TROISIÈME PARTIE
Correct en toutes choses, d'esprit pondéré, peu sensible, dépourvu d'imagination, Antoine Burier remplissait ses fonctions avec l'amour de la loi plutôt qu'avec celui des hommes. Toutefois, le spectacle de cette agonie d'enfant lui laissait un frisson qu'il ne connaissait pas encore : pitié, colère, indignation, désir plus chaleureux de défendre les faibles contre la prépotence des puissants. La figure brune et pâle du petit Beppo le hantait, et le regard de ces grands yeux noirs cherchant désespérément dans la salle blanche quelque chose qui ne fût pas la souffrance. A côté de ce masque où la mort mettait déjà son empreinte, il revoyait en pensée la douce figure
sérieuse d'Alice Délémont. Il la revoyait surtout dans ce joli mouvement de révolte, arrêté par une pensée loyale, où tant de reflets divers l'avaient traversée en un clin d'œil; et il s'attardait à la contempler ainsi, dans sa mémoire. Il n'était pas homme à s'abandonner longtemps à des impressions douloureuses; aussi cette gracieuse image eut-elle bientôt chassé l'autre, et fut seule à le retenir. Elle l'accompagna dans les bureaux où le directeur venait de le mander. Encore les petits Italiens! L'Ambassade réclamait à leur sujet, alléguant que les mairies leur délivraient trop facilement des livrets; l'Administration rejetait la faute sur le pays d'origine, où les pièces d'identité n'étaient pas assez contrôlées. Beaucoup pouvaient souffrir et mourir avant que ce différend lut tranché! Du moins la question était ouverte : elle ferait son chemin, de bureaux en bureaux, noircissant des paperasses, remplissant des dossiers, jusqu'à ce qu'elle fût mûre, — ou qu'on la classât. — Il faudra pourtant que cette affaire s'éclaircisse, dit en substance le fonctionnaire à son subordonné. Dans les départements, le mal est aussi grand qu'ici, mais notre action est moins efficace : des préfets timorés la contrarient, par crainte de déplaire aux industriels. Cependant il y a des contraventions et des fraudes. Les découvrir est difficile : tachez d'y réussir, nous comptons sur vous.
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L'instinct de la chasse est un des plus puissants qui nous meuvent : il nous pousse contre nos semblables à défaut de gibier; les difficultés l'irritent; il devient plus féroce quand il peut s'armer d'un prétexte d'utilité sociale. Fouetté par la confiahce de son supérieur, celui de Burier s'excita : en quittant l'hôtel de la rue de Varennes, le jeune homme ne pensait plus qu'à déployer ses qualités de bon limier au profit de l'humanité et de l'Administration, pour le bien commun et pour son avancement. Quelques courses obligées le conduisirent aux abords de l'Odéon, où l'heure du dîner le surprit. Il entra dans un Bouillon d'étudiants. Tout en mangeant sa tranche de rosbif, il se mit à combiner d'ingénieux moyens pour découvrir la vérité. Gomme il y croyait appliquer toutes les forces de son esprit, l'image d'Alice revint tout à coup. Il se représenta le désespoir de la jeune fille quand son père, pris en flagrant délit de complicilé de fraude, se trouverait impliqué dans des poursuites peut-être très graves. Son zèle en fut aussitôt attiédi : c'était comme un conflit inattendu qui surgissait entre son devoir nettement tracé et de sourdes pensées dont il sentait l'action avant même de les avoir formulées. Et le bruit augmentait dans le restaurant. Il sortit, en proie au malaise de cette découverte. La soirée était fraîche et charmante. A petits pas, la cigarette aux lèvres, il suivit les
boulevards jusqu'au pont de la Concorde, le traversa, continua sa promenade en remontant l'avenue des Champs-Elysées, où fourmillaient les voitures, les toilettes claires, les chapeaux fleuris. Des bouffées de musique couraient dans l'air avec des bouffées de parfum. La gaîté de vivre s'épanouissait dans la belle nuit commençante. Burier s'en imprégna. Puis il songea que l'inégalité des conditions prive un trop grand nombre d'êtres des joies de l'abondance : parmi les heureux, il y a des pauvres honteux, des mendiants, des ramasseurs de bouts de cigares. . . Alice et Beppo Trina ! . . . Et tout en mêlant ainsi ses idées, il reprit le chemin de sa demeure.
Il occupait une petite garçonnière, rue des Vignes. De sa fenêtre qui ouvrait sur la Seine, il regarda vibrer dans la nuit les milliers de points lumineux qui piquaient l'espace, tantôt mouvants, tantôt immobiles. De jour, il voyait les hautes cheminées de Grenelle et de Javel lancer leurs fumées épaisses ou légères, qui vont d'un gris blanchâtre au noir de suie, s'étirent, se disloquent, montent et se dissipent. A celte heure, si ces fumées flottaient encore, elles se confondaient dans l'ombre nocturne. Pendant qu'il cherchait dans cette ombre le spectacle habituel, l'image d'Alice revint à côté de lui, doucement, comme un petit fantôme amical issu du paysage. Un moment, il s'abandonna sans
résistance à la douceur de la sentir là, à peine plus vague et moins réelle que les formes confuses qui noircissaient dans la nuit. Ce moment passa .: il sortit de son rêve, sourit, haussa les épaules comme si quelque tableau saugrenu de lanterne magique glissait sous ses yeux. De fait, il venait de se voir, lui, Antoine Burier, inspecteur du travail, ennemi naturel des chefs d'industrie, demandant à M. Alcide Délémont la main de la jeune fille! Il vit avec la même netteté s'allonger le visage du maître verrier, il entendit le refus humiliant, il eut le sentiment de s'éloigner l'oreille basse, en pliant le dos, comme un vaincu. Or, il était de ces garçons pratiques qui ne s'attaquent jamais à l'impossible : qu'un désir irréalisable l'eftïeurât, — ce qui peut arriver à chacun! — il s'empressait de le chasser en pensant à d'autres choses. Tout à l'heure, dans les Champs-Elysées, il n'avait pas même songé qu'il pût jamais entrer dans un restaurant élégant, commander un dîner lin, vider des coupes de Champagne en compagnie de quelque jolie fille étincelante de bijoux : ces biens-là, n'étant pas pour lui, ne le tentaient pas, tandis qu'il remplaçait parfois son cigare de deux sous par un londrès, son carafon de mauvais vin par une demi-bouteille de màcon ou de beaujolais. Il ne raisonna pas autrement : Mlle Délémont épousera quelque gros industriel comme son père,
brasseur d'affaires, manieur d'argent, pour devenir bientôt, comme celles de sa caste, égoïste, indifférente, inconsciente, cruelle. Il ne put s'empêcher d'ajouter : « C'est dommage! » Mais il conclut, à demi-voix :
— Qu'est-ce que ça peut me faire, après tout?
Pendant qu'il rêvait ainsi, Alice recueillait de son côté ses impressions de la journée. Elle aussi se mit à sa fenêtre. Devant elle, les bâtiments de l'usine se découpaient dans l'obscurité; des lumières éclairaient les intérieurs de la Cité ouvrière, où des ombres s'allongeaient; les reflets du four le plus proche rougeoyaient dans la nuit. Elle pensait à toutes les misères souvent entrevues, mais dont elle avait eu pour la première fois, au chevet du petit Beppo, la sensation tragique; elle pensait aussi à Burier.
Le jeune homme lui avait plu, d'ailleurs sans nuance sentimentale, par ses fonctions autant au moins que par sa personne. Elle était en effet de celles qui, dans les conflits de l'heure actuelle, prennent parti contre leur classe. De la sienne, elle ne voyait que les vices, — la cupidité, l'égoïsme, la cruauté, — sans distinguer la part qui en revient au fait môme de la possession. Sa sympathie allait sans réserve aux victimes temporaires de ces vices éternels, que conservent et raffinent en s'élevant sur l'échelle sociale les
déshérités de la veille, exploiteurs du lendemain. Pareille en cela à ces femmes de fermiers généraux, élevées aux leçons de Jean-Jacques, que leurs complaisantes doctrines devaient pousser à la guillotine, une fois renversé l'équilibre de leur sûreté, elle méconnaissait cette condition de la concurrence qui interdit aux vainqueurs de déposer, pour s'attendrir, leurs armes et leurs boucliers. Si, par aventure, il se fut trouvé dans son cercle quelqu'un pour lui montrer le péril, elle eût méprisé un tel avertissement : femme avant tout, elle aimait mieux la pitié que la force; idéaliste, elle rêvait la justice, non la conquête; nul égard d'intérêt, de caste, de famille ou de race n'eût embarrassé sa juvénile intransigeance. La sublime et dangereuse formule du Pereat mmidus l'enivrait de son illusoire noblesse; et, avec tant d'autres, ouvriers aussi généreux qu'elle d'une désagrégation régulière, en croyant participer à la réfection d'un monde où se réaliseraient enfin nos grands rêves, elle travaillaità l'avènement d'autres formes de la tyrannie et de l'injustice.
11 faut dire que toutes ses expériences de la vie s'accordaient à la pousser dans cette voie : à mesurer les sacrifices consentis par son père au culte delaFortune, elle avait pris en exécration ce Moloch des affaires qui. dévore les sentiments simples, l'affection, la bonté, la bienveillance, et tue la joie
d'exister. Jamais elle n'avait rcncoDtré que des usiniers, des contremaîtres, des marchands ou des fabricants : tous exemplaires peu variés du même type humain, absorbés par un travail qu'elle n'aimait pas, par des soucis qu'elle jugeait mesquins ou intéressés. A côté du lit de Beppo, Burier lui apparut comme un libérateur. Il était l'adversaire de ces ennemis. Sa vie n'appartenait pas au gain. Il luttait contre l'égoïsme des patrons. Il défendait les faibles. Même il représentait ce Dieu nouveau, l'Etal, invoqué par tous les réformateurs dont elle lisait les livres. !1 était investi d'une autoiité bienfaisante, qu'il exerçait avec sérieux et foi. Blond comme un chevalier de Lumière, elle lui vit l'auréole de-ces missionnaires que les femmes admirent pour les vérités qu'ils proclament, avant de leur vouer la faiblesse de leur cœur et de leur chair.
Du reste, les violentes émotions qu'elle traversait ne l'eussent point inclinée vers la rêverie sentimentale : l'amour ne fleurit pas dans un cœur bouleversé, et le sien l'était dans ses intimes profondeurs. Jusqu'alors, elle tenait son père pour un être dur, intéressé, rigoureux, inflexible, mais d'une irréprochable droiture, incapable d'une action malhonnête ou coupable. Elle l'estimait ainsi : la loyauté de l'homme compensai! à ses veux les défauts de la caste, aussi lourds chez tant
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d'autres, et sans ce contrepoids. Voici que tout à coup elle découvrait en lui le complice inconscient d'une façon de corsaire, — exploiteur, parasite, faussaire, assassin. Gagné par une contagion abominable, il transportait jusque dans son foyer* les procédés de ce sinistre associé : un mot de l'inspecteur avait éclairé sa conduite envers Valenlin. Or, ce qu'il violait là, ce n'était plus une loi récente, imparfaite, discutable : c'était la solidarité sacrée de la famille, c'était celle même de la race, qui pousse tout homme digne de ce nom à se pencher sur l'enfant pour le protéger. Que de fois elle avait défendu son père contre la sévérité doctrinaire de Bernard ! A cette heure, elle se sentait à son tour incapable d'indulgence : elle condamnait, dans la fraîcheur d'une conscience ignorante des premières compromissions qui la préparent peu à peu à l'endurcissement.
