliers de la Grande Bohteillerie, c'était pour Délémont une humiliation qu'exaspérait l'obligation de la supporter. Le maître verrier eût préféré voir arriver le pire fauteur de grèves, le plus dangereux pilier de syndicat, l'anarchiste le plus subversif aux poches bourrées de dynamite, plutôt que ce fonctionnaire correct, d'air bourgeois, de manières douces, de paroles courtoises, mais armé de sa loi comme d'une épée invincible. Contre ses autres ennemis, perturbateurs de l'ordre, il possédait la meilleure défense, puisqu'il n'avait qu'à requérir la force publique à son aide; celui-ci, au contraire, pouvait retourner contre lui les irrésistibles moyens de l'appareil judiciaii^e, et l'y broyer rien qii'en {)renant une note sur son calepin. Visà-vis des autres, il était le maître qui triomphe à coup sûr, s'il découvre quelque trame ourdie

contre lui; tandis qu'il se voyait forcé de rusera son tour pour égarer la surveillance de l'inspecteur, dont la perspicacité perçait à jour ses roublardises. A cette heure, au terme de la promenade à travers les ateliers, — quelle rage secrète le forçait à accompagner pas à pas l'adversaire? — une dernière humiliation l'attendait. Burier s'installa devant le bureau, comme chez soi, pour compulser les livrets des petits Italiens. Il les prenait l'un après l'autre, les ouvrait, en examinait avec une attention méticuleuse les dates, les signatures, les sceaux, les légalisations. Comme cet examen se prolongeait, Délémont perdit patience. Il repoussa nerveusement les papiers dont il feignait de s'occuper, et, revenant à l'entretien de tout à l'heure, s'écria :

— Ah çà, s'il ne vous suffit pas de surveiller nos relations avec nos ouvriers, vous voulez donc intervenir jusque dans nos relations de famille? L'État comprend mieux que les patrons les intérêts de l'industrie, c'est entendu : va-t-il comprendre ceux des enfants mieux que les pères, les oncles, les tuteurs ?

Burier leva sur Délémont ses tranquilles yeux clairs, en répondant :

— L'État est le protecteur naturel des faibles, des mineurs. Pour moi, je m'en tiens à contrôler l'exacte observation de la loi.

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D'un ton dont l'imperceptible ironie devenait légèrement agressive, il ajouta :

— Cela suffît à m'occuper, je vous assure !

Il se remit à examiner les carnets. Le maître verrier marchait dans la petite pièce en déplaçant rageusement les objets qui lui tombaient sous la main.

— /Ah! sans doute, cela suffit, dit-il... Cela doit suffire abondamment!... C'est plus qu'il n'en faut pour préparer la ruine de notre industrie, et celle de toutes les industries, — la ruine du pays... Votre loi, — sa voix souligna ce mot d'un trait furieux, — bouleverse pour nous les conditions nécessaires de la production. Il nous faut des enfants : comment supporterons-nous la concurrence des Belges ou des Allemands, si nos porteurs et nos gamins doivent être des adultes, payés comme tels? Eh bien, monsieur, nous ne trouvons plus d'enfants !... Positivement, nous n'en trouvons plus!... Votre Assistance publique nous en offre quatre quand nous en demandons trente !... Nous ne savons plus où les prendre ! . . .

Comme l'inspecteur gardait le silence, il l'interpella directement.

— Où voulez-vous que nous les prenions, dites?

— Ce n'est pas à moi de vous en procurer, monsieur, réponditpaisiblementBurier. D'ailleurs, je ne vois pas que vous chômiez, non plus que vos

collègues. Chaque fois que je viens, — vous trouvez sans doute que c'est assez souvent, — vos fours sont en pleine activité, vos équipes au complet.

Il s'attarda sur un des carnets, en consultant ses notes, finit par le refermer, et dit :

— En ce moment, par exemple, n'avez-vous pas tous les enfants qu'il vous faut? il me semble que ces petits Italiens vous fournissent un contingent très raisonnable... Et ce ne sont pas des adultes, ceux-là, oh ! non !... Ce sont des enfants, de petits enfants 1...

Le maître verrier arrêta sa promenade, les mains derrière le dos.

— Que voulez-vous dire, monsieur l'inspecteur ? Prétendez-vous qu'ils n'ont pas l'âge légal ?.. . Vous avez leurs livrets devant vous : vous pouvez voir qu'ils sont en règle !...

— En effet, ils sont en règle : il y a les dates et les signatures, c'est vrai... Mais...

Délémont l'interrompit en ricanant :

— Allez-vous m'accuser de les falsifier?

— Non certes, monsieur, pas vous. Mais ceux qui vous les fournissent, qui sait ?

— Encore faudrait-il l'établir !

— Cela ne me sera peut-être pas impossible. L'inspecteur montra un des carnets :

— Tenez, celui-ci, Gaspardo Cremona, regar-

dez-le, je parie qu'il n'a pas douze ans. Et, ici, il en a quinze !... Vous comprenez que nous ne prendrons pas toujours des vessies pour des lanternes... D'a^utant plus que, de divers côtés, on commence à s'émouvoir de cette traite, on nous en signale les abus...

Un peu 'troublé peut-être, Délémont répondit, par bravade :

' — Cherchez, monsieur l'inspecteur, cherchez, puisque c'est votre fonction !... En attendant, tout est en ordre, tout est régulier.

Burier corrigea :

— Tout paraît en ordre, tout semble régulier.

— M'en faut-il davantage, par hasard? Vous savez, je la connais a^ssi, votre loi, je suis couvert par le troisième paragraphe de l'article 26.

— Vous arguez de cet article paur vous contenter des apparences? Bon ! Je vous avertis que mon administration a le devoir de se montrer plus exigeante.

