‹ Un vie de pretre [microform]; mon expérience, 1867-1912Chapitre 15 sur 106 · I . Voltaire, Discours de réception àl'A.cadémie · texte numérisé non relu

I . Voltaire, Discours de réception àl'A.cadémie

Parmi les sulpiciens, le séminaire d'Angers jouissait d'une excellente réputation. Ils le considéraient comme l'un des meilleurs entre ceux que dirigeait leur société. Je le crois sans peine. Au xix^ siècle, l'Anjou était, en grande partie, resté une province chrétienne. Tous les séminaristes, par leur atavisme et leur éducation, étaient foncièrement chrétiens. Dans le grand nombre (la maison de théologie comptait toujours plus de cent élèves), que quelqaesuns fussent là pour contenter leur mère, ou pour éviter le service militaire, ou bien dans le désir de s'assurer une commode vie bourgeoise, il se pouvait; mais encore ceux-là même avaient-ils été élevés chrétiennement. Les autres se destinaient au sacerdoce par dévotion, par idéal. L'ensemble représentait une élite, sinon intellectuelle, du moins morale. Quelques-uns étaient des saints. Cependant, en général, la piété était moindre dans la maison de théologie que dans celle de philosophie. La primitive ferveur se calmait. Les séminaristes se triaient. Les trois années ou cours réunis ensemble voyaient leurs différents éléments se rechercher et se réunir selon leurs affinités. Il se formait des groupes correspondant aux divers degrés du mysticisme.

Parmi les plus ardents de ces groupes, se recrutait une « Petite socié'é », héritière et con-

tinuatrice des « iAa » des xviie et xviii^ siècles (1), Le secret de l'existence de cette congrégation était si bien gardé que, durant tout mon séminaire, je l'ignorai totalement. On peut faire longtemps partie d'un corps ecclésiastique sans se douter de tout ce que cache sa respectable façade. Je devais l'expérimenter toujours davantage. Je découvris cette Société quelques années plus tard, en me livrant à de très minutieuses recherches sur la jeunesse de dom Charles Couturier qui en avait fait partie. Je pus m'en procurer les statuts, ainsi que la liste de ses principaux membres. Ces documents m'expliquèrent quelques incidents obscurs de mon séminaire et m'ouvrirent des perspectives nouvelles sur la carrière de certains chanoines et de gros curés d'une onctueuse nullité. La « Petite société » se recrutait elle-même. Quand elle jugeait un séminariste digne d'être agrégé, elle lui faisait demander, avec mille précautions, par un de ses membres, s'il voulait entrer dans une réunion d'édification dont luimême faisait partie. Pour avoir l'honneur de ce racolement, il fallait aimer les dévotionnettes

I. On peut coii.^ulter particulièrement surce sujet les articles du P. Joseph Brûcker dans les Etudes, mars 1896, p. 5o2-5o3, et mai tgi/f, p. 528-553. — A Angers, la « Petite société » avait des antécédents, « les mystiqueurs >>, comme on peut le voir dans les Mémoires de François- Yves Besnard (Souvenirs d'un nonagénaire) qui entra au grand séminaire en 1770.

et les petitos pratiques. On s'offusquait des esprits distingués, même très observants. Par exemple, on ne fit pas de proposition à un clerc qui rentrait incontestablement dans cette double catégorie, M. Jean-Baptiste Goupil, plus tard supérieur du petit séminaire Mongazon. Les statuts de la société étaient certes édifiants, mais ils comportaient les périls du faux zèle. L'espionnage, la délation, l'esprit de cabale dévote ne devaient pas être des faits exceptionnels dans ces sortes de congrégations, puisqu'en 1893, un sulpicien de Bordeaux, M. Louis-Antoine Bertrand, qui faisait bande à part dans la compagnie, publia sur leur histoire une brochure anonyme dont le but inavoué était d'obtenir leur abolition. Le digne auteur paraissait imputer a l'esprit jésuitique les défauts des Aa. Historiquement, la thèse peut être vraie. Pratiquement, les sulpiciens s'accommodaient fort bien de cet espxit (1).

