I. Voir ci-dessus, cb. II, p
Le soir, je jouais quelquefois au whist avec MM. Goupil et Préaubert, mais ordinairement je lisais, et c'est pourquoi M. Groupil me racontait l'histoire de Chabert. Cependant la lecture m'était nécessaire pour préparer mes classes.
Mon cours me coûta beaucoup de travail.
Peut-être jugera-t-on sévère l'appréciation que j'ai portée sur mes maîtres ; peut-être des apologistes, en mal de réfutation, seront-ils contents de découvrir, quelque jour, des critiques contre mon enseignement. On en trouvera; peut-être même en suscitera-t-on. Mais les publications que j'ai produites montreront que j'ai cultivé consciencieusement le genre d'études que m'imposèrent mes supérieurs, et j'espère que plusieurs de mes anciens élèves, auxquels j'ai inspiré le goût de l'histoire, me feront honneur. D'ailleurs, comme mes maîtres, j'ai droit à des circonstances atténuantes. Improvisé, comme eux, professeur, je ne reçus, comme eux, aucune formation pédagogique. J'appartiens à une époque et à un monde où ces préliminaires étaient complètement inconnus. Les supérieurs ecclésiastiques nommaient aux fonctions en invoquant ce qu'ils appelaient les «grâces d'état».
Sans négliger aucunement de cultiver la mémoire de mes élèves ©t de les préparer au baccalauréat, je m'efforçai de former surtout leur intelligence et leur jugement. J'éveillai en eux des
LE PROFESSEUR D'HISTOTRE 173
idées que j'aurais bien voulu qu'on eût éveillées en moi à leur âge. En leur prêtant de bons livres de lecture, des albums historiques et géographiques, en leur faisant dessiner de nombreuses cartes, je leur ai fourni d'agréables et profitables moyens de travail dont ma jeunesse a manqué. Je ne craignis point de changer, pour en prendre de meilleurs, les manuels suivis de temps immémorial, où foisonnaient les récits apocryphes, les noms d'illustres inconnus, des dates sans importance, au grand détriment des idées générales et de l'histoire de l'évolution intellectuelle et sociale.
D'anciens élèves m'ont dit, quinze ans plus tard, pendant la grande guerre, que mon enseignement était impérialiste. Il se peut. Je n'ai jamais douté de l'avenir de mon pays. Je n'ai jamais accepté les théories de ceux qui s'efforçaient de légitimer son effacement. J'appartins à cette catégorie de professeurs d'histoire et de géographie qui, avec les manuels de Marcel Dubois, de Schrader et Gallouédec, firent aimer et rêver aux jeunes gens une plus grande France, une France colonisatrice et forte. Ces professeurs-là ont, je crois, contribué à former le moral de la génération qui a repoussé héroïquement l'invasion germanique. Il va sans dire que, dans l'expansion de la France, les avantages économiques me préoccupaient moins que le dévelop-
pement de nos idées de raison, de liberté et de progrès.
Nombre de mes élèves, je le sais, apprécièrent mon enseignement. Je n'en puis dire autant de mes collègues : il leur semblait étrange. Pour plusieurs d'entre eux, l'histoire était seulement une série d'événements produits par la libre volonté de Dieu et de ses saints. L'étudier scientifiquement, comme j'essayais de le faire dans certains livres qu'ils me voyaient lire, méritait la qualification de scepticisme, mot dont ils usaient fréquemment. Je mettais de côté les historiettes qu'ils considéraient comme capitales et qu'ils appelaient les grandes traditions de la foi, telles que la venue de sainte Madeleine en Provence ou l'apostrophe de l'empereur Julien : « Tu as vaincu, Galiléen! » Bien que je n'eusse jamais oublié que j'étais professeur dans an petit séminaire et que je devais éviter le scandale des faibles, ils suspectèrent mon orthodoxie. Plusieurs professeurs des classes supérieures, chargés de l'apologétique et de l'histoire de l'Eglise, n'avaient rien appris sur ces sujets depuis lenr séminaire. Nous nous contredisions quelquefois. Deux de mes collègues m'ont tenu quelque rancune des erreurs dans lesquelles mes élèves les ont surpris.
Mes collègues étaient curieux à examiner quand, par- hasard, en récréation ou au réfec-
toire, la conversation tombait- sur des sujets théologiques. La plupart révélaient des états d'âme et des ignorances dignes du moyen âge.
