CHAPITRE V
LES ETUDES THEOLOGIQUES
La maison de théologie. — Les professeurs. — Un enseignement professionnel. — La gravité sulpicienne. — Une Aa — La captation ,
En rentrant au séminaire, j'étais comme inconscient des derniers événements. Il me semblait sortir d'un rêve douloureux et incohérent. Directeurs et séminaristos manifestèrent une profonde surprise de me revoir. J'avais écrit, paraîtil, de si belles lettres de là-bas qu'elles donnaient l'idée d'y venir partager mon bonheur. De fait, deux de mes Jeunes confrères, Félix Marais et Jean de Puniet, partirent pour le noviciat. Le premier y arriva la veille de mon départ et fut cruellement affecté de la scène de mes adieux (1). En entrant dans l'antichambre de
1. Dom Félix-Raphaël Marais est mort à Beaupréau (Maine-et- Loire) en 1908, âgé de Sg ans, dans la dix-huitième année de sa professiop religieuse. Sa vie monastique fut très malheureuse. Ne pouvant supporter ce qu'il appelait le « régime de terreur» (lettre du 30 octobre 1898), il demanda la permission de se retirer à la Grande Chartreuse. Dom Delatte lui refusa celle faveur,
M. Houbart, je rencontrai le second qui venait de prendre congé du supérieur et se rendait à la gare. Lorsqu'il m*aperçut, il ne put retenir un cri d'angoisse et il me reprocha de ne pas l'avoir prévenu de mon retour (1). Peut-être, si je ne leur avaî& pas montré le chemin, ne seraient-ils pas allés à Solesmes; ils n'y connaissaient personne. Un. moine m^a dit que j'avais été l'instrument de la Providence pour ces deux élus. Ce sont ces conjonctures qu'on appelle les mystères de la grâce.
Je repris de m-om mieux ma vie de séminariste. Tantôt je me considérais eonmae un soles-mieft. contraint par la, nécessité de quitter sa famijfe bien-aimée. Je M'accusais; d'avoir abusé des faveurs divines. ; f&m portais la- peine. Tantôt, j'esr sayais de prendre mon: parti avec les rapsodies. consolatrices de dom Logerot. En me- refusaiat la faculté de chanter,^ Dieu ne m'avait-il pas. refusé la vocation bénédictine? Nie m'avait-il. pas simplement conduit à Solesmes^ pour i prendre les idées qui. devaient, diriger mai viesacerdotale? Aui xi^ siècle, \m prêtre aêcultear ne pouvait recevoir une plus grande grâce que de connaître Cluny. Solesmea n'était-iL pas le
et l'en-voya au prieurê die Kergon-an", puis à l'abbaye de SaiÎDrifr Maur.
r» Dbm Jean die P'unreir de Parry est- mamtenant abbé d'un monastère de Ik congrégation de Solesmes.
€liiny de laotre époque? Lorsque je soumettais €€s raisonnements à M. Haubart, il n'arrivait pas à comprendre qa.& dom Logerot ne m'eût pas jugé assez bénédictin.