— De quoi diable se mêle-t-eile, votre administration? Allez-vous alléguer que la République surveille l'hygiène et l'instruction de ses futurs citoyens ? Ceux-ci n'en sont pas, ils viennent de provinces miséraibles où leurs camarades meurent des fièvres et de la pellagre quand ils ne crèvent pas de faim. Ils sont donc trop heureux de trouver ici un travail facile, bien payé !

Biirier corriofea de nouveau.

— Bien payé... à leur négrier.

— Ainsi le veut le contrat qu'ont signé leurs parents. Moi, je paye bien, le reste ne me regarde pas. Comme leurs pères ne sont pas citoyens de la République française, mais sujets du roi d'Italie, ils conservent encore quelques libertés, dont celle de disposer de leurs enfants mineurs...

— Et ils en abusent pour les vendre comme des esclaves à d'épouvantables gredins qui les munissent de faux papiers... que vous acceptiz... Mais le roi d'Italie, comme vous dites, pourrait bien s'émouvoir, si nous en jugeons par ce qui se passe à son ambassade. Le moment approche où des voix s'élèveront pour rappeler les droits de l'humanité : soyez sûr que je ferai mon possible, dans ma petite sphère, pour que cela ne soit pas en vain !

Sur ces mots, Burier rassembla les carnets, en fit une pile régulière, et se leva pour parlir.

— Si vos collègues vous ressemblent, grommela Délémont, nous n'avons plus qu'à fermer toutes les usines de France.

Debout sur le seuil, sa serviette sous le bras, son chapeau à la main, Burier répondit, avec son implacable sérénité de théoricien :

— Qu'elles se ferment, monsieur, si, pour rester ouvertes, il leur faut violer la Loi I C'est une con-

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séquence de la Loi qui ne me regarde pas. Je n'ai d'autre souci que d'en surveiller l'application. C'est pourquoi je vous ai prié de faire examiner votre neveu par un médecin. Et c'est pourquoi je vous conseille de vous méfier des forbans qui vous livrent ces petits malheureux : vous pourriez regretter un jour d'avoir trop facilement accepté leurs faux et leurs mensonges.

Il sortit là-dessus ; Délémont jeta dans un carton vert les carnets qui venaient de lui attirer cette algarade.

« Dire que ces idées se répandent dans le paysi songeait-il. Dire que toutes les classes sociales s'en imprègnent, qu'elles infectent l'atelier, que nombre de patrons les acceptent, qu'elles se glissent jusque dans ma famille ! Je les sens partout autour de moi. Mes ouvriers ne me regardent plus comme un maître. C'est l'État qui est à ma place. Ils en attendent tout, ils savent qu'ils en peuvent tout exiger, parce que l'État, c'est-à-dire, en fait, le gouvernement, a besoin de leurs voix, qui sont le nombre. Ce n'est plus à moi qu'ils obéissent, c'est à lui seul. Pas même : c'est à leurs instincts, à leurs passions, à leurs appétits. Sous couleur de les diriger, l'État les flatte et les suit, comme font les chefs en ces temps d'anarchie. Moi qui ai de l'énergie, des traditions, de l'autorité, je me défends encore. Mais après moi? Mon fils ne sera

plus qu'un prisonnier dans son usine, enchaîné par des lois Yexatoires, dénoncé par ses employés, surveillé par des brigades d'inspecteurs, tyrannisé, étranglé, dévalisé comrae au coin d'un bois, et le plus légalement du monde !... »

A ce point de ses réflexions, il s'iiTita en pensant que Bernard, loin de partager ses révoltes, acceptait allègrement cette tyrannie, avalait sans rancune ces humiliations, prenait au sérieux cette hypocrisie officielle.

« Soutre de même, se dit-il encore, cet imbécile de Soutre en qui j'avais confiance, parce que je le croyais trop bête pour tomber dans ces rêveries qui, toutes stupides qu'elles sont, n'en exigent pas moins quelque contention d'esprit ! »

Justement Soutre arrivait, de son allure gênée d'homme trop grand, trop fort, encombré de muscles qu'il ne sait comment employer en temps ordinaire.

— Ah ! Soutre, mon cher, que n'étiez-vous là tout à l'heure 1 Vous auriez entendu Burier, votre ami...

Le géant protesta : quelles que fussent ses tendances quand il s'agissait de la politique générale, il ne pouvait être l'ami d'un homme qui nuisait à l'usine.

— Votre coreligionnaire en socialisme, enfin, ou en solidarité, comme on dit dans votre jargon... Il

sort d'ici. Ah! si vous l'aviez entendu!... Voyons, ne comprenez-vous pas où ils nous mènent, ces gens-là?... A la ruine, à la faillite, m^on ami, et c'est ce qu'ils veulent !... Je vous assure que, pour un rien, je mettrais la clé sous la porte !... Cela vaudrait mieux... Oui, mieux vaut aujourd'hui casser des cailloux sur les grandes routes que d'être un chef d'industrie : on est un fonctionnaire, alors, on est protégé par le gouvernement ; on en est, ma parole, ou peu s'en faut !.,. On a pour soi les gendarmes, les tribunaux, l'État, quoi I... Tandis qu'un pauvre diable de patron n'ose plus embaucher un ouvrier sans trembler comme un malfaiteur... N'est-il pas coupable d'avoir créé quelque chose? Aussi on le surveille comme un forçat qui a fini son temps. Ah ! mille tonnerres ! notre métier devient u^n beau métier, et je plains ceux qui nous succéderont!

Soutre écoutait en hochant sa bonne grosse tête de gladiateur où se faisait un dur travail : oui, sans doute, tes doléances du directeur lui semblaient justes, — mais aussi celles des ouvriers ; il ne voulait déposséder personne de biens acquis honnêtement, — mais il désirait que tout le monde en pût acquérir ; l'intervention de Burier dans les affaires de l'usine l'exaspérait, — mais la loi de 1892 n'imposait que des réformes équitables; ces réformes, les chefs d'industrie ne les accepteraient

jamais de leur plein gré, et la santé publique, l'avenir de la race, en exigeaient la pratique. Gomment sortir de ces difficultés?