Délémont était absent. Elle veillait encore quand il rentra. Elle l'entendit fermer la porte, monter l'escalier, passer dans le corridor, faillit l'appeler, et n'osa. Le lendemain,, quand elle se leva, il était depuis longtemps à l'usine : elle le vit dans la cour, allant, venant, donnant des ordres, affairé comme toujours. La matinée passa sans qu'elle pût lui parler. Quand il rentra pour le déjeuner, à l'heure exacte, il amena Soutre. Il semblait préoccupé : le repas, rapide et sobre, -fut encore moins
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animé qu'à l'ordinaire. Soutre, pourtant, tâchait de parler; comme on ne lui répondait guère, il fut bientôt à court de sujets. On servit le café sans quitter la table; Alice dit :
— Papa, j'ai été voir ce petit Italien malade, hier après-midi.
Sa belle-mère, inattentive, leva sur elle un regard vide; Soutre écarquilla les yeux :
— Comme cela, toute seule? Qt-il.
Alice tenait à l'indépendance de ses allures.
— Oui, seule, dit-elle assez sèchement. L'abbé Médal m'attendait devant l'hôpital.
— Comment va-t-il, cet enfant? demanda Délémont d'un ton distrait.
— Il est au plus mal. On n'a aucun espoir de le sauver.
— Ah ! le pauvre î...
Cette parole indiqua seule qu'un éclair de pitié traversait peut-être l'âme du maître verrier.
— Il y avait auprès de lui l'inspecteur du travail, reprit Alice.
— Burier? s'écria Délémont. Que faisait-il là, l'animal?
Son visage s'assombrit, comme si le seul nom de cet homme suffisait à le mettre de mauvaise humeur; il ajouta, en se tournant vers Soutre :
— Je parie qu'il cherchait des choses contre nous !
Le sous-directeur tenait dans son énorme main une petite lasse fine, où il remuait le sucre. Il répondit, en continuant à tourner sa cuiller :
— Que pourrait-il? A l'usine, ces enfants sont très bien traités. Le reste ne nous regarde pasi
— Sans doute, fit Délémont, pensif. Mais n'oubliez pas qu'ils nous cherchent noise, à la rue de Varennes ! Le moindre prétexte leur serait bon.
Le sous-directeur goûta son café, le trouva suffisamment sucré, vida d'un coup sa petite tasse, et conclut, avec un soupir :
— Ils ne pourraient donc pas nous laisser tranquilles?...
Alice le regarda : ce fut comme si ses yeux ouvraient pour la première fois la barrière de ce front étroit, et n'y trouvaient que du vide. Pour la première fois aussi, elle sentit une sorte de répugnance de cette musculature énorme, de celte force animale, en même temps que l'image plus fine de Burier traversait rapidement sa pensée. On se tut. Estelle vint offrir un verre d'anisette à Soutre, qui la remercia sans la regarder. Alice reprit :
— Et Valentin ?
Elle crut s'apercevoir que les deux hommes échangeaient un signe d'intelligence. Son père se leva, appela du geste le sous-directeur, et répondit :
— Il va bien. Je crois que Danzine est content de lui. Allons, Soutre !
Le géant se leva à son tour, non sans effort. Il se trouvait bien là, dans le cercle de celte famille qu'il considérait déjà comme la sienne, dans ce confort qu'il prenait pour du luxe. Il aurait volontiers avalé une deuxième, puis une troisième tasse de café, avec beaucoup de sucre. Mais Délémont avait parlé : il obéit. Malgré le bon regard dévoué qu'il leva sur Alice, en prenant congé, il n'obtint qu'un salut très froid. Il ne s'en troubla point : jamais l'idée ne l'eût effleuré qu'un obstacle pût contrecarrer la volonté de son patron, et, puisque celui-ci lui avait promis sa fille, qu'aurait-il craint ? En revanche, Estelle retint sa main, en lui disant :
— Vous viendrez bientôt dîner avec nous, n'est-ce pas, monsieur Soutre?
Il ne sentit pas trembler la petite main dans la sienne; il ne devina rien de ce qui vibrait dans la voix; il répondit, distraitement :
— Oui, mademoiselle !
Estelle crut que cette expédition à l'hôpital avait augmenté le prestige de sa sœur : aussi voulutelle l'y accompagner le lendemain, avec des fleurs, des douceurs, de jolies phrases de pitié toutes prêtes, La visite fut plus émouvante encore : l'irrévocable était accompli. Les deux jeunes filles distribuèrent leurs présents à d'autres petits moribonds, dont les yeux sans désirs s'étonnaient de l'aubaine; elles revinrent bouleversées, coururent
chercher leur père à l'usine, le relancèrent jusque daus son bureau :
— Papa, le petit Beppo est mort !
Il leur semblait qu'à cette nouvelle, les fours allaient s'éteindre, le travail s'arrêter. Délémont, qui expédiait son courrier, acheva de plier une lettre, et fit simplement :
— Ah ! diable !
— Nous l'avons vu, dit Estelle. Tu n'imagines pas comme il était beau ! avec ses jolis cheveux noirs... et ce calme, cette paix !
Alice ajouta, toute frissonnante :
— Voir mourir un enfant seul, loin des siens, dans un lit d'hôpital... L'horrible chose î...
Délémont glissa la lettre pliée dans une enveloppe jaune, qu'il ferma, écrivit l'adresse, et dit :
— Oui, c'est très triste, en effet.
— Oh ! père! s'écria Alice enjoignant les mains. Il ne sentit pas le reproche, et comprit seulement que ses filles étaient émues :
— Vous auriez mieux fait de ne pas retourner là-bas, leur dit-il. C'était inutile. A quoi bon courir après de telles impressions?
Comme elles restaient là, il reprit, en suivant une liaison d'idées qui ne leur échappa pas.
— A propos, le petit Valentin ne rentrera pas à l'usine. Non, décidément, il est trop faible pour le métier. Nous verrons ce qu'on peut faire de lui.
J'ai eu Vidée de le faire examiner par un médecin. On vient de m'apporter le rapport. Tu peux le lire, Alice, toi qui t'intéresses à cet enl'ant. Pas rassurant, tu vois...
En parcourant les feuilles hérissées de termes techniques, la jeune filie ne pensait qu'au mensonge qu'elle venait d'entendre : ces trois mots par lesquels son père, supprimant l'intervention de l'inspecteur, s'attribuait en passant l'honneur de l'initiative. Elle le regarda au fond des yeux, en répondant :
— Tant mieux ! Il est pénible d'avoir des difficultés avec l'adminislration pour de petits étrangers : que serait-ce pour un parent î
Ignorant la conversation de sa fille aînée avec Burier, le maître verrier soutint son mensonge, par habitude, par inconscience ou par orgueil :
— L'administration n'a rien à voir là dedans. Alice rougit pour lui. Il dit encore :
— J'ai fait ce que j'ai pu. Voilà nos plans contrariés. Nous verrons la suite avec Romanèche. C'est lui qui est le tuteur, après tout!
Et il se remit à sa correspondance.
En retraversant la cour, les deux jeunes filles aperçurent Soutre, et l'appelèrent pour lui apprendre la triste nouvelle.
— Oh! monsieur Soutre, si vous Taviez vu! répétait Estelle avec ardeur. Si vous aviez vu ses jolis
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cheveux noirs et sa pâleur!... Un ange, un petit ange comme il y en a dans les vieux tableaux î
Soutre parut plus troublé que son patron; il s'attrista, prit un air de componction; mais il ne regardait qu'Alice, et ce fut à elle qu'il répondit :
— Ah! c'est bien triste, ces misères!... Oui, oui... On fait ce qu'on peut pour les soulager... Mais on ne peut pas, voilà le malheur!...
Des larmes montèrent aux yeux d'Estelle. Ce n'était plus pour le petit Beppo : quand elle passait, Une la voyait jamais, i7 ne répondait pas quand elle lui parlait; elle n'était décidément pour lui qu'une petite chose insignifiante^ perdue dans l'ombre heureuse de sa sœur.
Appelé à émettre un avis sur le sort de Valcnlin, Romanèche fut d'abord très prudent : il craignait que son beau-frère, dans un accès d'humeur, n'alléguât le renversement de ses projets pour rétracter ses engagements, et ne voulût se décharger sur lui d'une part du fardeau. Aussi resta-t-il sur la défensive : la santé se fortifie souvent avec l'âge; pourquoi prendre d'urgence une décision qui engagerait l'avenir? Ne pouvait-on la remettre d'une année, par exemple, et « voir venir?... »
— Que faire de lui, en attendant? demanda Délémont. Voilà ce que je ne sais pas. Mon idée n'estpas praticable. Bon, j'y renonce, n'en parlons plus ! Tâchez d'en avoir une meilleure, vous qui êtes son tuteur!
Si sûr de soi quand il s'agissait de préparer le
bonheur des sociétés futures, si abondant en conseils pour les rois, les peuples, les gouvernements, Romanèche restait à court, en contemplant l'extrémité de sa bottine droite qui frappait Iq sol de petits coups perplexes. S'il eût été seul avec son beau-frère, il se fût senti moins gêné; mais Bernard assistait à Tentretien, attendant de lui quelque élan généreux. Gomment parler sans décevoir le jeune homme?
— L'essentiel, vous comprenez, déclara Délémont, c'est qu'il gagne bientôt sa vie : je n'ai pas envie de le garder dix ans sur les bras; moi !
A ces mots, Romanèche comprit que son beaufrère ne comptait pas sur lui; rassuré, il redevint généreux :
— ■ Cet enfant paraît bien doué, dit-il. Évidemment, il a le goût et le désir d'apprendre. C'est une indication. L'important, n'est-ce pas, c'est que chacun soit mis en état de profiter de ses aptitudes. Pourquoi ne pas l'envoyer dans un lycée, au moins pour une année? Ensuite on verrait!
Délémont se récria :
— Hé! mon cher, voilà que vous recommencez à faire de la théorie!... Chacun selon ses possibilités, d'abord ! Un orphelin, sans ressources, ne peut pas faire des études. Il lui faut une carrière facile, rapide, qui donne vite des résultats. Après une année de latin, il ne voudrait plus entendre
parler d'un métier pratique. Il voudrait continuer.
Et c'est moi qui paye, encore une fois !
— Puisque vous le pouvez ! répliqua le professeur.
— Je le peux, je le peux, grogna Délémont, vous le dites... Mais si je ne comptais pas, comme tout le monde... ma parole ! je n'irais pas loin.