Désormais ce n*était plus seulement dans des entretiens particuliers que M. Houbart me préparait à la prêtrise. Cbaque soir, je le retrouvais à la lecture spirituelle. Quel contraste entre son enseignement et celui du noviciat î Plus un mot de la splendi-de poésie liturgique! Sa spiritualité, tirée de saint Paul et de M. OHer, consistait à répéter sans cesse la nécessité de «dépouîller le vieil bomme» et de «porter sa croix ». L'Imitation de Jésus-Ohrist était un livre trop tendre, à son avis. S'il en donnait paur pénitence sacramentelle quelque cbapitre à lire, c'était par un bumble respect de la tradition, tout comme il faisait lire au réfectoire tel ou tel livre, tout comme à la conférence spirituelle il expliquait sempiternellement le Traité de la perfection chrétienne de Rodriguez. «Encore un auteur, m:e dîsait-il quelquefois, qui ne va pas assez au fond des choses ; iî n^sïste pas suffisamment sur îe péché originel. »
Pendant cette seconde période du séminaire, la plus grande partie de notre temps était consacrée à l'étude d*un manuel théologique qu'on nous débitait en deux divisions : la dogmatiquei ^t la morale. Ce livre a été parfaitement apprécia
par Tin Oratorien, le Père Lecanaet, dans un tableau des grands séminaires français à cette
époque. Voici son jugement :
Le manuel généralement suivi est l'œuvre, indigeste et écrite en mauvais latin, d'un sulpicien : Instiiutione& iheologicœ, aaciore Bonal. Impossible d'imaginer livre plus sec et plus aride . Rien qui parle au cœur ou éveille la pensée. La grande doctrine de l'Eglise est découpée en gros morceaux nommés traités ; chaque traité est partagé en tranches nommées thèses ; chaque thèse se démontre par trois genres de preuves : preuves d'Ecriture sainte, preuves de tradition, preuves de raison. « Quoi de plus artificiel, écrivait récemment l'évêque de La Rochelle, Mgr. Lecamus, que ces fragments d'Ecritures, de conciles, de Pères, cousus les uns aux autres, sans critique, sans explication, sans discussion ? Et le& arguments de raison, combien de fois ne semblent-ils pas insuffisamment raisonnables ! » Cependant le malheureux élève cherche à s'assimiler ces formules et ces textes, que le professeur explique tant bien que mal. Point de travaux écrits, au moins dans la plupart des séminaires ; point d'études ni de recherches approfondies ; pas même de pensée personnelle ; des exercices ^ de mémoire, et c'est tout (1).
Le professeur de théologie dogmatique était M. Mathurin Laroche. On le disait l'une des plus belles intelligences de la société de Saint- Sulpice, mais il était fatigué. Les ortliodoxes du clergé angevin lui reprochaient de s'être compromis dans le libéralisme et l'ontologism©. Ils
I, Lecanuet, L' Eglise de France sous la Troisième RépubHquey. 1 (irs édition), p. 394.
le surveillaient et dénonçaient parfois son enseignement à l'évêque. Mgr Freppel ne l'aimait pas. « Laroche, dit-il un jour, n'a qu'à bien se tenir ! » Son cours souffrait de sa santé, de son manquede liberté, et aussi du dégoût de rabaisser la théologie à n'être plus qu'un catéchisme pour des jeunes gens de médiocre intelligence. Çà et là, ses explications s'émaillaient de mots d'une fierté amère ou d'une fineisse charmante qui révélaient un Malebranche attardé, persécuté et sur le déclin (1).
La théologie morale était enseignée par M. L!e-toumeau, le supérieur de la maison de philosophie. Il se montrait grand partisan des doctrines de saint Alphonse de Liguori. Commeleur exposé 'nous étonnait quelquefois, le professeur, désireux d'écarteir toute objection, citait emphatiquement les très grands éloges dont le Saint-Siège a couvert ce récent docteur de l'Eglise. Ces éloges, je ne les prenais pas au pied de la lettre, pas plus que cette parole d'un pape relative à saint Thomas d'Aquin : «Tous les articles qu'il a écrits sont des miracles. » C'étaient là, pour moi, pieuses exagérations, et je ne m'étonnais pas plus de voir certains papes liguoristes que de voir encore Léon XIII si ar-
I. Une délicate notice biographique lui a été consacrée par le chanoine Alexis Grosnier : M. Laroche, prêtre de Saint-Sulpice (1826-1911) (Angers, uji, gii p.).
1?^ SrON EXPÉRIENCE.
fcnment thomiste. D'aate part, nous n'avions pfas à; notre dispxDsition les œuvres eonarplètes àe saint Alplionse^ et cbaquie jomr nous apportait ^e nouvelles leçons. Je ne me révoltai ni ne m'aelaamai contre un système que certains anticléricaux jugent une pierre d'aclioppement. Je crus dès lors,, et je crois toujours, gue saint Alphonse a^ professé certaines opinions bizarre en morale, tout commie il était extraordinairement dénué de sens Mstorique. Mais je n'aime pas qu'on déclare en bloc son système îromoral ou relâché. J'invite ceux qui seraient tentés de le déclarer tel à comamencer par le pratiquer d'abord intégralement. Ils en parleront alors plus en connaissance de caos©..