' — Voyons, répondez, si vous trouvez que j'ai torti Défendez votre loi, vos inspecteurs, vos opinions, enfin !

— Oui, oui, soupira le géant de sa drôle de petite voix de crécelle, mieux vaudrait qu'il n'y eût ni lois, ni inspecteurs... Mais...

Il s'arrêta, sans cesser de balancer sa bonne tête perplexe sur son énorme cou, qui se plissait en bourrelets au-dessus du col : il n'était pas grand clerc; il ne redoutait rien tant que les discussions, où jamais il n'exprimait ses idées comme il aurait voulu.

— Mais quoi, monami?...

— Ah! voilà!... Il faudrait que... que... que les hommes soient parfaits, pour ainsi dire !

— Hé! que me chantez-vous là?... Il n'y avait pas de lois ouvrières autrefois : est-ce que les hommes valaient mieux qu'aujourd'hui? Pourtant ils n'en fondaient pas moins des usines ! Ils n'en faisaient pas moins des affaires !

Soutre chercha laborieusement le point faible de cette argumentation; et il mit le doigt dessus :

— Bien sûr, oui, bien sûr... Ça ne gênait pas les usines, qu'il n'y eût pas de loi... Et les patrons ctaient contents... Dame! ils pouvaient faire tout

UN VAINQUEUR im.

ce qu'ils voulaient... Seulement... seulement... les ouvriers?... Et voilà, c'est pour eux, c'est pour les proléger qu'on a fait la loi...

Aussitôt Délémont se récria :

— Pour les protéger!... Contre qui? contre nous?... Oserez-vous soutenir que c'était nécessaire?... Sans chercher plus loin, avez-vous jamais vu qu'on ait abusé d'eux, ici?... Je leur ai construit une cité : vous ne prétendrez pas que leurs logements sont insalubres? Ils ont de l'air, de la vue, de l'espace, tout ce qu'on peut souhaiter!... Et leurs coopératives, que j'ai organisées? Elles marchent à merveille, ils sont bien nourris, à bon compte, habillés de même, ils ont un médecin gratis, des secours s'ils sont malades, une salle de lecture, des conférences. Voyons, Soutre, soyez juste : qu'est-ce que l'État peut leur donner de plus?

Soutre resta perplexe : ses bons yeux de chien fidèle se chargeaient de tristesse; les veines de son front se gonflèrent dans l'intensité de son effort cérébral. Comment répondre? Il aurait fallu dire que la construction de la cité avait été une excellente spéculation, puisqu'elle rapportait du 7 p. 400 à son propriétaire et mettait les ouvriers dans sa main ; qu'il n'en allait pas autrement pour la coopérative; que Délémont, président honoraire du comité, la menait à sa guise, et souvent à son

profit, puisque, par exemple, la Société consommait à elle seule tout le vin des vignes que sa femme possédait dans le Gard, qui n'était pas fameux; et qu'ainsi partout et toujours, chaque fois qu'un patron travaille au bien de ses ouvriers, ses efforts toarnent à son avantage. Jamais Soutre n'aurait su expliquer des choses &i complexes, à un homme s-i redouté.

— Si on faisait ce qu'an doit faire, murmurat-il, c'est bien sûr qu'il n'y aurait pas besoin de lois... Mais est-ce qu'on le fait, monsieur Délémont?... Ici même, vous savez bien...

Il s'arrêta net, effrayé de son audace, foudroyé par un regard furieux.

— Ici?.., ici?... Quoi?... Que dites-vous?... Il y a quelque chose ici qui ne va pas?... Allons, parlez, expliquez-vous, mille tonnerres !...

Soutre commença par battre en retraite :

— Oh ! je sais bien que les ouvriers sont plus heureux ici que partout ailleurs, monsieur Délémont!... Us gagnent assez, ils sont bien traités, ils vivent bien, quoi ! personne ne dira le contraire.

Cette concession faite, il insinua :

— Seulement, voilà, il y a les enfants... C'est l'industrie qui veut ça, je sais... Mais enfin, les enfants... Ah ! les enfants... surtout ces petits Italiens..,

— Voulez-vous bien vous taire!... Est-ce ma

faute, s'ils viennent d'un pays d'où ils apportent un tas de maladies?... et si leur padrone est une fripouille qui les exploite?... Ai-je à m'occuper de leurs rapports avec lui?... Suis-je leur père, par hasard? suis-je responsable d'eux?... Il nous fkut des enfants, vous le savez mieux que personne. Je les prends où je les trouve, je les paie, qu'est-ce qu'on peut me reprocher?.,. Me direz-vous, comme l'autre, qu'il faut fermer l'usine?... Vous savez bien qu'elle marchera, moi vivant, malgré vos lois, malgré vos inspecteurs, malgré tout î . . . Quand je n'y serai plus, vous aurez bientôt fait de la mettre en bas, avec vos idées, entre vous, mon fils et ma fille... Mais, tant (yue j'aurai un souffle de vie, je la défendrai !.. . Et tant que je serai le maître, vous marcherez droit, Soutre, et Bernard aussi, et tout lé monde!...

Il sortit là-dessus, furieux, congestionné, laissant son colosse de sous-directeur écrasé par le poids de tant d'insolubles problèmes, comme un Atlas sous un monde alourdi.

La matinée entière du maître verrier s'était donc écoulée en discussions oiseuses. Aussi se mit-il à table de fort méchante humeur. Il défit brusquement sa serviette en grondant, sous prétexte que l'omelette n'arrivait pas exactement à la minute. Puis il trouva qu'elle manquait de sel. On mangea sans rien dire. Alice, Estelle et la petite Dotty échangèrent à peine quelques paroles à voix basse. Mme Délémont, les yeux fixés sur son assiette, roulait entre ses doigts des boulettes de pain. Il y avait quelque chose de si dolent dans son attitude, qu'Alice lui demanda si elle souffrait. Elle leva sur la jeune fille des yeux inquiets et troubles, et passa la main sur son front :

— J'ai mal à la tête, dit-elle... Un peu...