Qu'ils fissent partie ou non de la «Petite

I. Une dizaine d'années après mon passage au séminaire, c'est-à-dire vers la fin de mon séjour en Anjou, les délations de la Petite société » devinrent si odieuses que les séminaristes mirent en quarantaine ceux qu'ils appelaient « les têtes penchées ». Ils ne savaient pas qu'elles fussent une « congrégation », ils les considéraient seulement comme de pieux mouchards, opérant individuellement. Le supérieur de ce temps-là fit des lectures spirituelles véhémentes pour prêcher la «charité», c'est-à-dire une honne et naïve camaraderie générale envers les espions secrets de l'autorité.

société», je connus des clercs pleins de ferveur, accomplissant la règle avec exactitude, vivant comme des religieux austères. Certains souvenirs me font conclure qu'ils avaient conservé ane grande candeur. C'étaient les fruits rares d'une éducation séparée, dans une famille choisie. Il ne peut plus guère exister de ces prodiges, depuis que les séminaristes sont astreints au service militaire.

Au-dessous de ceux-là s'étendait une gamme de nuances infinies. D'aucuns s'appliquaient immédiatement ce «masque» de gravité, cher a nos maîtres, et semblaient de précoces doyens. Ce bel extérieur recouvrait des sentiments divers, mais la continuité de l'effort et l'influence des gestes sur le moral transformait complètement, et même très tôt, ces enfants de bonne volonté. D'autres n'étaient pas exempts d'ambition. De l'intelligence, l'amour du travail, une forte volonté, une souplesse plus habile qu'honnête, mais compatible avec la dévotion et l'honneur professionnel, la résolution de faire de nécessité vertu, les caractérisaient. Quelques-uns semblaient arrivés. Le séminaire était pour eux l'heureux terme des études ennuyeuses du collège, subies tellement quellement. Leur sécurité se trouvait parfois singulièrement déçue quand les directeurs menaçaient de les congédier.

Le petit nombre des esprits dogmatiques m*a

frappé. Ce tempérament rencontre désormais, pour se développer,' trop d'obstacles dans le monde, et même dams les collèges ecclésiastiques un peu ouverts à l'influence de l'université nationale. Le prêtre intransigeant de première jeunesse n'existe plus guère. S'il devient fanatique, c'est par ambition, ou par la pratique d'une très longue suggestion.

Le plus grand défaut de mon séminaire était sa rusticité. Il y avait là trop de fils de paysans, quoique certes les braves «métayers» angevins ' ne soient pas une race à dédaigner. Mais ces fils de paysans restaient des collégiens mal élevés, heureux d'être délivrés de leurs régents, savourant le plaisir d'une chambre particulière et la liberté de leurs loisirs. Plusieurs de ceux qui avaient de réelles vertus n'étaient pas supportables; ils le sont devenus sans doute après avoir adouci leurs angles au contact du monde, dans plusieurs postes de vicaires.

Telle était la matière première sur laquelle opéraient nos directeurs. Ils devaient la faire passer dans le moule sulpicien. Il fallait s'adapter ou partir. Dans ce diocèse, surabondant en prêtres, il était facile d'être éliminé. Or, pour ceux qui n'auraient pas été animés par des motifs surnaturels, sortir du séminaire, c'était tomber dans un dur métier. Ceux qui retournaient dans le monde, qu'ils fussent ou non

bacheliers, ne faisaient pas fortune. Ils devenaient employés de magasin, apprentis journalistes, commis-voyageurs, toutes professions que leurs récits au parloir ne représentaient pas commie alléchantes. Par ailleurs, on croyait que, pour être un bon prêtre, il suffisait de rester attaché aux devoirs de piété mécanique préconisés, et même qu'on pouvait en laisser un peu. Ces considérations donnaient de la docilité à ceux qui en auraient manqué, et ils se faisaient juger dignes d'être appelés aux ordres.

L'appel était signifié par un billet que le suîpicien maître des cérémonies distribuait quelque temps avant les ordinations et qui conviait à y prendre part. L'invitation avait été décidée dans le conseil entier des directeurs (le confesseur s'abstenant de donner son avis). Nos maîtres croyaient connaître leurs élèves, parce qu'ils passaient leurs récréations avec eux, et surtout parce qu'ils les faisaient causer les uns sur les autres. Plusieurs de ces messieurs excellaient à tirer les vers du nez. La délation s© trouvait ainsi érigée en système. A moi-même, on me posa de si étranges questions sur quelquesuns de mes intimes amis que je me suis toujours étonné qu'on s'abaissât à les formuler. La crainte d'introduire dans le clergé un sujet indigne me semble difficilement suffisante pour légitimer l'emploi de moyens dégradants et susceptibles

de favoriser des intrigues. J'ai plusieurs fois exprimé cette opinion à de bons prêtres «orthodoxes ». Ils m'ont invariablement répondu :

«Comment les directeurs de séminaires pourraient-ils autrement connaître leurs élèves ? » J'ai soumis cette réponse à dos prêtres «libéraux». Ils ont répliqué : «Voilà bien la note ecclésiastique. Cette mentalité, c'est le cléricalisme. Combes, avec ses fiches, n'a jamais été qu'un misérable curé. »

Muni de son invitation aux ordres, le séminariste demandait à son confesseur s'il devait y répondre. Comment des hommes d'âge mûr peuvent-ils pousser des jeunes gens dans des engagements si redoutables? Tous les directeurs de séminaires ont vu des scandales retentissants, des naufrages secrets plus nombreux encore.