Outre les classes quotidiennes de théologie^ nous avions une ou deux fois par semaine des leçons d'Ecriture sainte, d'histoire eeclésiastiqpei. ée droit canonique, de liturgie et de prédication,,
M.. Modeste-Stéphane Le Bailly (1) professait l'Ecrituire sainte. Comme à. son collègue de la ma;ison de phiîosophiB, M. Achet, on lui' avait confié cette chaire parce qu'on l'estinnait trop; fatigEté poui- en tenir uin© autre jugée plus importante.. C'était d'ailleurs le digne pendajit de M, Achet pour le ridicule de sa. peEsomae et
I « Décédé au graad séEninaire d'Angprs, le i4 avril igoS,;à i'âge de 70 ans.
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la nullité da son enseignement. Son cours consistait dans tme sèche et brève aaaalyse an M^mmd hihUque, qn'îl considérait comme d^opinions trop avancées. PIntôt que de renseigner, il préfésrajt Hous lire de vieux cahiers qu'il avait hérités ^'un prédécesseur et qui représentaient la science hibîîque au temps de la Restauration. Il s'écriait parfois triomphalement : «Hé, maintenatit qu'ils y viennent donc, MM. les rationalistes modernes!... » Jugeant inutile d'insister sur la léfutaMon des chicanes impies, il se complaisait dans les interprétations mystiques et morales. Par exemple, à la suite de saint Bernard dans so>n premier sermon pour le jour de l'Epiphanie^ il expliquait longuement, avec un acceat brûlant, le témoignage rendra k l'Agneau par la Colombe. Le symbolisme de ces deux animaux et la convenance de leur rencontre le plongeaient dans l'enthousiasme. Il montrait moins d'incompétence et plus de sang-froid dans ses leçons de' prédication. Ses conseils^ aies catéchistes étaient même excellents:.
Le cours de droit canonique, simple explication et récitation du manuel latin de M, Icard, ne durait qu'une heure par s ©naine, le jetidL Le professeur était M. Baron, notre ancien professeur de philosophie. On l'avait simultanémi^[kt bombardé à ce poste et à la chaire d'histoire ecclésiastique pour remplacer M. Marion, ^avoyé
dans un autre séminaire. Judicieux, laborieux, initié à la critique par M. Duchesne, dont il avait suivi les cours à l'Institut catholique (1), il se tirait honorablement de ses doux enseignements nouveaux. A ses yeux, le droit canonique se réduisait pratiquement, pour an évêque, à faire la volonté du pape, et, pour un prêtre, à faire la volonté de son évêque. Cette conception, qui dominait toutes ses leçons, portait à les considérer soit comme une classe d'archéologie, soit comme une explication d'opinions juridiques qui ne présentaient qu'un pur intérêt théorique. J'étais trop jeune pour comprendre la profondeur, le réalisme et l'honnêteté de ce point de vue.
Le cours de liturgie se réduisait à une série de conseils donnés par M. Ollive, de la maison de philosophie.
Outre ces professeurs, l'état-major du séminaire comprenait encore un vieux directeur retraité, M. Schwarz, et l'économe, M. Ruchaud.