Son mari ne l'avait pas regardée : il poursuivait

UiN VAINQUEUR 145

des réflexions qu'il jugeait inutile de communiquer. Pourtant il lança tout à coup cette phrase inattendue :

— Décidément, Soutre est par trop bête ! Personne ne ,1a releva. Estelle seule avait ti*es-

sailli.

En apportant le café, qu'on buvait toujours immédiatement après le dessert, Jérôme dit :

— Il y a là un prêtre qui demande Monsieur.

— Un prêtre!... Pour quelque collecte, sans doute... Va le recevoir, Alice. Ne sois pas trop généreuse, n'est-ce pas? Cent sous, et encore !

Alice sortit. Esther et Dorothée la suivirent. Un instant après, Mme Délémont sortait à son tour, sans avoir touché à sa tasse pleine, comme si une voix qu'elle entendait seule l'appelait. Délémont leva les yeux au plafond, pour protester contre la singularité de ces allures, et déplia son journal. Ses yeux tombèrent sur les détails d'une grève dans des établissements métallurgiques : on venait de relâcher des meneurs, arrêtés pendant une rixe; loin de se calmer, ils recommençaient à semer la tempête. Ses sourcils se froncèrent, il plissa les lèvres et frappa du poing son genou : des gaillards commeceux-làpeuventtoutse permettre, pensait-il, mais qu'un malheureux patron néglige quelques formalités stupides... En ce moment, la porte se

rouvrit; Alice, très agitée, introduisait le prêtre, en disant :

— Papa, ce n'est pas pour une collecte. M. l'abbé Médal veut te parler; il faut que tu l'écoutés !

Délémont vit sur le seuil, dans une soutane râpée, un prêtre de peu d'apparence, d'âge incertain :

— Qu'y a-t-il? demanda-t-il, en se levant. C'étaient encore les petits Italiens! Il le comprit

aux premiers mots du visiteur, qui racontait avec un léger accent du Midi sa visite de l'avant-veille à l'hôpital des Enfants. Il s'y rendait pour un petit tuberculeux de sa paroisse; le malade du lit voisin attira son attention :

— Personne n'entendait sa langue, monsieur. Ce pauvre enfant restait donc là, tout seul, sans pouvoir s'exprimer autrement que par des gestes. Il est vrai que ses yeux parlaient, de grands yeux noirs, des yeux désespérés... J'ai reconnu un Italien, je me suis approché, je l'ai interrogé...

— Et il s'est plaint! interrompit Délémont avec un ricanement sceptique.

Le prêtre le regarda, étonné du ton :

— Non, monsieur, il ne s'est pas plaint : c'est ce qu'il y a de pire. Bien qu'il ne fût à l'hôpital que depuis peu de jours, il devait souffrir depuis longtemps, pour être à ce point exténué. Sa maigreur attestait de longues privations, et sans doute

UN VAINOLELTi 147

de mauvais traitements. Il me dit pourtant qu'il était très heureux, bien soigné, bien payé, malade par la seule volonté de Dieu. J'ai eu mille peines à lui faire raconter qu'il venait de la Basilicate avec d'autres enfants amenés par un nommé Golto, et qu'il travaillait chez vous... Je connais les mœurs de ses compatriotes, monsieur, j'ai compris qu'il mentait par terreur de son padrone, et parce que, dans son pays, on ne dénonce jamais personne. En sortant de l'hôpital, je me suis livré à une rapide enquête : j'ai découvert le bouge où Gotto loge vos petits ouvriers, à Billancourt; j'y ai pénétré :... Ah! monsieur!... Je ne leur ai rien demandé : lis m'auraient tous répondu comme le moribond. Mais j'ai interrogé quelques personnes du voisinage... Délémont, qui écoutait avec impatience, interrompit :

— Vous avez interrogé des voisins sur ce qui se passe parmi mes employés?... Mais... de quel droit, je vous en prie?...

Le prêtre fixa sur lui ses yeux limpides, en répondant :

— .Je ne me suis pas posé cette question, monsieur... J'ai pensé que vous ignoriez Teffroyable misère de ces petits êtres tombés dans des mains infâmes, et j'ai voulu vous renseigner...

Avec la volubilité de sa race, il dépeignit ce qu'il venait de voir ou d'apprendre : la cave

humide, sans soupirail, plus noire qu'un cachot, la paille jetée sur le sol, rare et sordide, les déchets de légumes gâtés, ramassés autour des corbeilles du marché, qu'on leur donnait pour toute nourriture, et leurs pauvres corps zébrés de coups :

— Vous ignoriez ces choses, conlinua-t-il, vous ne descendez pas à de telles minuties... Mais à présent, monsieur, je vous l'ai dit, vous le savez!...

Délémont ouvrit les bras, laissa retomber ses mains sur ses genoux, et répondit d'un ton insinuant d'avocat plaidant les circonstances atténuantes :

— Vous exagérez, monsieur l'abbé, vous exagérez, ma parole ! Yous avez écouté des commérages... Et les commérages, vous savez bien, ça vous montre un bœuf là où il y a un œuf... Et puis, après tout, rien de tout cela ne se passe chez moi... A l'usine, personne ne maltraite les enfants, je vous l'affirme... Ah! non, je ne le permettrais pas !... Comprenez la situation : ces petits porteurs me sont fournis par un entrepreneur avec lequel je traite et je règle. S'il ne les nourrit pas, c'est un gredin, puisqu'il a la charge de leur entretien... Mais que voulez-vous que j'y fasse?... C'est à lui qu'il faut vous adresser!...

A ce dernier mot, le visage mobile du prêtre.