Bernard intervint :
— Ce n'est pas cette dépense-là qui nous ruinera, père 1
— Soyez tout à faitgénéreux ! ajouta Romanèche, Faites pour cet enfant ce qui serait fait pour tous dans un monde normal ! Chacun de nous peut et doit travailler selon ses moyens à réaliser l'idéal social de l'avenir, qui mettra tout être humain à même de développer ses virtualités...
Il parlait ainsi pour Bernard, sachant son beaufrère inaccessible à de tels arguments.
— Ce que vous ferez ne sera pas perdu, ajoutat-il. Vous aure? la satisfaction d'avoir formé un homme, qui pourra honorer son nom, son pays peut-être...
— Ma parole! dit Délémont, vous voulez me mettre sur la paille, je le vois bien !
L'exagération de cette boutade trahissait un homme ébranlé. Romanèche y répondit par un éclat de rire, qui llatla le maître verrier. Puis, changeant de ton, prenant la question du côté
pratique, il représenta qu'on peut s'arranger à bon compte avec certains lycées de province : un millier de francs par année suffiraient amplement pour commencer; plus tard, on aurait une bourse, si l'enfant en était digne.
— La société, certes, ne fait pas encore tout ce qu'elle devrait. Pourtant, on peut dire que l'instruction est accessible à tous, ou peu s'en faut. Et l'instruction, c'est la grande chose ! Elle ouvre tous les chemins; le baccalauréat mène à tout !
Ce mot faillit tout compromettre : Délémonl le releva en s'écriant :
— Je n'ai jamais été bachelier, moi !
Le coup d'œil dont il enveloppa son beau-frère signifiait clairement : « Vous l'êtes, vous; qui de nous deux tient la corde? »
— L'avenir est aux hommes d'action, aux hommes pratiques ! '. . .
— L'avenir, dit Romanèche, appartient à ceux qui trouvent l'emploi de leurs véritables aptitudes.
Délémont se débattit encore, rappela les « prolétaires intellectuels » qui cherchent en vain leur place dans le monde actuel, et finit par céder : non certes que les arguments du professeur l'eussent convaincu; mais il ne voyait rien au monde que l'usine, et puisqu'il y fallait renoncer, ne savait à quel parti s'arrêter.
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— Enfin, conclut-il, s'il tourne mal, vous ne me le reprocherez pas !
— Soyez tranquille, affirma Romancche : il tournera bien !
Et il eut un beau mouvement : il invita l'orphelin à venir passer une partie de l'été dans le petit village de l'Eure, où il s'installait avec sa famille, pour les vacances :
— Le bon air le fortifiera : il ena besoin. Et puis, je lui donnerai des leçons de latin : cela lui fera gagner une année.
Il se tourna vers Bernard en ajoutant :
— Chacun donne selon ses moyens : je fais le peu que je puis!
Au commencement de la semaine suivante, Burier reparut à l'usine. Il avait un peu retardé sa visite, pour laissera Délémont le loisir de se mettre en règle : concession dont il ne s'avouait pas à luimême le secret mobile. Il trouva le petit personnel renouvelé : des adolescents remplaçaient les enfants, mieux tenus, plus vigoureux, bien portants. « Le négrier a pris peur, » pensa-t-il. Et il supposa que Gotto avait expédié les porteurs trop jeunes ou malingres dans des départements moins surveillés, pour les remplacer ici par ce qu'il avait de mieux : ce qui révélait une organisation étendue de son trafic. Malgré le bon aspect des équipes, il réclama les carnets. Comme il les com-
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puisait, il fui frappé d'y retrouver le nom deTrina. 11 en revint demander le litulaire. C'était un garçon d'une quinzaine d'années, bien pris et fort. Il essaya de l'interroger :
— Es-tu le frère du petit qui est morlTautre jour? L'enfant sourit, montra ses dents blanches, leva
de grands yeux effrontés, en faisant signe qu'il ne comprenait pas.
— Tu ne comprends pas le français?... Pas un mot?... Non?... Voyons, écoute bien!... Petit frère à loi, mort?...
Il crut voir passer un éclair au fond des yeux de velours, mais n'obtint rien. Il éleva la voix :
— Tu fais semblant de ne pas comprendre!... Frère... mort?...
Trina recommença sa pantomime, puis resta muet, les bras ballants. A quelques pas, Gotto suivait la scène du coin de l'œil. Il s'approcha, l'air aimable, le sourire sur les lèvres :
— Voulez-vous que zeloui demande, moussu?... Ze vous dirai la réponse, ésattement... Hé, dites, moussu, dites donc?
L'inspecteur ne lui répondit que par un regard méprisant. L'autre, sans se déconceiter, fit l'article :
— Beau garçon, celoui-là, hé?... C'est grand, c'est fort, c'est zoli... Oun Antinôousse, ze vous dis!..,
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El il se dandinait, la cigarette entre les doigts, son chapeau melon sur l'oreille, en homme content de soi, qui s'attend à des compliments.
Comme l'inspecteur s'éloignait, il vit arriver Délémont, qui l'arrêta, sucre et miel, pour lui jouer la petite comédie de bonhomie qu'il donnait àToccasion, quand il voulait amadouer quelqu'un, ou simplement quand son humeur l'y poussait. Dans ces moments-là, il semblait un autre homme : les plis durs de son visage disparaissaienl,il souriait, son regard changeait d'expression; et il parlait à bâtons rompus, en petites phrases qui mêlaient tous les sujets :
— Vous ne vous doutez pas que vous m'avez rendu service, monsieur l'inspecteur?... Positivement!... Le médecin m'a dissuadé de garder ici mon petit neveu, vous vous rappelez?... Il le croit faible de la poitrine... Une chose dont je n'aurais jamais eu Tidée : dans ma famille, on ne sait pas ce que c'est que d'être faible de la poitrine ou d'ailleurs!... Pour tout dire, je ne crois pas beaucoup à ces histoires de médecins : ce sont des faiseurs d'embarras... Mais enfin, supposez que cet enfant soit tombé malade en travaillant chez moi !... Songez que j'ai un beau-frère qui est dans vos idées... Oui, oui, socialiste, collectiviste, étaliste, tout ce que vous voudrez... Et c'est son tuteur, encore!... Vous Tentendez d'ici !...
« Faut-il qu'il ait eu peur, lui aussi, pour être aimable », songeait Burier en l'écoutant; il répondit :
— J'étais sûr que cela finirait ainsi. Vous voyez bien que notre action a du bon, quelquefois.
'Délémont ne poussa pas la complaisance jusqu'à en convenir.
— Heu ! heu ! fit-il, pas souvent, pas souvent!... Vous avez vu mes nouveaux porteurs ?. .. Cette fois, vous ne direz pas qu'ils ont l'air trop jeunes !
— En effet, ils ont leurs treize ans bien sonnés, ceux-là !
— Et quinze, et seize, cher monsieur!... On dirait que vous le regrettez?... Avouez que vous ne demandez qu'à me taquiner encore !
Burier protesta avec vivacité :
— Oh ! nullement, monsieur, je vous assure ! Au contraire : je suis enchanté de n'avoir aucune contravention à relever contre vous, et je souhaite que cela continue.
' — Moi aussi, je ne demande qu'à être en règle avec votre sacrée loi!... Mais que voulez-vous? Quand on ne peut pas, on ne peut pas!... Il faut comprendre un peu les choses, que diable!... Notre industrie a ses exigences, et je n'ai pas la moindre envie d'éteindre mes fours, ma parole!
— Vous en construiriez plutôt de nouveaux, monsieur Délémont! Il suffit d'entrer dans votre
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usine pour voir qu'elle est en pleine prospérité, et tenue... comme il n'y en a pas beaucoup !
Ce compliment d'un homme qui devait s'y connaître fut agréable au maître verrier :
— On fait de son mieux, répondit-il. On ferait mieux encore si personne ne nous mettait des bâtons dans les roues... Mais les théoriciens rendent la vie bien difficile aux gens pratiques!... Allons, au revoir, monsieur l'inspecteur.
Encouragé par le ton presque amic^fl de l'entretien, Buriervoulut le terminer par une plaisanterie:
— Vous préféreriez que ce fût adieu, n'est-ce pas? fit-il en riant.
Délémont rit aussi, en répondant :
— Non, non, je vous assure!... Je n'ai rien contre vous... Au contraire, j'aime les gens qui font bien ce qu'ils font, ma parole !...
Et il lui serra la main.
Burier s'éloigna, étonné de tant d'aménité, prêt à s'ouvrir à de vagues espérances : l'homme, après tout, n'était pas si terrible, et la vie arrange parfois des romans plus invraisemblables!... Vers l'extrémité du pont qu'il suivait à sa droite, il vit s'avancer sur l'autre trottoir Alice, Estelle et Soutre, avec Valentin. Il traversa pour les rencontrer. Valentin le reconnut le premier, serra la main d'Alice et s'écria :
— Lui!...
Toute la reconnaissance qu'il vouait à son sauveur avait passé dans son exclamation. La jeune fille tourna la tète du côté de Burier, qui la salua. 11 y eut une seconde d'hésitation; le petit groupe s'arrêta :
— Bonjour, monsieur l'inspecteur !
— Bonjour, mademoiselle î
lis demeuraient gênés, sans rien trouver à se dire, sous les yeux étonnés d'Estelle et de Soutre, arrêtés avec eux. Dans cet instant, Soutre sentit se décupler son antipathie, sans savoir pourquoi.
— Vous avez appris la mort de ce pauvre petit Trina, monsieur? dit Alice.
— Oui, mademoiselle. Vous l'avez revu?
— Non. Quand je suis retournée à l'hôpital, avec ma sœur, il venait d'expirer.
Elle regarda Estelle, qui répéta :
— 11 était très beau.
Ils se turent de nouveau, comme si le seul sujet de conversation possible entre eux était épuisé. Soutre affectait de contempler le paysage.
— Que de misères ! murmura Burier.
Alice répondit :
— On voudrait vouer sa vie à les soulager.
Ils allaient se séparer, quand Valenlin, dont la petite âme fervente brûlait de s'exprimer, saisit la main de Burier en levant sur lui des yeux d'adoration.
— Ahl c'est ce petit de l'autre jour! dit l'inspecteur. Je ne le reconnaissais pas, dans ces beaux habits. Eh bien! tu ne deviens pas verrier?... Bonne chose, hein?... Alors, qu'est-ce que tu vas faire?
Le petit garçon, tout vibrant, répondit :
— Je vais apprendre !
— Oui, dit Alice, mon père est décidé à le laisser suivreses goûts.
Elle était heureuse de pouvoir annoncer cette bonne action. Burier s'empressa de la louer :
— M. Délémont est bien meilleur qu'il ne veut le paraître. C'est très généreux, ce qu'il fait là.
Le parti pris que mettaient Estelle et Soutre à se taire rendait impossible un plus long entretien. Alice le termina :
— Adieu, monsieur l'inspecteur.
— Adieu, mademoiselle.
Burier tapota les joues de Valentin, salua les autres. Soutre toucha le bord de son chapeau. Estelle inclina légèrement la tête. lisse quittèrent. Entre eux tous, il y eut désormais quelque chose de nouveau et d'indéfinissable : peut-être pressentaient-ils qu'ils ne se connaissaient pas encore, et se devineraient un jour...