Le premier avait connu les survivants de Tan-
I. M. Baron m'écrivait, le 26 septembre 1900 : « Les idées marchent. Le mot de critique ne rend plus le son irritant qu'il rendait il y a quinze ans. Voyez ce- qui est arrivé à l'abbé Duchesne. J'avais l'avantage d'être son élève et l'honneur de recevoir parfois ses confidences en 1879-1881. A celte époque ses admirateurs étaient rares. 11 devaient taire leur admiration. Aujourd'hui l'abbé Duchesne est sur le pavois de la science et ses adversaires sont devenus timides. »
cien régime et copié leurs manières. Séminariste à Lyon, il s'était poudré pour assister aux offices de la primatiale. Lo souci du mot noble et général le dominait. Jamais on n'aurait pu lui faire parler d'une chandelle ou d'une bougie; il disait toujours : un flambeau. Les périphrases et les métaphores de Delille et de Batteux garnissaient ses allocutions'. Elles donnaient l'impression d'un courant d'eau, clair et brillant, peu profond, resserré entre deux rives rectilignes, soigneusement canalisées, dépourvues, non seulement de tout accident pittoresque, mais encore presque de tout signe de vie. Lui-même n'était qu'un automate. En direction, il gardait toujours ses pénitents le même temps, un temps convenable, quel que fût le vide de l'entretien. Ses exercices, même la lecture du journal quotidien, se faisaient avec la même régularité. En le voyant ou en l'entendant passer, on savait où il allait et l'heure précise. Les directeurs nous proposaient cette exactitude mécanique comme la marque d'une grande sainteté. Sa charité paraissait confirmer cette interprétation. Parlait-on devant lui d'une personne quelconque, quand il croyait son tour venu de prendre la parole, iî en commençait tout doucement l'éloge : piété, gaieté, mémoire, talent musical ou oratoire^ bonnes manières, il trouvait toujours quelque chose a admirer.
Nous n'avions guère de relations avec M. Ruchanâ (1) çfue pour payer nos- pendions. Il ne passait pas som^vent ses récréations avec noïBS et^ quand il y venait, il ne prenait avec lui qu'un ou deux séminaristes. J'aimais à lui tenir com^ pagnie, quoiqu'il fallût rester penché pour l'entendre : il avait l'kaMtude de parler bas et était de petite? taille. De tous nos professeurs, c'était incontestablement, si l'on peut dire, le moins intellectuel, 1© moins livresque^ mais sa conversation avait une grande saveur d'ecspérience. Il était d'ailleurs aussi essentiellement éteignoir que tous les autres.. Ne me iisatt-il pas un jour : « Tous avez une tendance aux idées générales. Abstenez-vous-Qi. Méliez-vous-en, »
A la fin de ma seconde année de théologie, M. Houbart, mis à la retraite, fut rappelé à la maison d'Issy. Mieux eût valu assurément qu'on lui eût enlevé plus tôt la supériorité. Mais s'il était trop âgé pour gouverner une si importante!^ maison, je ne Fen aâmais pas moins profondément. Avec le temps et l'expérience, mon estime pour lui a grandi. Jamais il n'avançait un texte de l'Ancien Testament pour prouver un dogme; Certains en concluaient que son esprit peu synr tbélique ne voyait que le point en question, sans remonter aux origines. Je crois maintenant
(. Mort le 29 déceatibre 1912.
C[u'3 comprenait l'inanité de ces citations bibliques : il savait trop bien Fhébrea. D'ailleurs, si^ fatigué qu*il fût, il mantrait encore plus d'ouverture d'esprit que plusieurs de ses collègues. Le successeur de M. Houbart fut M. Letourneau. Cette promotion amena un remaniement dans notre cours de tbéologie. M. Laroche devint professeur de morale, et nous n'entendîmes plus célébrer saint Alphonse de Lîguori. L'enseignement du dogme fut confié à un jeune sulpicien, M. Paul Gontier, arrivé du séminaire de Dijon. Cette maison avait des tendances moins étroites que celles de Saint-Sulpice, dont elle n'était, disait-on plaisamment, que le tiers-ordre. De fait, M. Gontier, quoique très attaché aux thèses traditionnelles, les traitait avec une méthode plus vivante et plus personnelle que nos autres maîtres. Son style possédait des qualités et des défauts propres à séduire la jeunesse. Peut-être s'est-il corrigé de ses défauts. Ceux qui veulent en juger peuvent se référer aux livres qu'il a publiés (1). Quand il donnait ses «petits mots» d'édification, l'a tète penchée en arrière, les yeux mi-clos, la
I. Souvenirs da Séminaire, Explication du pontifical et retraites de rentrée (Ang-ers, 1898 et 1905) j Le dogme de la sainte Trinité. Etude historique, scriptaraire et philosophique ("Paris, IQOÔ) i De la méthode des sciences philosophiques dans tes petits et les grands sémimures (Paris, 1906) ; La vocation, sacerdotale, A propos d^une coiUrcwerse. Série d'artieles publiés dans la revue Le Prélrt (Arras) du 3o mars au 25 mai 191 1.