L*N VAINQUEUR liD

qui n'exprimait encore que l'étonnement, se nuança d'indignation :

— Autant dire, s'écria-t-il avec un geste un peu déclamatoire : Adressez-vous à l'assassin pour protéger la victime, demandez au loup de défendre les agneaux!... Un homme comme celui-là, monsieur? Mais il pilerait ces enfants dans un mortier pour faire argent de leurs os !... Et soyez sûr qu'il vous trompe autrement encore : il vous déclare qu'ils ont l'âge légal, n'est-ce pas? Eh bien, regardez-les, je vous en prie, regardez-les!...

L'Église après l'État, le prêtre après le fonctionnaire, et ces ennemisnaturels d'accord pour tomber sur lui!.... Celui-là, du moins, ne disposait ni de la police, ni des tribunaux, ne pouvait ni verbaliser, ni requérir la force publique, ni infliger des amendes : il était désarmé, il était impuissant, ses paroles se perdaient. Délémont, se sentant plus fort que lui, l'arrêta en disant sèchement :

— Pardon, monsieur l'abbé ! Je n'engage ces enfants que munis d'un carnet de la mairie où leurs papiers sont examinés : je suis donc en règle avec la loi, à l'abri de toute réclamation.

Le prêtre riposta :

— Il ne s'agit pas de vous, monsieur, il s'agit d'eux !

Venu sans méfiance, en allié qui va d'un mot éclairer un honnête homme, voici qu'il découvrait

150 UN VAIiNQLEUR

en ce bourgeois correct un complice inconscient de l'affreux bandit aux doigts chargés de bagues qui amenait à travers la frontière sa contrebande humaine.

— Si ces papiers sont faux? aj.oula-t-il.

— Ah ! fit Délémont avec un geste à la Ponce Pilate, cela ne me regarderait pas : Gotto se débrouillerait avec la justice.

Alors, la voix du prêtre s'éleva :

— Dites que vous ne voulez pas voir! Mais celui qui ferme les yeux parce qu'il veut les fermer...

— Monsieur l'abbé !...

Le prêtre se contint et reprit :

— Pardonnez-moi, monsieur! J'étais si sûr de votre appui ! J'étais si sûr qu'à peine averti, vous vous hâteriez de mettre fin à ce scandale! J'étais si sûr que vous souffririez de l'avoir toléré chez vous !... Pardonnez-moi de m'être trompé !... J'ai peine à concevoir qu'un homme heureux, riche, et qui est père, ne frémisse pas jusqu'aux moelles au spectacle de telles misères, surtout quand elles s'abritent sous son toit, quand elles contribuent à sa prospérité.

Il grandissait, comme un messager de vérité. Délémont, les yeux à terre, mordillait ses moustaches. Alice, debout derrière son fauteuil, lui loucha l'épaule en murmurant :

— Père! oh ! père, est-ce possible?

UN VAliNQUEUR 151

Il se retourna, il la vit bouleversée. — Depuis que montait sa fortune, bien des souffrances s'agitaient ainsi autour d'elle sans qu'il en fût touché. A peine les distinguait-il : elles n'étaient à ,ses yeux que la part du mal nécessaire. Pour la première fois peut-être, il en eut une vision pénible, et n'osa répondre par les arguments qu'il se donnait à lui-même, quand par hasard il s'attardait à réfléchir sur ces problèmes.

— Je vous parais dur, monsieur l'abbé? dit-il. C'est que vous ignorez combien les conditions de notre industrie deviennent difficiles!... Songez que nous ne trouvons plus d'enfants... Ma parole, nous n'en trouvons plus dans le pays!... Alors, nous prenons ceux qu'on nous amène... Puisqu'il nous en faut, n'est-ce pas ?. . . Ce qui arrive n'est d'ailleurs pas de notre faute... Non, non... Dame ! autrefois, les patrons se sentaient responsables de leur personnel. . . Naturellement, puisqu'ils étaient les maîtres!... Mais aujourd'liui, c'est le gouvernement... Comprenez-vous tout ce que déplace cette substitution d'autorité, dites?... Réfléchissez : on nous impose des lois qui nous gênent, qui nous arrêtent, qui nous paralysent... Bon!... Les lois sont là, n'est-ce pas ? Justes ou injustes, bonnes ou mauvaises, il nous faut les subir... Elles suppriment notre initiative, elles nous mettent en tutelle, monsieur l'abbé !... Et savez-vous le seul

152 IJiN VAINQLEUU

recours que" nous ayons contre elles?... C'est de nous en tenir strictement à ce qu'elles exigent de nous !... Parce que, comme elles sont mal faites, compliquées, vexatoires, inutiles, on s'apercevra de leurs défauts quand les patrons se déchargeront sur elles de toute leur responsabilité et de tous leurs devoirs !...

L'abbé Médal avait écouté avec une attention un peu méprisante.

— Il faut bien rendre à César ce que César exige, dit-il : César a tant de moyens de soutenir ses droits ! Mais il y a Dieu, monsieur, qui ne fait pas de lois, qui ne dispose d'aucune force coercilive...

Le maître'verrier esquissa de la main droite un large geste vague, et répondit avec un fin sourire :

— Ah ! monsieur l'abbé, si Dieu était aussi exigeant que César, je n'aurais plus qu'à fermer mon usine !...

— Mettez que je ne vous parle pas en son nom, répliqua le prêtre, si vous êtes de ceux qui ne comptent pas avec lui. Reste pourtant l'humanité, qui nous engage tous envers les plus faibles que nous. Mettez que je m'adresse à vos sentiments de bonté, de justice ! Mettez que je n'aie rien exagéré, que ce que je vous ai dit soit l'exacte vérité. Voyons, monsieur, ne regretteriez-vous jamhis de l'avoir ignoré?

Délémont eut le geste d'un ministre à qui Ton signale un abus :

— Je ferai une enquête, monsieur l'abbé.

Le prêtre se leva, peu rassuré, mais sentant bien qu'il ne pourrait obtenir davantage :

— Dieu veuille vous éclairer, dit-il.