Dès le commencement d'avril, les Romanèche s'installaient à la campagne. Ils louaient chaque année, dans le village de Cocherel, un petit appartement avec un jardinet, seuls « bourgeois » dans cette campagne écartée; et ils s'y laissaient vivre. Claire installait sous un arbre, dans les prés, son indolence passive et souriante, secouée le reste de l'année par les soucis du ménage. Les quatre garçons couraient les chemins, grimpaient aux collines, pataugeaient dans l'Eure ou ramaient sur un canot d'emprunt. Quant à Romanèche, il mêlait, en des proportions étudiées, la promenade, le jardinage, la lecture et la pêche. 11 jouissait avec méthode de la nature, sachant l'heure qui convient à chaque point de vue, de quel pas il est sain de marcher, comment on respire pour renouveler l'air
19i UN VAINQUEUR
jusqu'au fond des poumons, el qu'il faul penser à €6 qu'on voit si l'on veut se délasser l'esprit. Il jardinait pour s'entretenir les muscles, relisait de temps en temps quelques pages de Miclielct, et péchait à la ligne. Valenlin, qu'eirarouchait la turbulence des cousins, fut son compagnon. Pourtant il détestait le jardinage, et il était distrait : à chaque instant, les poissons lui prenaient ses amorces, et l'hameçon sans appât, emporté par le courant, ilottait au ras de l'eau. Les garçons le surnommaient (( Gobe-la-lune » ; dans le fait, avec son nez en l'air, il semblait toujours l'attendre, même quand elle se promenait dans l'autre hémisphère. Alors, un coup de poing le rappelait à la réalité. C'était Robert ou Marc qui lui disait en éclatant de rire :
— Elle ne viendra pis aujourd'hui, elle est en voyage î
11 riait aussi, plutôt que de se fâcher. Il ne leur demandait qu'à rester en dehors de leurs jeux bruyants. Son oncle lui donnait des leçons delatin : il en proiitait de toute son âme, et, pour l'en remercier, l'écoutait avec admiration. Or, Romanèche parlait toujours, en péchant, en bêchaûl, en marchant, eri rêvant, en lisant même. Il parlait d'une voix molle, un peu grasse, égale, qui éveillait une impression de tiédeur lluide, parfumée d'une odeur fade. Les phrases coulaient, fleuries
d'images classiques, sans accent ni couleur. Jamais elles n'invilaienl à la réplique : sa ligne à la main, coiOe d'un vieux panama, ou appuyé, en bras de chemise, sur sa bêche, il enseignait. Sa femme .ne l'écoutait guère, parce qu'elle cpmbinait les repas ou la lessive; ses fils. non plus, parce qu'ils voulaient courir. Valentin, lui, se suspendit à ses lèvres, et, du matin jusqu'au soir, Romanèche parlait histoire et politique. Sur les questions comme sur les hommes, il professait des opinions catégoriques, qu'il ne revisait jamais. Le passé, d'ailleurs, ne l'intéressait que par rapport au présent,, ou plutôt à l'avenir, qu'il croyait influencer : quoi qu'il fîl, qu'il tînt sa classe ou marchât de son pas hygiénique, qu'il découpât le pot-au-feu de famille ou repiquât les salades de son jardin, il surveillait les prêtres et condamnait les rois. Cette année-là,, l'approche des élections générales, à travers les derniers grondements de l'orage panamiste, l'excitait particulièrement; la polémique courante animait sa verve; les moindres incidents lui servaient de prétexte à développer ses vastes conceptions sociales. Toutefois, l'ampleur de ses visions générales ne l'empêchait pas de ramener son regard sur certains exemplaires de la société actuelle, qu'il connaissait bien et déclarait représentatifs. C'est ainsi que son beau-frère le préoccupait vivement : qu'adviendrait-il dans les temps futurs d'hommes
196 UN VAIiXQUEUH
comme lui, de fortunes comme la sienne, d'entreprises telles que son usine? Romanèche le prédisait en regardant son bouchon flotter sur l'eau brune:
— ... Après la socialisation du sol, mon petit, viendra celle des grandes industries. Comprendstu ce que ça veut dire? Prenons l'exemple de ton oncle Délémont. Il se figure que son usine est à lui et à ses descendants, pour les siècles des siècles, parce qu'il prétend l'avoir fondée tout seul. D'abord, il se trompe : son usine doit sa prospérité à l'intelligence et au travail de ses ouvriers pour le moins autant qu'à son habileté technique ou commerciale ! Elle est une œuvre collective : il est juste qu'elle devienne propriété collective. Aussi, dans cinquante ans, dans vingt peut-être, elle sortira tout naturellement de ses mains, ou de celles de ses héritiers, pour passer dans celles de ses collaborateurs. Non pas directement, sans doute : il y a longtemps qu'on a renoncé à l'utopie absurde du partage ! mais par le canal de l'État, répartiteur indiqué des biens collectifs. L'Etat sera la bascule dont l'es mouvements établiront l'équilibre entre l'apport et la consommation de chacun. Et cela paraîtra si simple, qu'on ne comprendra pas qu'il ait fallu tant de siècles pour en arriver là !
Un poisson se laissait prendre. Romanèche le
tirait adroitement, Valentin se hâtait de l'enlever de l'hameçon.
— Non, petit, ce n'est pas un goujon, c'est une ablette ! ,
L'appât changé, la ligne dans la rivière, les propos reprenaient leur cours :
— ...La suppression des grandes fortunes sera l'un des meilleurs bienfaits du nouveau régime. Elles sont immorales. Elles ne profitent pas même à ceux qui les détiennent. Vois ton oncle : il ne sait jouir de rien, il ignore jusqu'aux plaisirs de la nature, que nous avons ici, nous, tout pauvres que nous sommes. Il reste enfermé dans son usine jours et dimanches, été comme hiver. Pour lui, la vie n'a pas d'autre but que de fabriquer des bouteilles et de gagner de l'argent. Ah! le pauvre homme, que je le plains, quand je contemple ce paysage, quand je respire cet air embaumé!
Et il jouait des poumons, selon sa méthode.
Une fois l'an, les Romanèche recevaient à la campagne leurs parents riches. Cette partie traditionnelle se faisait le premier dimanche de septembre, Délémont, qui goûtait peu les plaisirs champêtres, l'acceptait avec condescendance. Romanèche y apportait quelque ostentation : il tenait à rendre à son beau-frère les invitations de l'hiver, dans les limites de ses moyens, et voulait que « tout fût aussi bien que possible ». Une
grande table, empruntée à l'auberge, se dressait dans le jardin, où les regards des voisins cberchaient le millionnaire. L'Eure fournissait le poisson; la meunière, des œufs frais et quelque volaille; le jardin, des salades qu'on cueillait au moment de se mettre à table ; la laiterie, un fromage à la crème. Cela faisait un menu fort présentable, qu'assaisonnait Tappétit aiguisé par le voyage. Romanèche ne manquait pas de louer, en termes bucoliques les mets simples, les bons légumes, le cidre pétillant. Mais Délémont, — l'homme qui ne savait jouir de rien, — était incapable de distinguer les œufs frais des autres, et le brochet du colin!
Les élections de cette année 1893 relardèrent d'une semaine la petite fête annuelle. Romanèche se déplaça plusieurs fois, d'abord pour assister à des réunions électorales, où il ne parlait pas, mais qu'il n'aurait manquées à aucun prix, puis pour prendre part aux deux scrutins de sa circonscription. Sa femme regrettait les frais de route, disant que c'étaient des dépenses inutiles, que les affaires de l'État marcheraient avec les uns comme avec les autres, qu'une voix de plus ou de moins ne changerait rien aux résultats. Il n'eut garde de l'écouter :
— Tu sais que je suis partisan du vote obligatoire, répondait-il: c'est bien le moins que je donne
m VAINQUEUR 199
l'exemple, dans ma modeste sphère. Quant aux réunions, c'est une excellente école, j'y fais desobservations qui me serviront peut-être un jour. Car qui sait si bientôt... ^
Il laissait en suspens sa phrase et son rêve; et Claire rognait sur le nécessaire, avec sa bonnehumeur habituelle :
— Puisque tu veux jouer un rôle, ne t'étonnepas si je remplace la viande par du macaroni!
Encore ému de la bataille, Romanèche brûlait d'entamer avec son beau-frère une de ces discussions dont il ne manquait jamais l'occasion. Délémont l'évita d'abord, par esprit pacifique; elle éclata pourtant, dès le brochet : une superbe pièce, prise providentiellement la veille, à la ligne de fond. Tout en recueillant avec satisfaction les compliments adressés à son adresse de pêcheur, le maître de maison chanta victoire. Ce Panama, — bienfaisant scandale! — hâterait Tavènement du parti des réformes, appuyé sur l'honnêteté; la réaction, toujours soutenue par les jouisseurs et les brasseurs d'affaires, avait du plomb dans l'aile :
— Après le magnifique résultat de dimanche,, notre programme est tracé : le peuple a parlé clairement, ses élus obéiront.
Là-dessus, tirant de sa poche le numéro du jour de la Petite Répuhliqiie, il se mit à lire les
200 m VAINQUEUR
phrases les plus caractéristiques de l'article de tête, V Outil nécessaire, par Paul Brousse :
— « La Constitution de i875 est un déplorable outil politique dont il est urgent de se débarrasser. Une autre quelconque vaudra mieux,,. » Voilà le premier point qui s'impose. Depuis vingt ans, nous travaillons avec un mauvais outil. Qu'on nous en donne un meilleur : c'est par là qu'il faut commencer, la bonne méthode le veut ainsi !
Il appuya son affirmation d'un balancement de tête particulier, qui donnait à ses paroles ^n caractère catégorique, en promenant son regard autour de la table. Bernard lui répondit par un signe d'assentiment. Délémont eut un sourire supérieur et désabusé :
— Moi, dit-il, je n'ai pas eu le loisir de suivre la campagne électorale; et je n'ai pas voté. Mon temps a du prix, je ne le gaspille pas pour la politique ! Mais je ne suis pas de votre avis : la révision est toujours une opération dangereuse. Songez quel branle-bas ! Quand on a une constitution, même si elle est imparfaite, on la garde. Pas de trouble inutile ! Les affaires ne marchent déjà pas trop : on a besoin de tranquillité.
— Oui, riposta Romanèche avec son ricanement agressif, le « silence de l'Empire », je connais ce refrain î... On était tranquille, en ce temps-là, les affaires marchaient, on remuait l'ar-
gent comme à la pelletée.. . Nous avons vu où cela nous a conduits : à Sedan, en ligne droite. . . C'est que les affaires ne sont pas tout, dans l'existence d'un peuple. Elles assurent sa vie matérielle, elles comptent peu pour sa vie morale. Sans doute^ un bon gouvernement doit se préoccuper de leur développement normal...
— Oh ! nous n'en demandons pas tant! interrompit le maître verrier. Que celui que nous avons consente seulement à ne pas les gêner !