voix vibrante et mystérieuse, il posait trop pour l'inspiré. La manière dont il se mettait parfois en parallèle avec ses vieux confrères marquait une haute opinion de soi-même. Apres avoir été plusieurs années professeur au grand séminaire d'Angers, il fut nommé supérieur du séminaire de philosophie a Autun. Ses notes d'orthodoxie y furent suffisantes, nxais son esprit d'indépendance et de superbe vis-à-vis du supérieur de théologie le perdirent. On l'envoya simple professeur au séminaire de Bayeux. Sa valeur ne. tarda pas à lui rendre la supériorité.
Un changement de supérieur est un nouveau règne. M. Letourneau s'était avisé ou avait été informé de bonne heure des chances qu'il avait de remplacer M. Houbart. Il s'y était préparé en observant et en questionnant. Lorsque la succession lui échut, il avait trente-huit ans. Large calvitie du front et d© la tonsure; crâné légèrement fuyant; yeux fixes et scrutateurs, surmontés de faibles sourcils plats; nez saillant; lèvres minces et serrées; menton court, divisé par une fossette : tout cet ensemble lui donnait un visage grave, un peu étrange et d'un âge difficile à préciser.
Le nouveau supérieur était trop prudent pour exécuter tout de suite les nombreuses réformes qu'il projetait. Ce que je vis de son gouvernement fut une époque de transition. Sous son prédéces-
seur, le séminaire d'Angers présentait la physionomie de la maison de Paris vers 1840. M. Letoiirneau voulait en faire le Saint-Sulpice de 1875, son idéal. Je bénéficiai un peu du régime. Aux lectures spirituelles, nous n'étions plus condamnés à subir perpétuellement la glose de Rodriguez; le sujet variait selon les circonstances. Au réfectoire, on nous servit des livres moins -antiques. Mais cette modernité n'était pas extrême. M. Letourneau avait accepté comme une définition dogmatique la direction néo-scolastique imposée par Léon XIII. Lorsque ce pape commença sa politique de ralliement à la République, il souhaita de le voir remplacer par un autre Grégoire VIL Sa science scripturaire se résumait dans un profond dédain des textes originaux, heureusement suppléés, à son sens, par la Vulgate dont le roi des commentateurs restait encore Menochius.
Désirtux d'être exactement renseigné et craignant de se tromper, il avait recours à de petits moyens entraînant péril de flagornerie, de délation, d'espionnage. En s'appuyant sur de nombreux considérants, obtenus par des procédés souvent dangereux, il jugeait sans appel. La sentence cherchait à mettre chacun dans sa voie, quand elle était de celles qui lui plaisaient. Sinon, c'était un irrévocable jugement d'exclusion.
Quelle responsabilité gue d'introduire dans l'Egli&e des jeunes gens qui^ s'ils restent trop libres d'intelligence ou de mœurs, peuvent la scandaliser et la troubler! Pénétrés de la gra- ■ vite de leur tâche, nos maîtres s'efforçaient vigoureusement de nous inculquer la formation requise.