Et, après une brève hésitation :

— Un dernier mot. Je ne puis guère pénétrer dans la cave où ces enfants sont entassés : on m'en refuserait l'entrée. Me permettez-vous de les voir à l'usine?... Aux heures où le tfavail s'interrompt, bien entendu !...

Délémont eut un soubresaut, et fut, cette fois, catégorique :

— Ah! non, par exemple, non, non ! J'ai déjà sur les bras l'inspecteur du travail, qui entre chez moi comme chez lui... Non... Mon usine est à moi ; je n'en ouvrirai pas les portes à tout venant!

Alice s'avança pour intercéder à son tour ; elle fut repoussée avant d'avoir dit un mot :

— Non, non, j'ai promis tout ce que je puis accorder, je ferai ce que je pourrai... Pas d'attendrissement inutile, je t'en prie !... Depuis ce matin, on me rebat les oreilles de cette histoire ; je n'en veux plus entendre parler !...

Et il s'en alia, comme il faisait toujours dans les occasions difficiles, enlaissantleprêtreavec sa fille.

15i UN VAINQUEUR

Délémont n'admettait pas qu'on pût être gêné dans les grandes aflaires par de tels incidents. Il jugeait les choses dans leur ensemble, sans s'attarder aux détails. Pour que l'usine marchât, il fallait du sable, de la potasse, du charbon, des outils, des machines, des hom'mes, des enfants. Ces éléments ne se combinent pas sans déchet : il y a toujours des bouteilles cassées, des sables perdus, du charbon gaspillé, un accident par-ci par-là, et de temps en temps une vie sacrifiée. C'est regrettable, à coup sûr ; mais on ne fait rien avec rien ; et il ne s'en troublait pas plus qu'un général ne s'émeut de voir tomber ses soldats dans une charge victorieuse. Ayant donc expédié l'abbé Médal, il s'en alla faire un tour dans ses chantiers, en cherchant un moyen de tenir sa promesse sans sacrifier le concours de Gotto. Les petits Italiens, avec leurs cheveux crépus, leurs yeux de braise, leur peau brune que doraient les reflets du four, travaillaient comme des nègres. Cette activité, cet entrain, ne prouvaient-ils pas d'emblée qu'ils n'étaient ni affamés, ni maltraités? Elles le rassurèrent spontanément. Pourtant, puisqu'il l'avait promis, il voulut « faire son enquête ». Justement Gotto rôdait autour du chantier. Il l'appela. C'était un bel homme, gras, prospère, bien rasé, moustaches en crocs, yeux cruels et caressants, avec un diamant piqué dans sa cravate rouge et des

bagues à tous les doigts de ses mains sales, aux ongles noirs. Il s'avança, le sourire aux lèvres, en se dandinant avec des effets de torse et de cuisse.

— Hé, Gotto, dites donc ! est-ce vrai que vous maltraitez vos gamins?... que vous les logez d^ins une cave?... que vous oubliez de leur donner à manger?... C'est un curé qui vient de me raconter ça!...

Le négrier roula les yeux, leva les bras, joignit les mains, en protestant dans son jargon :

— Santa Gatterina ! Sanla Barbara ! si on peut dire !... Interrozez-les, Moussu, interrozez-les î... Ze dirai rien, moi, pas oun mot!... Qu'ils parlent, les petits, qu'ils disent !...

— Comment voulez- vous que je les interroge? Je ne sais pas l'italien !

Gotto désigna deux des enfants :

— Céloui-ci parle le français, moussu Bélémont,.. et céloui-là... Interrozez-les, ils comprendront... Interrozez comme vous voulez! Moi, ze n'écoute pas, ze m'en vais, ze ne veux pas qu'on dise que c'est moi qui les fais parler !...

Il s'éloigna avec la tranquillité d'un bon camorriste, sûr que ses victimes se laisseront arracher la langue plutôt que de manquer à leur singulier point d'honneur, à cette vertu bizarre de Vomertà qui fait des victimes les alliés de leurs bourreaux^ contre leur ennemi commun, la Justice. #

— Voyons, petits, venez là ! Dites-moi donc, avez-vous envie de retourner dans votre pays?

Il leur demandait cela d'une voix brève, comme l'aveu d'un sentiment coupable. Les deux enfants mirent la main sur leur cœur, en récitant ensemble :

— Non, non, l'Italie, pays trop pauvre !... Faim, là-bas... Paris, belle ville î...

— Ce n'est donc pas vrai que vous êtes mal nourris, maltraités?

La pantomime s'accentua, les quatre yeux noirs roulèrent éperdument.

— Ce n'est pas vrai ? répéta Délémont, en fronçant les sourcils.

— Très bien ici, dit l'un, bien manger, jamais faim !...

■ Le second renchérit :

— LasignoraGotto, très bonne î... Oun anze !... Oun anze du bon Dieu !... Il signore aussi!... Il siûnore! !...

Les mains croisées sur la poitrine et le regard pâmé exprimaient l'extase. Délémont ne vit ni les membres décharnés, ni les bleus marqués aux épaules, ni la misère des corps exténués. Les paroles répondaient à ses désirs : l'enquête était finie. Il s'éloigna.

Mais un cri, — un effroyable cri qui vibra et se Hut, — le fit se retourner.

UiN VAINQUEUR 157

En se remettant à l'oiivrage, un de ses deux petits Italiens, le plus adroit, le plus leste, venait de manquer le sabot lancé par le souffleur, que d'habitude il attrapait au vol. Atteint à l'épaule par la bouteille ardente, il se tordait sous la douleur atroce d'une large brûlure. Après ce cri 'unique arraché par la surprise, il resta muet ; son visage, affreusement pâli, se convulsa dans un effort suprême de silence ; de grosses larmes roulèrent sur ses joues; et Ton put lire dans ses yeux hagards, dans ses traits tendus, le plus tragique appel de souffrance et d'angoisse qui lut jamais arrêté par la peur dans une poitrine d'enfant. Le souffleur, désolé, parlait de l'emmener chez lui, pour le faire soigner par sa femme. Lustreau proposait l'hôpital. Gotto s'empressa de leur enlever le blessé.