Romanèche avança la main par-dessus la table, comme pour repousser l'interruption :
— Un gouvernement digne de ce nom sait les favoriser, répéta- t-il, mais sans se plier aux exigences de ceux qui ne voient qu'elles. Un vrai gouvernement sait qu'avant tout, il faut marcher vers la justice, vers le progrès, vers la lumière, fût-ce en brisant parfois, pour le bien commun, des intérêts particuliers, même respectables !...
— Avec ce principe, on va loin ! marmonna Délémont.
— . . .C'est pourquoi nous ne voulons plus d'une civilisation orientée exclusivement vers la richesse. Une telle civilisation s'effondre tôt ou tard dans des scandales comme ceux auxquels nous assistons. La richesse est la grande corruptrice...
Délémont insinua, l'air malin :
— Pour les pauvres !
202 UN VALXQLEUR
Et, comme il n'aimait pas le cidre, il demanda un verre d'eau à Claire, pendant que son hôte continuait, en brandissant le journal.
— ...« La grande coupable ! » Voyez ! voici un petit fait signalé là, sous ce titre, par Henri Brissac, et qui en dit long!... Ce n'est rien, si l'on veut, mais c'est tout!... Écoutez !... a Les élégantes de New-York ont imaginé d'ajouter aux jaquettes et aux paletots dont elles affublent leurs levrettes des bas en soie ou en fins tissus de laines voyantes, très collants, et retenus par le haut au moyen de jambières galonnées d'or ou d'argent. Ces animaux portent des anneaux d'or et des colliers d'argent, en même temps que des manteaux de velours et des palatines de satin.,, »
— Moi, grogna Délémont, je ne sais pas ce que c'est que des palatines.
Personne ne le lui expliqua. Claire, qui prenait rarement part à ces conversations, s'écria :
— Mettre des bas de soie à des chiens quand il y a tant de pauvres enfants qui n'ont pas de chaussures î
— Gela révolte ! dit Bernard.
Romanèche reprit :
— Voilà le résultat de l'inique répartition des biens, de l'accumulation des richesses, de tous les abus du régime capitaliste : il y a des hommes qui crèvent de faim, et des chiens qu'on habille de velours !
IjN vainqueur 203
Délémont commençait à s'agiter :
, — D'abord, dit-il, ce fait est-il vrai? Yoilà ce qu'il faudrait savoir!... Je suis payé pour me mélier des informations de vos journaux, mon cher! Vos amis ont l'imagination féconde, et vous êtes un fameux gobeur, si vous croyez tout ce qu'ils vous racontent !
— A défaut de ce fait, on en citerait mille autres.
— Soit !.. . J'accepte même celui-ci : que prouvet-il que nous ne sachions déjà? Que les gens riches prennent à tache de se rendre odieux par l'usage qu'ils font de leurs biens?... C'est vrai, je le reconnais, j'abonde dans votre sens,... pour une fois!... Seulement, notez que ce sont les jouisseurs, les oisifs, les parasites.... Mais les autres? Oui, ceux qui continuent à travailler, ceux qui se servent de la fortune acquise comme d'un levier pour d'utiles entreprises, ceux qui produisent, enfin, qu'avez-vous à leur reprocher?... Nous sommes des travailleurs, après tout, nous, les patrons, comme nos ouvriers ! jNous travaillons plus qu'eux. Nous nous reposons moins. Pas de limite à nos journées, pas de dimanches î Nous ignorons la tranquillité d'esprit qu'ils ont une fois leur besogne finie.,.. Et nos chiens n'ont pas de palatines!... Estelle, vois-tu notre Step en bas de soie?
Les enfants éclatèrenl de rire à cette idée.
— ... Nous ne sommes pas des dissipateurs : l'argent pour nous n'est qu'une force, dont l'industrie profite plus que nous... Votre journal peut taper tant qu'il voudra sur ces imbéciles : il n'aura pas tort!
Romanèche lui lança un regard oblique, et continua de lire :
— ...((. Et dire que les traîne-misères de New- York tourneront probablement leur fureur contre les toutous innocents au lieu de s'indigner contre les élégantes!
« Absolument comme les travailleurs haïssent leurs concurrents étrangers, au lieu de s'en 'prendre aux patrons, très internationalistes quand ils achètent « de la chair à travail. »
Délémont sauta sur sa chaise en frappant du poing sur la table :
— Ah ! j'aurais dû m'en douter ! Quand par hasard ces gens-là disent une chose raisonnable, c'est pour ouvrir la voie à leurs déclamations, à leurs excitations, à leurs rancunes!... Vous ne voyez donc pas qu'ils prêchent la haine. des classes? qu'ils exploitent la misère et spéculentsurTenvie?... Vos amis sont des malfaiteurs publics : ils sèment la tempête, ils préparent la guerre sociale...
— Nous voulons plus de justice dans la répartition des biens, voilà tout! dit Romanèche.
Il allait une fois de plus développer son programme. xMais la cuisinière apporta deux canards, et les posa devant lui. Il dut s'absorber dans l'œuvre du découpage, plus difficile que celle de la réforme sociale. Glaire, qui craignait les propos violents, en profita pour changer la conversation. Et la fin du repas fut tranquille.
La discussion reprit un peu plus tard, pendant la promenade sur la grand'route qui longe les collines historiques, pelées, crayeuses, couvertes d'herbe rase, de fougères, de quelques sapins. L'ombre du passé plane presque toujours sur un paysage consacré par de grands souvenirs : effet d'imagination, peut-être, mais, si puissant, que ceux-là mêmes le subissent qui sont le plus réfractaires au langage des choses. On marchait là, sous la colline, en laissant à main gauche le beau parc du château. Les quatre garçons couraient en avant, entraient dans les prés, grimpaient les pentes; l'une ou l'autre de leurs silhouettes se dessinait par moments en vigueur sur la crête de monticule. Mme Délémont, en arrière, s'attardait à la recherche de plantes ou de cailloux qu'elle montrait à sa fille. Délémont et Romanèche restaient à côté l'un de l'autre. Alice, tenant la main de Valentin qui ne la quittait plus, et Bernard, les suivaient en les écoutant. Estelle, paresseuse, était demeurée à la maison avec sa
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tante, qui préparait le goûter. — Délémont leva les yeux sur le sommet de la colline dont son beau-frère lui avait plus d'une fois raconté l'histoire; comme si quelque obscur souvenir ancestral s'agitait au fond de son âme, il murmura :
— ... Le vainqueur des Anglais !
Un mot suffisait pour faire jaillir de Romanèche une conférence toujours prête :
— Oui, dit-il, sans ce Breton noir et camus, qui avait peut-èlre du sang maure dans les veines, et sans la Lorraine mystique, l'histoire aurait suivi un cours bien différent!... Les Anglais se fussent implantés en France, comme les Normands de Guillaume le Conquérant dans l'île des Angles et des Saxons. Une race nouvelle aurait surgi, probablement très vigoureuse, très énergique, en tout cas plus positive que ia nôtre, ressemblant peut- -être aux Américains du Nord. De là, une autre destinée pour cepays, d'autres croyances religieuses, une autre histoire, d'autres héros,... que sait-on?... Peut-être faut-il déplorer la victoire du petit gentillâtre de Dinan !
A ces paroles, prononcées de cette voix égale <(ui dévidait les idées comme un écheveau de coton, quelque chose d'indéfinissable vibra dans l'ame de Bernard. Il pressa le pas, (ît, derrière les deux hommes, s'écria :
— Ah ! non, mon oncle, pas cela !.. .
Romanèche se retourna, avec un sourire d'homme sûr de sa raison, que nulle objection n'ébranle :
— Hé ! pourquoi non, mon cher neveu? Garder un seul préjugé, c'est les restaurer tous ! Nos idées sont une chaîne dont les anneaux se commandent : elle tient ou ne tient pas. Si l'on veut avancer, qu'on commence par rendre à l'oubli ces prétendus héros dont l'action n'a pu que ralentir le développement normal de l'histoire ! et qu'on fasse table rase de tous les faux sentiments qui encombrent et entravent la marche de l'humanité !
De sa canne, — un simple bâton rustique cueilli dans quelque haie, — il esquissa dans l'air un geste de faucheur, un geste qui abattait, comme les pavots de Tarquin, les têtes couronnées par la reconnaissance des peuples, les hautes tètes légendaires des héros vainqueurs ou vaincus dans les luttes du passé, blessés, sanglants, prisonniers, triomphants, — et symboles de ces choses invisibles qui sont l'âme et le sang d'une nation.
— Si c'est là ce que vous enseignez à vos élèves ! murmura Délémont.
Romanèche s'arrêta au milieu de la route, pour donner plus de portée à ses paroles ; solide sur ses petites jambes, l'œil luisant, la barbe en avant, il posa la main sur l'épaule de son beau-frère, et prononça :
— Nous sommes quelques-uns, trop peu nom-
20e UN VAINQUEUR
breux encore, par malheur, — qui travaillons ainsi à réformer la mentalité française !
Délémont se dégagea, et se remit en marche :
— Réformer !... vous appelez cela réformer !... Moi, je dirais détruire, ma parole !...
— On nous raille, on nous blâme, il n'importe ! La raison est avec nous, et nous aurons le dernier mot. Quand il ne restera plus rien de l'ancien édifice, le nouveau surgira, plus beau, plus solide.. .
— Il y a pourtant des colonnes qu'on ne peut enlever... Du moins, je l'ai toujours cru... La patrie en est une, comme la religion, la famille...
— ... Et la propriété, surtout!
— lié ! sans doute! Touchez à l'une ou à l'autre, tout s'écroule : plus de respect des droits acquis, plus d'ordre social, plus de traditions, plus trace de cette émulation qui soutient les hommes dans leur travail, plus de commerce, plus d'industrie...
Romanèche coupa l'air de sa canne, qui siffla, et interrompit, sardoniquement :
— Bref, plus moyen de gagner de l'argent !
Ce fut au tour du maître verrier de s'arrêter au milieu de la route, en levant les bras, dans un beau mouvement d'homme qui accepte le monde tel qu'il est, et n'entend pas qu'on y touche :
— Vous l'avez dit, mon cher!... L'argent, c'est la mesure de toutes choses !
A ces mots, Alice et Bernard s'arrêtèrent aussi, et attendirent que les deux hommes eussent repris leur marche. Mais ils ne cherchaient plus à les écouter:
— Que nous sommes loin d'eux ! dit Bernard à sa sœur.
— Si loin ! répondit-elle.
Ils ne s'expliquèrent pas autrement. Ils ne cherchèrent point à formuler le sentiment confus qu'ils éprouvaient ensemble : c'était comme une déception qui leur vidait l'âme de belles espérances; c'était un égal éloignement de ces deux égoïsmes, dont l'un, plus hypocrite et qui les avait longtemps trompés, sacrifiait le lent acquis des siècles pour aider son essor, tandis que l'autre, cynique et plus facile à démasquer, ne cherchait dans l'édifice social qu'un abri pour ses convoitises. Leur jeunesse fervente s'ouvrait à d'autres voix : ils cessèrent d'écouter celles qui continuaient à jeter de vaines paroles dans la sérénité dédaigneuse du paysage héroïque.