L'instruction était purement professionnelle, « à oeillères », et elle visait, non pas la moyenne, mais le niveau inférieur des intelligenc-es. Assurément tous les prêtres doivent posséder les rudiments du dogme et. les principes du puissant système moral qu'ils ont à enseigner. Mais cette nécessité n'excuse pas les cours terre à terre et languissants que nous subissions. A Angers, les séminaristes intelligents piétinaient sur place et s'ennuyaient, ne pouvant, pour remédier à leur disette, consulter une bonne bibliothèque. Celle que nous avions à notre disposition n'était qu'un ramassis de vieux livres, et personne ne nous montrait à nous en servir. Arrivés à l'âge où l'on est le plus capable de fournir une grande somme de travail, où l'on a le plus vif désir d'apprendre, lorsque, pour les carrières de l'Etat, la jeunesse dépense tant d'efforts, nous ne produisions presque rien. Nos maîtres agissaient envers nous comme s'ils eussent cru la science inutile ou dangereuse.
Bien plus, ils nous cachaient, non seulement
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l'état du conflit ehiie la théologie fcraditionaolîe et les découvertes modernes, mais encore des choses que nous avions le droit de savoir pour contracter un engagement en pleine connaissance de cause. En philosophie, par exemple, à la premièi« classe d'Ecriture sainte, M. Achet nous dicta une liste de chapitres de la Biblie dont la lecture nous était interdite jusqu'à noire sousdiaconat en général ou jusqu'à ce que notre direcibeur de conscience nous y autorisât (1). Les gens du monde ont peine à comprendre l'efficace d'une telle consigne. Et cependant, elle réussissait. Pour ce qui me concerne, bien que je fusse d'esprit assez curieux^ je me confonnai à cette prohibition pendant la première année de mon séminaire. Ce ne fut qu'à Solesmes que je lus toute ma Biblei. Et, pendant des années, je ne lus guère ma Bible qu'à genoux, posture peu critique.
Nos maîtres pouvaient nous donner le change plus facilement encore sur certaines objections dont notre formation, en serre chaude, au petit et au grand séminaires, nous empêchait de savoir la force. Ils insistaient longuement sur des ques-
I. Voici la liste ae ces chapitres: Genèse, XiX, XXIX, XXX. XXXYIII, Lévitiqae, XV, XVlil, XIX, XX, XXI, XXII, XXIII ; Nombres, V ; Deutéronome XXll, XXIII, XXIV, XXV ; Juges, XIX ; Ruth, ni, IV ; Rois, 2' livre, XI, XIII ; 3' livre, I ; Proverbes, V, VI, VIII ; Ezéchiel, XVI, XVIÏ ; Cantique des Cantiques, en entier.
tions de réfutation facile, comme la complicité de l'Eglise dans le massacre de la Saint-Barthéle-my. M. Achet nous déclarait que Jonas n'a pas été dévoré par une baleine. Une telle déglutition est impossible au grand cétacé. Mais la chose, disaitil, ne présente aucune difficulté pour un cachalot, et il en citait des exemples. Accoutumés que nous étions depuis notre enfance à la légende, cet accord de la science et de la révélation nous semblait satisfaisant. Aussi n'étions-nous pas inquiets de voir escamoter certaines questions, comme la condamnation de Galilée et l'histoire de l'Inquisition. Si on ne les traitait pas, c'était sans doute faute de temps. Etonné cependant du silence complet de mes professeurs de dogme et d'histoire sur le pouvoir coercitif de l'Eglise, je priai l'un de mes condisciples, alors en traitement à la maison de santé de Saint-Martin-La-Forêt, de questionner le chanoine Jules Morel (1) qui y vivait retiré. Le vieux journaliste ultramontain me fit répondre : «Lisez mes ouvrages, je fais autorité sur la matière. Sachez cependant que la proposition : Hœreticos comhuri est contra volun- • tatem Spiritus Sancti a été condamnée par Léon X'. » Le texte me surprit et j'en parlai
I. Sur ce persoaaage, on peut consulter mon livre Un dernier Gallican.
en privé à M. Baron. «Vous cherchez trop les détails, me dit-il. Je ne traiterai pas ce point délicat dans mon cours. Il n'y a ni intérêt, ni profit, ni pour le maître, ni pour les élèves, à entrer dans ces sortes de questions. Plus tard vous l'étudierez ; car, vous, vous n'aurez pas fini vos études en sortant d'ici. » Comme ma demande était motivée par une pure curiosité, je crus que j'aurais mauvaise grâce à insister, et je n'insistai pas.