— L'hôpital ?... Non, non !... Le pauvre petit, à l'hôpital, il ne voudrait zamais!... Ze l'emmène avec moi... La signora mettra de Fouile... Oun baume... et ça sera rien !

Et il remmena, il l'emporta plutôt, comme une proie.

Délémont, assombri, déclara qu'il serait maintenant interdit de lancer la pince ou le sabot :

— Je ne veux pas de ces accidents-là, expliqual-il à voix basse à Lustreau. C'est absurde, ma parole! On n'abîme pas des enfants par simple

158 UN VAINQIELP.

imprudence, par bravade... Vous verrez que nous finirons par avoir des ennuis !...

Pendant que son père menait ainsi rondement l'enquête promise, Alice rejoignait l'abbé Médal à l'hôpital des Enfants. Ilsy trouvèrent Burier. Debout à côté du petit lit de fer perdu dans la file des lits pareils, l'inspecteur contemplait cette tête brune et pâle qui pouvait être belle et n'était plus qu'un masque de souffrance où brillaient des yeux de fièvre. A ses premières questions, l'enfant, sans les comprendre, avait répondu en se nommant : Beppo Trina; ensuite, il jeta au hasard le nom de sa petite ville : Roccasecca; puis il se tut. Et, de temps en temps, il murmurait encore, comme si ce mot renfermait la clé de toutes les énigmes :

— Italiano... Italianol...

Sa figure s'éclaira quand il vit arriver le prêtre, suivi d'Alice. Burier, interrompu dans son vain interrogatoire, s'inclina froidement, l'air rogue, en arrêt contre la soutane. L'abbé Médal passa de l'autre côté du lit, et tout de suite s'entendit avec Beppo. Alice, attentive, suivit un tnoment sur leurs lèvres le joli gazouillis de la langue inconnue, puis demanda ce que disait le petit malade :

— Il dit qu'il est bien soigné ici, expliqua le prêtre, mais qu'il ne peut causer avec personne, et qu'il s'ennuie... Surtout la nuit, quand il ne dort

pas... Il désire qu'on écrive à ses parents : je lui ai promis de le faire.

— Que veut- il qu'on leur écrive? demanda Burier.

Le prêtre échangea de nouveau quelques paroles avec l'enfant avant de répondre :

— Qu'il pense à eux ; qu'il ne faut pas s'inquiéter de lui, ni venir le chercher; qu'il a toujours été bien traité par son padrone; que, s'il est tombé malade, c'est par la volonté du Père Éternel; qu'il guérira bientôt.

La figure de l'inspecteur prit une expression de méfiance presque haineuse : évidemment, il ne croyait pas aux paroles du prêtre, le prenait pour un allié naturel de Gotto, le soupçonnait de falsifier les réponses du petit Trina pour éloigner de lui la main tutélaire de l'Administration.

— Il dit cela? murmura-t-il d'un air incrédule. Vraiment ? Est-ce possible ?

Inclinée sur le malade, Alice le plaignait en lui caressant les cheveux, — ces jolis cheveux noirs que la sueur de la fièvre collait aux tempes en tristes mèches aplaties, — et l'enfant jouissait de cette tendresse inconnue qui venait adoucir son agonie.

— Comme il estpâle !... Gomme il est maigre !... Je vous en prie, monsieur l'abbé, demandez-lui s'il désire quelque chose? Je voudrais tant qu'il eût un petit plaisir !

Le prêtre posa la question. Les grands yeux noirs du malade errèrent un moment, comme s'ils cherchaient, loin de ces lits de souffrance, par delà ces murs blanchis, dans l'espace libre, dans le monde rempli de splendeurs. Mais ils ne trouvèrent rien à souhaiter, et revinrent avec une indicible expression de détachement se fixer sur le prêtre, qui traduisit la réponse que leur regard accompagnait :

— Il n'a besoin de rien, mademoiselle... Il répète avec insistance qu'on l'a toujours bien traité...

En bougeant, Beppo venait de découvrir son épaule, maigre et brune, que parcourait une longue cicatrice.

— Regardez! s'écria la jeune fille... Là!... C'est un coup ! c'est une blessure !

Le petit refermait précipitamment sa chemise pour cacher la plaie, en murmurant :

— JSieniel... Nientel...

— Il faut pourtant savoir la vérité, dit Burier. C'est un cas grave, qu'il importe de tirer au clair.'

Il regardait, presque menaçant, l'abbé Médal, comme s'il le rendait responsable des réponses trompeuses de Beppo. Le prêtre comprit ce regard et dit :

— Il répéterai ta tous ce qu'il me dit à moi-même. Il le répéterait devant la Justice, à travers les tortures, jusqu'à l'agonie. A moins qu'on ne parvienne

U.\ VAIiNQUELfl 161

à lui persuader que, s'il parle, ni lui ni les siens n'auront rien à craindre de ses bourreaux. Et peut-être se lairait-il encore, par point d'honneur...

Burier gardait des doutes, incapable de cbmprendre des sentiments si étrangers.

— Si je pouvais lui parler ! murmura-t-il. Si je pouvais l'interroger comme je voudrais.

— Formulez vos questions, monsieur, je les traduirai.

Burier hésita, méfiant encore, humilié d'accepter un tel concours. Pourtant le désir de savoir l'emporta sur le préjugé.

— Dites-lui que je suis inspecteur du travail... Il ne sait pas ce que c'est, n'importe ! Expliquez-lui que je fais partie de l'Administration... Du Gouvernement, s'il comprend mieux ! Ajoutez qu'il doit dire la vérité, qu'il peut la dire sans crainte, que nous sommes plus puissants que ceux qui l'ont tourmenté et que nous voulons les punir !... Diteslui qu'il faut qu'il parle, dans l'intérêt de ses camarades,... qu'il est sous la protection de l'État, sous celle de la Justice !...