Au retour, Romanèche vint tenir un moment compagnie à sa belle-sœur. Il lui témoignait volontiers, à l'occasion, quelque intérêt : soit pour l'avoir introduite dans la famille, ou bien en raison des goûts intellectuels qu'elle montrait et du Système paternel dont il avait feuilleté le manuscrit, soit aussi parce qu'en s'apitoyant sur elle, il blâmait le mari. Nos sentiments sont le plus souvent
mélangés : avec une part certaine de générosité, ceux de Romanèche comportaient le plaisir un peu bas de toucher du doigt les misères domestiques d'un homme gâté par la fortune. La mélancolique promeneuse tourna vers lui ses regards vagues, et murmura, d'un air de profonde angoisse, en tournant dans ses doigts une tige de fleur :
— Pourquoi... ai-je fait cette course avec eux?... Chez moi, du moins...
Elle n'acheva pas sa phrase. Il essaya de la réconforter :
— Un petit déplacement de temps en temps, c'est nécessaire. . . Et voyez quelle admirable journée ! . . . Pas trop de chaleur, pas un nuage au ciel !...
Puis il l'interrogea, paternellement :
— Il y a donc des choses qui ne vont pas ?... Vous savez qu'on peut tout me dire !... Les enfants?... Votre mari ?...
Elle secouait la tête, les yeux à terre. Il insista. Enfin, l'arrêtant sur le chemin et les yeux dans les yeux, elle avoua son souci :
— Vous voulez savoir? Vous ne le direz à personne ?... C'est Targent !
Il resta abasourdi, sans comprendre.
— Comment, l'argent ?... Que voulez-vous dire?... Moi, je croyais que vous rouliez sur l'or!... Ou bien est-ce que l'usine...?
— Oui l'usine I... Il dit qu'elle va bien... Mais
je sais !... Je suis sûre !... Plus d'affaires'... Et des dettes !... Ah ! vous le savez bien, vous, vous le savez bien !
Il jura ses grands dieux qu'il ne savait rien. Plle poursuivit sans l'écouter, avec l'obsédante certitude de ridée fixe :
— Les ouvriers sont toujours plus exigeants !... C'est la crise, vous comprenez !... Plus de bénéfices, les pertes commencent... Alors, moi?... Tout ce que j'ai est là dedans ! Tout, je lui ai tout donné !... Comment pourrais-je faire pour ravoir mon bien?... Voilà, voilà ce que je voulais vous demander!...
Romanèche s'excusa : il ne connaissait pas les questions de droit, et d'ailleurs n'avait aucun désir de glisser sa main entre l'arbre et l'écorce. Mais l'entretien le laissa perplexe, enclin à croire que son beau-frère cachait de terribles soucis sous son front volontaire. Il s'en ouvrit à sa femme, quand les Délémont furent partis en emmenant Valentin. Claire, aussitôt, remit les choses au point.
— Tu peux être sûr que les affaires d'Alcide sont en bon état : on récolte toujours ce qu'on a semé, et ce n'est jamais par là qu'il souffrira. Du moins, je ne le crois pas. Mais, à côté des affaires, il y a le foyer. Quelquefois, j'ai peur pour le sien : ses enfants ne l'aiment guère, sa femme m'effraye. J& crois que tout cela lui réserve de terribles soucis...
Les Délémont ne quittaient pas leur installation pendant l'été : leur bonne santé, jugeait Alcide, ne nécessitait pas les dépenses d'une villégiature, Pair de l'île étant d'ailleurs excellent. Quant à lui, de cuisants souvenirs de rhumatismes le décidaient à s'en aller chaque année prendre quelques bains à Aix, en fm de saison : il ne regardait pas ce déplacement comme un plaisir, mais comme un sacrifice, élantbien, selon le mot de son beau-frère, (( l'homme qui ne jouit de rien » ; le voyage le dérangeait; dans la verdure du joli pays de Savoie, il regrettait l'usine, où son âme avait ses racines. Il partit aussitôt après la course de Gocherel, laissant la maison un peu plus animée qu'à l'ordinaire, par la présence de Valcntin. Alice put gâter à son aise Torphelin; Bernard lui continua
îes leçons de latin commencées par Romanèche. Et l'enfant se familiarisait avec eux. Qu'Estelle, Mme Délémont fussent là, ou même la petite Dolty, qui semblait le craindre, il se taisait, sentant qu'elles ne l'aimaient guère. Mais avec Bernard, avec Alice, il devenait confiant, causait, riait, courait en avant, revenait leur prendre la main. Parfois ils s'en allaient tous les trois, en bons camarades, au bord du fleuve, vert et frais, tandis que derrière eux montaient les fumées de l'usine. Pour peu que des questions amicales l'y invitassent, Valentin leur parlait alors de sa mère, de son enfance, de ce passé si proche dont il ne lui restait déjà que des souvenirs, et qui lui semblait presque l'histoire d'un autre enfant. C'étaient quelques mots, quelques phrases, de minuscules anecdotes ou des tableautins familiers, un coin de rue, i'arrière-boutique qui servait de logement, la boutique avec les clients; et toujours repassait dans ce cadre la morte aimée, si tendre.
— Quand je revenais de l'école...
— Tu revenais seul ?
— Bien sûr! Qui est-ce qui m'aurait accompagné?... Je me réjouissais tant de revoir maman que je courais de toutes mes forces pour arriver plus vite!... Maman me voyait courir... Et elle m'ouvrait la porte et me prenait dans ses bras... Et elle me disait : Tu as été sage?... Et je lui disais : Oh I
oui !... Et elle me disait : Il faut toujours être sage pour me faire plaisir î... Alors, je lui promettais... L'émotion lui serrait la gorge, les larmes montaient à ses yeux quand Alice, émue aussi, se mettait à le plaindre.
— Oh! maman! disait-il à son amie, si vous Taviez connue !...
Avec Estelle, c'était autre chose : elle lui posait des questions dures, auxquelles il ne voulait pas répondre, dont il sentait l'indiscrétion, qu'acérait parfois une poussée de méchanceté.
— Elle était pauvre, ta maman, n'est-ce pas?
Il fallait le voir se redresser, avec un regard fier.
— Je ne sais pas!... Et puis, qu'est-ce que ça fait?... Quand j'avais envie de quelque chose, elle me le donnait toujours î
— Oh ! oh ! elle te gâtait ! '
— Elle m'aimait!...
Il lançait ce mot magique comme un défi, comme pour dire que cette lumière-là manquait à leur foyer, et qu'il le voyait bien, lui qui en connaissait l'éclat et la chaleur!...
La rentrée des classes interrompit cette naissante intimité. Valentin fut expédié au lycée de Fontainebleau, moins onéreux qu'un lycée parisien. Certes, il s'éloignait sans regret de l'usine, dont le voisinage lui causait une crainte sourde,
m VAINQUEUR 21E
et il lui lardait de commencer sa vie d'études; mais il avait le cœur gros de quitter Alice, qui lui promit de le rappeler pour les vacances. La veille du départ, son oncle lui annonça que « ses affaires de succession » étaient réglées : la boutique liquidée, les dettes courantes acquittées, les comptes bouclés, il restait une petite somme, qui fut placée dans une société de crédit.
— Cette somme est à toi, déclara Délémont. Je veux qu'elle reste intacte : on ne touchera donc ni au capital ni aux intérêts jusqu'à ce que tu aies fini tes études. C'est moi qui en supporterai les frais. Ainsi, tu auras un petit quelque chose pour entrer dans la vie. Moi, tu sais, je n'avais rien du tout! J'espère que tu seras digne de ces sacrifices, et que tu travailleras !
Cette générosité ne lui ressemblait guère. Mais comme il s'en targuait, Romanèche, qui le savait intéressé même dans les très petites choses, le soupçonna de calculs compliqués.
— Ton frère, dit-il à sa femme, achète sur son neveu le droit d'exploiter les enfants de l'usine. Il fait comme ces faux dévots qui croient acquérir, en fondant des oeuvres charitables, la permission d'être méchants...
De fait, peu de temps après le départ de Valenlin, l'équipe des petits Italiens fut changée. De nouveau, l'on vit arriver des enfants plus jeunes
aux grands yeux désolés dans leurs tristes figures étiolées. Soutre gronda. Gotto, la main sur son cœur, les jurait plus forts qu'on ne pouvait croire à les juger sur la mine. Il levait les bras, pliait le cou, roulait les yeux, ôtait et remettait son chapeau, se grattait la tête et crachait furieusement par terre.
— Ze prends ce que ze trouve, moussu Soutre î . . . On ne sait plus où les cercer, voyez-vous!... Et pouis les carnets, vous pouvez voir, ils sont en règle,... en règle, que ze vous dis!... Ils ont les sinatures, les timbres, les cacets, tout ce qu'il faut!..: .
C'était vrai, les carnets prêtaient quinze, seize ou dix-huit ans à des êtres chétifs qui n'en avaient pas toujours douze.
— Comment est-ce possible? demandait Soutre à son patron.
Délémont répondait :
— N'approfondissons pas
Soutre, pensif, gardait une inquiétude.
— Envoyez-les donc en province et donneznous en d'autres, proposait-il à Gotto.
Mais le négrier levait les bras au ciel en invoquant tous les saints.
— Hé ! c'est partout la même soze, à présent, mon cer moussu Soutre!... Les inspetteurs, c'est partout la même canaille!... La loi, c'est la loi.
qu'ils vous diseat!... Moi, que voulez-vou«? Ze n'ai rien de mieux, ze vous zure !
— Au moins, nourrissez-les, ne les laissez pas crever de faim!
Les yeux roulaient éperdument, les gestes devenaient épileptiques.
— Faim, moussu, ces petits?... Hé ! ze m'arracerais le pain de labouce, pour eusse !... Faim?... Ils ont de la carne et de la verdoure, et des pastes, et tout ce qu'il faut ! Et c'eât la signora qui fait la couisine ! Oune couisine, moussu Soutre, à se lécer les doigts!...
Le brigand mettait ses cinq doigts sales sur ses lèvres avec un air gourmand. Tandis qu'il avait à peu près nourri les adolescents de la précédente équipe, à qui leurs dix-huit ans donnaient quelque défense, il affamait et maltraitait ces petits, faibles, effarés, perdus dans un pays dont ils ignoraient la langue, entourés de toutes les épouvantes qu'il éveillait encore dans leurs naïves imaginations. On les voyait dépérir d'une semaine à l'autre. Deux ou trois disparurent, furent remplacés : qu'importait leur sort? les carnets étaient en règle ! A peine s'apercevait-on que les yeux noirs n'étaient plus les mêmes. Les ouvriers leur donnaient parfois un peu de nourriture, qu'ils dévoraient quand Gotto ne les voyait pas. Quelques-uns commençaient à les plaindre, tâchaient en vain de
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les interroger, tandis que des bruits meutiçants couraient autour de l'usine. Les bonnes gens qui voyaient passer chaque jour ce troupeau sordide et déguenillé, les voisins du bouge où on les entassait comme un bétail, s'émouvaient, tenaient conseil, parlaient d'avertir la justice. Un vent de colère se leva peu à peu contre Uexploiteur, et ce terme ne s'adressait pas au seul traitant qui pressurait jusqu'à l'épuisement ses victimes, mais au chefd'usine dont les toits abritaient une telle abomination. Ces rumeurs prirent bientôt leur essor. Une première note dans la presse signala « la Traite des petits Italiens». D'autres suivirent. Soutre s'effraya.