Ils ont été les confidents d'immenses souffrances intellectuelles et sentimentales. Les prêtres dont ils ont connu les malheurs avaient été eux aussi, pour la plupart, des séminaristes purs, désireux de faire le bien. Qui peut donc garantir un meilleur avenir à leurs suivants? Et cependant il y a toujours des directeurs de séminaires. Ils continuent a approvisionner le sanctuaire de nouvelles victimes. S'ils se relâchaient dans cette besogne, eux-mêmes n'auraient plus de pain.

L'évêque congédierait les prêtres inhabiles qui' ne sauraient pas assurer le recrutement de. son

clergé. Six mois après son ordination sacerdotale, six mois après ses débuts dans le ministère paroissial, un pauvre prêtre s'en fut compter ses désillusions à son directeur de séminaire, un sulpicien : «Ob, lui dit-il, . si j'avais sa, si vous m'aviez averti !» — « Si nous avertissions, répondit le directeur, il ne resterait personne» (1),

Oui, moi aussi, Je crois qu'il ne resterait personne. Personne n'a la vocation telle que la comprend théoriquement l'Eglise romaine. Maif? il y a des hommes chez lesquels les nobles sentiments sont tellement développés qu'ils ne vivent pas. pour eux-mêmes, comme le vulgaire, mais pour Dieu, pour un idéal, pour autrui.

Ce sont ceux-là qui constituent la force vive de toutes les religions et de toutes fes grandes causes, l'élite de tous les sacerdoces et de tou^ les apostolats. Ceux-là, l'Eglise romaine excelle à les capter.

Après avoir décrit notre formation intellec-

I . Cette anecdote me fait songer invinciblement à plusieurs autres. En voici deux :

A une plainte de Marcel Hébert, vicaire de campagne, son directeur de Saint-Sulpice, M. Hogan répondit, le 5 août 1878: « Vous avez raison ; on donne à la jeunesse une connaissance trop imparfaite de la vie qui l'attend dans le sacerdoce. »

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cbosne : « Ceux qui savent devraient prévenir, lorsqu il en est temps encore. »

t'uelle et spirituelle, il me faut ajouter que, de toutes mes forces, j'essayai d'entrer dans ce système. Elevé dans un milieu très fermé, ayant entendu réfuter péremptoirement toutes les hérésies qu'on avait portées à ma connaissance, je n'éprouvai pas de tentation sérieuse contre la foi, quoique ma curiosité naturelle m'ait fait poser certaines demandes indiscrètes ou dangereuses. J'avais des difficultés, pas de doutes.* Les évangiles étaient pour moi, comme on me l'enseignait, des documents authentiques, intègres, véraces, qui établissaient la divine fondation de l'Eglise romaine; cela suffisait à ma quiétude. L'Eglise représentait pour moi la science, la morale, l'art, le vrai, le beau, le bien. Rien ne me faisait mettre en question son infaillibilité ni sa sainteté. * Les imperfections que je constatais en elle me semblaient provenir simplement de la fragilité humaine. Je distinguais entre les papes et la chaire indéfectible où ils sont assis; je distinguais entre les papes et leur entourage; je distinguais à perte de vue. Les théologiens libéraux qu'on me faisait lire me donnaient l'illusion de l'accord entre la prétendue révélation et les. sciences. La discipline de l'Eglise ne m'effrayait pas. Je croyais l'Eglise assistée par le Saint-Esprit et en possession du droit divin de régler tout ce qui lui semblait expédient, même le célibat "sacerdotal.

Je voulais devenir un prêtre saint et utile à l'Eglise. Dans la réalisation de cet idéal, j'étais moins fidèle à la méthode sulpicienne qu'à la méthode bénédictine. Je restais attaché à la méditation affective des évangiles, des mystères, des textes liturgiques, telle qu'elle se pratiquait au noviciat. Quotidiennement, je lisais le passage de la règle de saint Benoît, lu à Solesmes au chapitre. Je me mortifiais, passant l'hiver sans feu, ne prenant jamais les petites récréations libres, ne sortant jamais en ville. A certains jours de fête, quelques séminaristes étaient employés aux offices de la cathédrale : je convins avec tels et tels de mes confrères, friands de promonades, que, toutes les fois que je serais porté sur la liste do ce service, ils pourraient y aller à ma place, sans même m'en parleir.