Ces paroles ne rassuraient point Beppo : au contraire, à mesure que le prêtre les lui transmettait, sa figure exprimait un croissant effroi, qui atteignit son paroxysme au mot de « Justice ». II agita les mains, comme pour repousser un objet

menaçant, puis les croisa sur sa poitrine : et il tâcha de se soulever sur son oreiller, en répétant dans son dialecte :

— Non, non... Bien, très bien, nous sommes très bien... Personne ne nous a fait du mal!... Malade, moi : c'est le Père Éternel qui...

Alice se redressa, pâle d'angoisse : le mensonge était d'autant plus poignant, que la vérité sortait d.e ce pauvre corps ravagé, de ces membres tachés d'ecchymoses, de ces yeux mêmes qu'habitait l'épouvante.

— Dites-lui que je sais tout ! continua Burier en s'échauffant. Dites-lui qu'il est inutile de me tromper, qu'on arrêtera son padrone et sa signora, qu'on les mettra en prison...

D'inexprimables terreurs traversèrent les yeux de Beppo : ii vit dans sa fièvre s'accomplir à la lettre les grandiloquentes imprécations de Gotto : « Ceux qui se plaindront, je leur arracherai la langue, je déchirerai le foie de leur père, je les étranglerai avec les entrailles de leur mère!... » Il étendit la main en balbutiant :

— Nous sommes bien!... Je le jure!... Nous sommes bien, monsieur! Le signor Gotto, excellent!... Et la signora... Oh! la signora!... une sainte, une madone, la signora !

Sous la pression de la peur, il bandait ses suprêmes énergies pour défendre ses bourreaux.

L'inspecteur perdit son sang-froid et haussa le ton :

— Dites-lui, monsieur, que, s'il continue à mentir, on le punira comme les autres, quand il sera guéri!... Dites-lui qu'on le mettra gn prison avec eux !...

Celte fois, le prêtre secoua négativement la tête :

— xNon, monsieur, je ne lui dirai pas cela : il y a bien assez de terreurs autour de son agonie, cet enfant a le droit de mourir tranquille !... Et maintenant, permettez-moi de lui parler pour mon compte, à ma manière : peut-être obtiendrai-je plus que vous î

Il se pencha sur le malade, le sourire aux lèvres et dans les yeux. Les mots aux belles sonorités chaudes tombèrent de sa bouche. Il parlait à Beppo de sa petite ville, des siens qui pensaient à lui et l'attendaient, de Dieu, plus fort que les méchants, protecteur des faibles. A demi soulevé sur ses coussins, l'enfant garda longtemps son air obstiné, les yeux fixes, les lèvres serrées, buté dans son mensonge. Mais les paroles devinrent plus tendres, ressemblant presque à celles que les mères tirent de leur cœur quand le vol de la mort bruit au chevet des bien>aimés. Beppo chercha la main du prêtre et la baisa : la peur fuyait ; des larmes montèrent à ses yeux; dans un mouvement désespéré d'enfant poursuivi qui cherche un refuge, il

se jeta contre lui, les bras au cou, en gémissant :

— Oui, oui, partir!... Partir!... Toutdesuite !... Lepadrone est un diable ! Lasignora... Ah î Santa Lucia, délivrez-nous!...

Un affreux accès de toux Tarracha des bras du prêtre, le secoua, le jeta en avant sur ses couvertures. Alice s'empressa de le soutenir, puis quand l'accès s'apaisa, l'arrangea sur les oreillers.

— Vous vouliez la vérité, monsieur l'inspecteur, dit l'abbé Médal à Burier : vous l'avez eue!...

— Ah ! les misérables ! s'écria le jeune homme en étouffant sa voix. Mais comment les atteindre!... Je sens qu'ils nous trompent, et ne puis découvrir comment!... Et il y a les autres, leurs complices, ces honnêtes gens qui s'engraissent de la misère et de la mort!...

Il ne remarqua pas le regard du prêtre qui lui montrait Alice, en mettant le doigt sur sa bouche.

— Le croiriez-vous? J'ai vu ce malin même un malheureux enfant, chétif, malingre, lamentable, dont on veut à tout prix faire un verrier... Un assassinat, monsieur l'abbé!... Et ce n'élait pas un étranger, celui-là; c'était un des nôtres..., c'était le propre neveu du même patron...

Le prêtre lui serra le bras en soufflant :

— Mademoiselle Délémont!

La jeune fille avait entendu. Elle se redressa, en

refoulant ses larmes dans un beau geste de défiance et de fierté :

— Croyez bien, monsieur, que, si mon père savait...

A cet instant, elle sentit qu'elle allait merltir, elle aussi, comme le petit moribond, pour sauver son maître. La phrase inachevée s'arrêta dans sa gorge. Elle cacha sa figure dans ses mains, comme un coupable pris de honte. Et les deux hommes, émus par cette douleur dont ils sentaient la violence et la noblesse, Tentendirent murmurer :

— Ah! c'est affreux !.. . C'est affreux!... (1)

(1) L'idée et quelques traits de cet épisode m'ont été fournispar la réalité. Voir entre autres, les articles de M. le marquis Paulucci di Calboli, dans la Rif'orma sociale (15 juin 1897) et dans la Revue des Revues (1" septembre 1897 et 15 avril 1898); ceux de M. Giuseppe Prato et Luigi Einaudi, dans la Riforma sociale (fasc. 11, 8* année, vol. XI) et de M. G. Prato dans la Rassegna nationale (1901 et 1903); et les rapports publiés dans le Bulletin de VOpera di assistenza degli operi italiani emigrati in Europa e nel Levante (1" juin et juillet-octobre 1901), que M. Prato a eu l'obligeance de me communiquer.

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