— Nous aurons un jour ou l'autre une affaire, monsieur Délémont!
Le maître verrier, qui ne craignait rien ni personne, ayant toujours conduit à son gré les hommes et les événements, ne Técoutait pas.
— Une affaire?... Gotlo, peut-être. Et il ne l'aura pas volé!... Mais nous? La loi nous couvre : article ^9, paragraphe 8. Cette loi est stupide : pourtant, quand on la regarde de près, et qu'on n'est pas une bêle, on finit par y trouver de quoi se défendre, ma parole !...
Sa figure prenait une expression à la fois roublarde et fermée : évidemment, il se croyait très fort; il ajoutait :
— Le pis que nous risquions, c'est de payer
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quelques amendes. C'est toujours meilleur marché que d'engager des adultes. Nous payerons donc, s'il le faut! Quitte à nous expliquer une bonne fois avec leur maudite inspection du travail !
Délémont pensait souvent à cette explication, qu'il jugeait nécessaire, qu'il cherchait, dont il escomptait les effets avec son habituelle confiance en soi. Une occasion, qu'il crut excellente, s'offrit un jour de la provoquer.
Danzine vint à tomber malade. C'était un des meilleurs souffleurs de la verrerie, où il travaillait depuis l'enfance. 11 était chargé de famille. Comme sa maladie paraissait se prolonger, il insista pour qu'on acceptât comme porteur l'aîné de ses fils, dans l'équipe où Crétot avait pris sa place : un grand garçon, robuste, que trois mois à peine séparaient de l'âge légal. Délémont, d'afiord, ne voulut rien entendre :
— Ils veulent des lois protectrices, répétait-il, comme si nous étions des brigands : on leur en a donné, c'est leur affaire ! Qu'ils s'adressent au gouvernement, puisque nous ne sommes plus les maîtres !
Pourtant, sur les instances de Soutre, il finit par céder, en jurant que c'était par simple charité; et il exigea de Danzine une lettre qui demandait comme une aumône l'admission de l'enfant au travail. La contravention n'échappa point à l'œil
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de Burier. Délémont, qui avait son idée, n'eut garde de lui rien expliquer, et fut une fois de plus condamné. Après quoi, muni de la lettre de Danzine, fort de l'apparence désintéressée que les circonstances donnaient à son infraction, ayant, jugeait-il, toutes les bonnes raisons pour lui, il se rendit aux bureaux de Tinspection :
— Et cette fois, dit-il à Soutre en partant, je vais les coller !
On le fit attendre dans un long vestibule trop chauffé, qu'il arpenta d'un pas nerveux, le sang à la tête, en tressaillant à chaque coup des timbres électriques qui tiraient les garçons de leur oisiveté. Un de ces timbres finit par sonner pour lui. Il fut introduit dans un bureau confortable, presque élégant, tapis moelleux, fauteuils anglais, bibliothèque, bronzes sur la cheminée, quelques portraits de Présidents aux murailles. Il s'était excité dans Tattente, en ruminant ses longs griefs. Gonflé de la juste colère d'être constamment gêné dans l'exercice de 'droits longtemps incontestés, d'être agacé chaque jour par les tracasseries d'une surveillance humiliante, d'être surtout menacé dans les sources mêmes de sa prospérité édifiée au prix de tant d'efforts, il sentait qu'à cette heure il représentait quelque chose de plus que ses simples intérêts privés : oui, en entrant dans un de ces cabinets d'où partaient tant d'ordres subver-
sifs, il n'était plus seulement Alcide Délémont, — * ce qui déjà n'était pas rien ! — il pensait être V Industrie, c'est-à-dire un des éléments essentiels de la vie moderne, une des forces nourricières du payS) une des colonnes du budget et du bon renom de la France. Ayant derrière lui une carrière déjà longue, d'une irréprochable honnêteté commerciale, il la représentait à coup sûr dignement, et se croyait le droit de parler ferme. Il entra donc d'un pas décidé, la tête haute, tout rempli de ses bons arguments. — Debout devant un bureau chargé de dossiers, de papiers, de codes, un fonctionnaire en redingote, d'une correction froide, l'accueillit en lui montrant un fauteuil, d'un geste rapide d'homme occupé. Tout de suite, il comprit que, s'il représentait une puissance, il en trouvait une autre devant lui : cet homme qui se préparait à l'écouter n'était pas non plus un être isolé, ne relevant que de soi-même, ne pouvant compter que sur ses propres moyens; il s'appuyait sur une force collective, la plus solide qu'on pût concevoir, celle de la machine formidable, aux rouages compliqués dont plusieurs siècles ont précisé le jeu, en laquelle s'absorbe la vie de la nation, qu'elle prétend régler, — celle de l'Administration. — Entre ces deuxi hommes conscients de ce qu'ils représentaient, avertis de leur inimitié naturelle, habiles d'ailleurs et prudents, il n'y eut
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ni vaines paroles, ni compliments inutiles. Délémont exposa d'emblée le but de sa démarche. Il commença d'une voix calme, contenue, qui devait monter peu à peu, à' mesure qu'il s'échauffait en exposant ses griefs. Après avoir insisté sur le cas du jeune Danzine, qu'il qualifia de tracasserie stupide, il élargit la question : il dit ses difficultés, la concurrence des étrangers qui n'ont pas à compter avec des lois aussi strictes, l'absolue nécessité d'employer des enfants pour maintenir des prix qu'on ne saurait élever, les obstacles toujours plus lourds qui paralysent l'industrie. Son interlocuteur Técoutait, impénétrable. Alors, il en vint à son cas, il présenta ses récriminations personnelles, il y mêla la plainte de son amourpropre, les révoltes de son individualité puissante et comprimée, il laissa deviner les froissements intimes que les rigueurs de Burier ajoutaient, — gratuitement, dit-il, — aux coups portés à ses intérêts. A ce moment, on l'interrompit :
— Vous avez quelque chose à reprocher à notre inspecteur?
Cette simple question le désarçonna.
— A celui-là... particulièrement?... Non, mon Dieu, non!... Il fait son métier, ce garçon, après tout, il est payé pour ça!...
Le geste du fonctionnaire répondit : « Alors, de quoi vous plaignez-vous? »
Délémont poursuivit :
— Je ne lui reproche rien à lui personnellement... Mais je lui reproche... ses fonctions!...
Il vit glisser sur les lèvres de son interlocuteur un sourire qui l'excita.
— ...Je lui reproche l'autorité que votre loi lui confère, les devoirs qu'elle lui impose, si vous voulez!... Je lui reproche de venir quand il lui plaît à mon usine, d'y entrer comme chez lui, de s'y promener comme dans un jardin!... N'est-elle donc plus à moi, qui Tai créée, qui chaque jour y mets mes forces, mon sang, ma vie?... Et vous me demandez de quoi je me plains!... Hé! monsieur, je me plains d'être surveillé comme un malfaiteur de droit commun, comme un déporté que des gardiens épient dans sa case!... Je me plains parce que celte surveillance pèse sur moi comme une oppression, parce qu'elle annule mon autorité sur mon personnel, parce qu'elle paralyse mes moyens d'action, parce qu'elle multiplie les embarras d'une industrie qui en a déjà tant d'autres, parce qu'elle me gêne dans la possession légitime de ce qui m'appartient, parce qu'elle m'humilie, enfin!... Que votre gouvernement nous dépossède franchement, qu'il nous chasse des usines que nous avons fondées, qu'il nous les prenne, qu'il nous les confisque, qu'il les socialise, comme vous dites! On sau^^i* du moins où l'on est, où
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l'on va : l'iniquité serait flagrante, et cela vaudrait mieux, ma parole! que de nous ruiner, comme vous le faites, en empêchant notre travail, en nous livrant pieds et poings liés à nos ouvriers... et à vos agents!...
Le fonctionnaire gardait son flegme imperturbable. 11 semblait la loi même, cette loi qui lui donnait sa raison d'être, sa puissance et son imr portance. Il attendit paisiblement que Délémont eût fini, pour répéter son geste de tout à l'heure. Mais, cette fois, il voulut bien l'expliquer :
— C'est le procès de la loi que vous voulez faire, monsieur? Il est un peu tard, puisqu'elle est votée. Tout ce que vous dites là, il aurait fallu le dire à la Chambre, où d'ailleurs, je crois bien me rappeler qu'on l'a dit. Maintenant, la loi existe,, vous avez eu un délai très suffisant pour vous mettre d'accord avec ses prescriptions.
— Il y a la loi, et il y a la manière de l'appliquer, répliqua Délémont. Combien de lois existent qui ne valent pas mieux et ne gênent pourtant personne, parce qu'on ne les applique pas!...
Le fonctionnaire prit un air plus sévère :
— C'est possible, dit-il. Et c'est fâcheux. Les lois sont faites pour être appliquées. Celle-ci le sera, pour autant qu'il dépendra de nous. Elle est très modérée. Elle marque un premier pas dans une voie utile : l'État a enfin compris qu'il a mis-
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sion de protéger les faibles, les mineurs, qu-'il est leur tuteur naturel.
Après cette déclaration, prononcée d'un ton catégorique, il se tut, et ses lèvres continuèrent h s'agiter dans sa barbe drue : évidemment,' il aurait eu bien d'autres choses à dire, qu'il ne disait pas, jugeant inutile de discuter des principes avec un homme qui ne pensait qu'à ses intérêts, et qu'aucun argument ne convaincrait. De fait, l'énergique figure froncée du maître verrier se crispait dans une expression contrariée. Lui aussi, avait la tête pleine de faits et de raisons; et lui aussi, sentait l'inutilité de les dire : comment expliquer la situation à un homme payé par le gouvernement pour ne pas la comprendre? et d'autant plus honoré, avancé, considéré, décoré qu'il la comprendrait moins et s'ancrerait mieux dans son obstination! Dédaigneux d'argumenter davantage, il fendit l'air de sa main ouverte, du geste qui repoussait d'habitude les objections de ses employés, quand par hasard il les avait écoutées :
— Ah! mes ouvriers ont besoin qu'on les protège contre moi! dit-il... Ah! l'État est leur tuteur naturel!... Ah! c'est le point de vue de votre administration! A tout cela, monsieur, je n'ai rien à répondre. Mais voici ce que je suis venu vous déclarer. Vous avez fait une loi dont la
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Stricte application ruine notre industrie... Soit!... J'ignore comment mes confrères vont se défendre... Je suppose pourtant qu'ils ne se laisseront pas égorger comme des moutons!... Quant à moi, voici ce que je compte faire, et je vous en avertis : si l'on me dresse encore une contravention — une seule! — pour le travail des enfants... je ferme!... Oui, monsieur, je ferme!... Du jour au lendemain, il y aura quatre cent quatre-vingts ouvriers sans travail et sans pain, aux portes de Paris!...