Un tel système d'enseignement découlait principalement de la théorie reçue sur l'immense valeur de la foi. Les aspirants au sacerdoce doivent assurément connaître la vérité, mais avant tout leur foi doit être fortifiée. Le second principe oblitère le premier. On accoutume les gens à s'en remettre en toutes choses à l'autorité de l'Eglise, et pratiquement on supprime la raison.
En nous expliquant la célèbre prophétie d'Emmanuel, dans Isaïe, M. Le Bailly jugeait tout naturel que le grand voyant eût donné au roi Achaz, comme signe d'un événement prochain, la naissance d'un enfant miraculeux qui devait venir au monde quelques siècles plus tard. Nos demandes d'explication l'étonnèrent. Il reprit sa démonstration avec plus de véhémence, jusqu'à ce que ses auditeurs abasourdis eussent reïioncé à le questionner. J'interrogeai sur ce
sujet M. Houbart. Il me montra comme un vrai rationaliste les difficultés du texte sacré, m'avoua ne pas les surmonter et finit par un acte de foi. Je m'y unis et je n'en cherchai pas plus long. Pour moi, ce n'était qu'une difficulté de détail, et J'étais sûr du fond. J'aimais mieux recoimaître simplement avec M. Houbart que je ne comprenais pas que de me payer de mots avec M. Le Bailly. Depuis, j'ai souvent pensé que le vieux supérieur était un de mes rares maîtres ayant une parfaite loyauté intellectuelle. Les autres en manquaient plus ou moins, sans doute inconsciemment. L'un d'eux nous recommandait avec instance de nous faire des «convictions pratiques». Depuis j'ai découvert qu'il vaut mieux avoir des convictions vraies. M. Letourneau me prêta nombre de livres écrits par des catholiques libéraux : Newman, Gibbons, Frémont, Girodon, Duilhé de Saint-Projet, Perreyve, Gratry, Charles Perraud. Depuis j'ai découvert qu'il ne les aimait pas, qu'il ne les croyait pas très sûrs. Il les jugeait seulement utiles pour affermir ma vocation et me reposer de mon rébarbatif manuel. S'il ne m'avait point fait connaître cette apologétique raisonnable,, peut-être n'aurais-je pu supporter la théologie de notr,e manuel; peut-être aurais-je quitté le séminaire.- Les procédés de M. L'etoumeau ressemblaient
trop â de l'embauchage. Il ne les pratiquait pas seulement dans le domaine de l'intelligemoe, mais encore dans celui de la morale. Prêchant une retraite d'ordination, il nous représenta vivement la gravité de la promesse de chasteté que nous allions émettre. Puis il piqua notre jeune amour-propre en s'écriant : « Si vous reculez, vous êtes des lâches ! »
Au total, la vraie marque de vocation dont se contentaient les sulpiciens était un extérieur grave, — comme le leur. Pour devenir efficace et souveraine, cette gravité devait dissimuler* le manque d'éducation première et l'insuffisance des études. C'est à cotte singulière conoeplion que le clergé français doit d'avoir conservé, pendant tout le xix® siècle, sa réputation de dignité, héritée du siècle de Louis XIV. Mais aussi, c'est à cette formation qu'il doit d'être devenu une corporation anémiée, cachant sous des dehors corrects un fond très pauvre. L'amour des apparences a produit sur l'Eglise ellemême une illusion dont elle a été la dupe et, avec le temps, la victime. La constante gravité, comme l'ont remarqué Cicéron et Voltaire (1), «n'est que le masque de là médiocrité». Lfei médiocrité n'est pas un principe de vie. Et pourtant quelles bonnes recrues faisait encore l'Eglise !