Cette réclusion passait pour extraordinaire. Mes confrères me regardaient comme un moine.

Que pensaient do moi les directeurs du séminaire? Selon les usages, j'aurais dû être appelé au sous-diaconat au mois de juin 1890; je ne le fus pas.

Ce retard, d'après ce que nous comprîmes, mes confrères et moi, sanctionna les objections que je me permettais parfois de poser en classe. Décelaient-elles un esprit vraiment inquiétant ou bien ennuyaient-elles seufement les professeurs? Quelques-uns de mes amis.

110 MON EXPÉMENCE

plus perspicaces que mai, essayaient vainement de me faire tenir coi; lorsque je ne fus pas appelé, ils me prouvèrent qu'ils avaient raison. N'ayant pas lu La Chartreuse de Farme^ n^est connaissant pas même Texistence, i%norais !és conseils profonds que donna, à son neveu, la duchesse Sanseverina, giiand elle l'envoya étu- .dîer la tiiéologie:

« Croîs ou ne croîs pas à ce qu^on t'enseignera, mais ae fais jamais cmcmie abjecHon^ Fignire-toi qu'on t'enseigne les: règles du jeu de whist; est-ce que tu ferais des objections aux règles du whist ?... Songe qu'il y a des gens qui tiendront note fidèle de tes moindres objections ; on te pardonnera une petite intrigue galante si eUe est bien menée, et non pas un doute ;, l'âge supprime l'intrigue et augmente le doute (1)... »

Comme je ne prienais pas la théologie pour un whist, ni le sacerdoce pour une carrière, lorsque les explications données par le professeur me laissaient quelque obscurité dans l'esprit, je demandais innocemment des lumières supplémentaires.

Je ne pense jamais sans tristesse à un séminaire. Les motifs qui y conduisent les jeunes fens peuvent être mélangés, mais, au total, qu'il y a là de cœurs purs, de généreux désirs, de

1. Siendhalf La. Char Ireas A de. Parme, ck.. YI (Page. 127 de dicron Garnîer) .

LES ÉTUDES THÉOtOGIQUES 111

grandes et bonnes Volontés 1 Et qu'en résulte-t-il ? Panx système, l'Eglise est une prodigieuse gâcheuse de forces. Lo conflit des sciences et des croyances lui rend d'ailleurs de plus en plus difficile l'utilisation de ses clercs.

Que sont devenus mes confrères d'Angers?

Combien en ai-je connus qui, remarquablement doués, n'ont produit aucun travail social utile ou se sont laissé anéantir ! Les plus généreux, les plus évangéliques ont été tracassés, comme libéraux, « sillonnistes ». Certains, après avoir quitté l'Eglise, ont éprouvé les plus grandes difficultés à refaire leur vie. Deux ont sombré dans la folie. Il en est un qui s'est suicidé (1). Et l'éloignement dans lequel je vis du diocèse, depuis plus de

I. 11 fat victime de la discipline du célibat; le genre de sa mort ne fut connu que d'un très petit nombre de personnes, et l'Eglise, par crainte de scandale, l'inhuma avec ses rites. L'un de mes meilleurs maîtres, détraqué par des scrupules, finit aussi dans des tentatives de suicide où se manifesta un dramatique dédoublement de la personnalité. On lui a consacré une notice édifiante qui ne fait pas allusion à sa fin.

Dans la Crise du clergé, j'ai déjà parlé des suicides ecclésiastiques. Je veux encore exprimer ici une opinion à ce sujet.

Il me semble bon que l'Eglise ne refuse pas ses prières et même ses dernières bénédictions à des infortunés dont elle a empoisonné l'existence et qui ont cru devoir en finir avec la vie. Ce que je regrette, c'est que les recruteurs ecclésiastiques cachent si soigneusement qu'on peut se fatiguer du sacerdoce au point de n'y voir d'autre issue que le suicide ; c'est que l'Eglise aètuelle ne permette pas, humainement, comme la primitive Eglise, à des prêtres qui en éprouvent le besoin, la liberté de rentrer dans la communion laïque.

vingt ans, ne m'a pas pormis de suivre l'évolution de tous mes confrères! Assurément, dans le monde aussi, on peut perdre la raison et l'honneur. Mais la chute est moins profonde et moins triste.

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