11 comptait sur cette menace, connaissant la terreur de tout gouvernement devant les troubles de la misère. Un préfet, un ministre eût peut-être hésité. Mais son interlocuteur n'était point responsable de l'ordre dans la banlieue, ni des contre-coups incertains d'une crise partielle; tandis qu'il l'était de l'application de la loi et des effets qu'en pouvaient avoir les violations. Il n'éprouva donc aucun émoi, et répondit avec la plus parfaite sérénité :
— Vous faites bien de m'avertir, monsieur. A la première contravention relevée contre vous, — s'il y en a encore ! — j'aviserai les autorités compétentes, qui prendront les mesures nécessaires pour assurer éventuellement le maintien de l'ordre...
Avec un imperceptible sourire dubitatif, qui
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donna une impression d'ironie un peu gamine à sa figure grave, il ajouta :
— ...Si vous exécutez votre menace!
— Ma parole! s'écria le maître verrier en se levant, vous avez l'air de croire que je plaisante!... Eh bien! vous verrez, monsieur, vous verrez!
Le fonctionnaire se leva pour le reconduire.
— Nous verrons! répéta-t-il avec le même sourire.
Sur le seuil, Délémont se retourna pour dire encore :
— J'aime mieux la ruine, monsieur, puisqu'il
faut choisir le liquiderai, je vivrai de mes
rentes...
Mais sa voix manquait d'assurance : il savait bien qu'il ne fermerait pas son usine, — ah! non, par exemple, jamais! — et il battit en retraite comme après un assaut repoussé. Une idée, qui le hantait depuis quelque temps, se formulait plus nettement dans son esprit : à l'accueil qu'il venait de recevoir, aux paroles qu'il venait d'entendre, là, dans cette confortable dépendance du plus moderne des ministères, il avait senti toute l'importance du récent déplacement de l'équilibre social. Jusqu'alors, quelle que fût l'étiquette du régime, il demeurait « bourgeois » dans son essence : le gouvernement soutenait le patron contre les ouvriers, le capital contre le travail,
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l'unité intelligente, entreprenante, possédante contre la masse, sa puissance et ses appétits; voici, qu'il changeait son axe, entraîné par des forces qu'il ne dominait plus : il passait du côté du nombre; ayant besoin de beaucoup de voix dans ses urnes, il marchait maintenant avec les soldats contre les chefs, avec les pauvres contre les riches, avec les membres contre les têtes, avec la foule contre l'élite. Peu enclin aux spéculations de l'esprit, Délémont ne laissait guère ses réflexions dépasser le fait immédiat qui les provoquait : il ne s'attarda donc pas à contempler dans une vision prophétique l'effrondrement de notre monde actuel emporté par la poussée des éléments opprimés depuis tant de siècles, comme peut l'être, par les flots de la mer éternelle, une digue que les riverains eux-mêmes joueraient à démolir. Il l'eut pourtant, rapide, angoissante au moment où Jérôme tournait dans la rue de Bourgogne, il se pencha à la portière pour montrer le poing au somptueux hôtel de la Direction du Travail. Là, songea-t^il, comme dans ce Palais-Bourbon que longea sa voiture, comme dans toutes les officines où s'élabore la société nouvelle, des* bourgeois comme lui préparent allé^xement la ruine de leur caste : leur règne aura duré cinq ou six générations; après quoi, énervés par la philanthropie ou fatigués d'avoir joui trop vite, ils passeront la
main aux prolétaires pressés de prendre leur place, aux utopistes férus d'expériences sociales, aux politiciens surtout, perturbateurs par essence et pêcheurs en eau trouble. Un grand découragement le prit à ces pensées : à quoi bon lutter, à quoi bon vaincre, à quoi bon construire, quand on sent monter les fïots qui submergeront l'édifice et trembler le sable de ses fondements? « Bah! conclut-il en se redressant, on crée pour le plaisir de créer, on travaille pour Teffort, on se bat pour les coups; et ainsi va le monde! »
Délémont avait beau se raidir et se redresser, sa porte était maintenant ouverte à toutes sortes de soucis. Jusqu'alors, rien ne l'avait gêné dans la bataille : l'absence complète de vie intérieure le garantissait contre ces suggestions de l'âme, quelquefois périlleuses; les chagrins domestiques glissaient sur sa peau dure ; il ignorait l'hésitation, le doute, les scrupules. Mais il changeait : à voir, un^matin, derrière le corbillard emportant sa sœur oubliée, la figure triste d'un orphelin, la pointe d'un remords avait traversé son indifférence, sa bouche avait connu l'arrière-goût amer du passé; et, de cette minute, il gardait une sourde défiance de ses décisions, un penchant nouveau à s'incliner avec plus d'attention, — peut-être plus de bienveillance, — sur ceux qui se mouvaient dans son orbite. Un léger choc, au bon endroit, au bon mo-
ment, entame un homme. Celui-ci était touché. Or, la vie multipliait les coups à la même place : on lui montrait, à l'usine même, des abus qu'il ne voulait pas voir, et dont une voix pourtant l'avertissait qu'un jour ou l'autre il porterait le poids; malgré son habitude de fermer les yeux à tout ce qui l'aurait troublé, il était bien forcé de constater des objets d'inquiétude autour de son foyer : les idées d'Alice et de Bernard, le caractère d'Estelle, les allures de sa femme.
Celle-ci surtout le préoccupait. A l'humeur qu'il avait toujours eue contre elle, succédait un autre senliment, contre lequel il lutta, et qui l'envahissait : la peur sourde, inexpliquée, confuse des choses mystérieuses qui se passaient en elle, l'appréhension constante d'actes préparés par un jeu déréglé des idées. Cette peur s'aggrava quand il la vit changer tout à coup, sortir de son indolence pour déployer une activité incompréhensible, de ses silences pour parler avec une infatigable volubilité. La crise dura quelques jours; ce fut comme un vent d'angoisse qui soufflait sur la maison. Puis elle passa : Mme Délémont retomba dans sa paresse, dans ses mutismes; mais, maintenant, les mois incohérents qu'elle ne prononçait plus voltigeaient dans le remuement de ses lèvres, ou traversaient ses yeux flottants. Elle donnait ainsi l'impression d'un être double, dont un seul s'était
encore révélé, tandis ique l'autre dormait d'un long sommeil, d'où il sortirait un jour. Les « étrangers » de sa famille ne l'approchaient plus qu'avec des précautions, comme on s'approche d'une machine dont le fonctionnement cache des dangers et des surprises. Seule, la petite Dotly restait sans crainte auprès d'elle, dans son ignorance d'enfant, étonnée pourtant de n'être plus gâtée :
— Maman, est-ce que tu as mal?
La réponse était presque toujours- :
— Un peu... A la tête... Ce n'est rien... Personne n'osait exprimer la crainte commune.
A deux ou trois reprises, Alice effleura le sujet avec son père. Il se dérobait, fermant les yeux sur ce qu'il ne voulait pas voir, suivant sa vieille tactique, et s'en fonçant dans ses affaires. On l'apercevait à peine aux repas, absorbé, muet; la nuit, quand il rentrait, on entendait son pas sonner dans le vestibule du second étage, où il s'était fait aménager une petite chambre. Mais voici qu'un jour, des fenêtres de son bureau, il vit, avec un étonnement qui devint presque de la frayeur, sa femme traverser la cour, longer l'atelier, apparaître pour la première fois sur ce seuil que jamais encore elle n'avait passé. Ce fut comme si, tout à coup, la petite pièce réservée, l'officine où n'entraient que les affaires, s'ouvrait toute large au cortège des autres soucis. 11 réagit encore contre cette
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impression. La pauvre femme, debout, fixait sur lui son regard vague, qui le suppliait.
— Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda-t-il.
Elle s'assit mollement sur une des chaises cannées, et murmura :
— Je voudrais... vous parler...
11 repoussa la lettre à en-têle, les factures, les dossiers étalés devant lui.
— Dites!
Elle baissait les yeux; ses mains et ses doigts se tordaient sur ses genoux, dans de singuliers mouvements symétriques. Elle balbutia :
— Oui, oui... Il faut que je vous parle... Il faut bien...
— Mais quoi?...
Elle ne répondit pas tout de suite, elle regardait ses mains et ses doigts qui remuaient toujours.
— C'est pour l'usine, fit-elle enfin... Oui, pour l'usine, vous savez?... L'usine, ici,... je vois bien qu'elle ne va plus!...
Il bondit sur sa chaise mobile.
— L'usine ne va plus?... La mienne?... Qui vous a dit?...
— Oh ! je vois bien ! ... Je vois ! ... Je sais ! . . . J'en suis sûre!... Elle ne va plus... Elle ne va plus!....
Il frappa violemment du poing devant lui, en s'écriant :
— Mais est-ce que vous êtes folle?
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Le mot lâché, l'idée affreuse, qu'il repoussait depuis quelque temps, prit corps et le fit frissonner. Et, pour lutter contre elle, il se mit à raisonner, en s'efforçant d'être calme, clair et bonhomme :
— Mais, ma chère amie, l'usine n'a jamais marché si bien, depuis qu'elle existe... Ma parole!... Elle va comme sur des roulettes... Chaque mois plus d'affaires, des débouchés nouveaux, de nouveaux clients... Et de bons clients, qui payent bien ! . . . Tenez ! en ce moment même, je vais signer un contrat avec une compagnie de charbonnage... C'est une économie de vingt mille francs par an I... Vous voyez bien que vous êtes dans l'erreur... Voulez-vous voir mes livres?...
Elle ne l'écoutait pas, ne le regardait pas, suivait son idée en tordant ses doigts. Au lieu de répondre à cette offre, elle répéta :
— Oh! je vois bien, allez! Je vois bien que l'usine ne marche plus ! . . . Tout le monde le voit ! . . . Alors, je veux vous dire... Il y a mon argent... Et j'ai été chez le notaire...
Il ne pensa plus qu'aux dangers où le mettaient ces chimères.
— Chez le notaire! cria-t-il... Vous avez été lui répéter... ces folies?... Vous l'avez fait?... Mais, malheureuse, dans les affaires, on ne joue pas avec son Crédit!...
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— G'élail pour savoir... oui, pour mon argent... Le perdre, j'ai peur, vous comprenez!... Le perdre... Qu'est-ce que je ferais, moi!...
Elle interrompit enfin le mouvement machinal de sa main, et leva sur lui ses yeux vides, où il n'y avait plus qu'une incurable angoisse. Alors, il se dit que l'énergie la materait peut-être, il fut brutal.
— Voulez-vous me laisser tranquille, avec vos imaginations! Vous ne savez ni ce que vous dites, ni ce que vous faites, ma parole!... J'irai voir votre notaire, je lui montrerai que vous perdez la raison!... Mêlez-vous de vos affaires, je vous en supplie, et laissez-moi les miennes!...
Elle se leva, et s'en alla comme elle était venue. Délémont ne se remit pas au travail : il avait peur, cette fois, de ce mystère, et du lendemain...