Un Jour, en 1897, je ne sais à propos de quel article de revue, je m'exprimai d'après la conviction que le symbole dit «des Apôtres », dans sa teneur actuelle, n'est pas l'œuvre de ces prétendus auteurs. Cette assertion parut une hérésie. Le professeur de cinquième, M. Préaubert, un des doyens d'âge, tint à déclarer qu'avant de se séparer, les douze composèrent ce résumé et que' chacun d'eux fournit son article. D'autre part, le professeur de seconde, M. Lambert, un licencié ès-lettres, me dénonça, à propos de cette conversation, au zélateur de Solesmes, dom Marsille, comme engagé dans les voies du scepticisme le plus radical.
Mes propos effaraient parfois mes confrères.
Je dois avouer que, le plus souvent, je n'en vo-yais pas la portée, ne doutant aucunement de la divinité et de la solidité du christianisme. C'est ainsi qu'un jour, à propos de certaines biographies angevines, — conmie celles de la réformatrice de la congrégation du Bon Pasteur, la « vénérable » mère Euphrasie Pelletier, et de Paul Seigneret, — j'émis cette boutade : «Si l'histoire de la primitive Eglise a été racontée d'après les procédés de l'hagiographie actuelle, l'humanité est terriblement trompée!» Comme je croyais les
Evangiles écrits par des auteurs inspirés, ma remarque ne visait pas cette littérature d'origine privilégiée, mais -les vies des Pères et des Martyrs. Quelques-uns de mes confrères, moins imbus de la théorie de l'inspiration, n'en furent pas moins scandalisés, pensant à la vie de Jésus.
Si elles étaient facilement troublantes et irritantes, nos conversations théologiques n'étaient du moins pas fréquentes.
Un laïc n'imaginera jamais combien peu intellectuels sont ' ordinairement les entretiens d'une vingtaine de prêtres, même professeurs. Ce terreà-terre s'explique ainsi, ce me semble. Les prêtres qui ont conservé la foi n'éprouvent pas, en général, de curiosité scientifique, et préfèrent se conter des nouvelles professionnelles ou, comme on dit, des cancans de sacristie. Quant aux prêtres plus ou moins troublés dans leurs croyances, ils n'aiment pas à traiter de sujets dangereux, capables de découvrir le travail de leur pensée et de les exposer à être signalés à l'évêché comme libéraux et sceptiques.
Si détaché ou même si prudent que soit le clergé en face des grandes questions, il en est une qui a toujours eu le privilège de lui délier la langue : la question politique. Il est hanté par la préoccupation de reconquérir dans la vie nationale son antique puissance. Est-ce simple esprit de domination, ou bien est-il vraiment
convaincu que, s'il possédait le pouvoir, il pourrait s'en servir pour faire refleurir ce qu'il appelle la foi et les mœurs? En tout cas, le pouvoir reste à ses yeux le but passionnant. Seuliement, il y a des divergences sur les moyens de l'atteindre. Faut-il s'attacher à la tradition et aux vieux partis ? . Peut-on essayer des nouveautés ?
Au moment où j'achevais mes études ecclésiastiques, Léon XIII tentait la manœuvre du ralliement à la République. Notre évêque, Mgr Freppel, y était fort opposé, et il polémisa contre ses hérauts, le cardinal Lavigerie et l'évêque Isoard. A la mort de Mgr Freppel, le gouvernement le remplaça naturellement par un républicain, Mgr Mathieu. Le nouveau prélat voulut habilement se ménager les faveurs du régime tout en ne s'aliénant pas les royalistes qui étaient, dans son diocèse, les vrais et fidèles soutiens de l'Eglise. Mgr Baron pencha nettement pour les conservateurs. La politique épiscopale fournissait d'interminables sujets de conversation aux professeurs de Mongazon. La plupart étaient royalistes (quelques-uns plus que le comte de Paris)^ mais ils rencontraient quelques jeunes contradicteurs. Les discussions étaient plus vives que profondes (1). Le ralliement politique n'est
I, Elles étalent d'autant plus vives que la plupart des professeurs Usaient La Libre Parole et V Autorité, journaux souvent peu respectueux du pape et des évêques. D'autre part, les der-
qu'un expédient. Ce qui importe à l'iioinnie moderne, et ce qui est impossible au clergé, c'est de considérer toutes choses, non plus du point de vue d'une « tradition » ruinée, mais du point d© vue qui est imposé par les sciences^
niers évêques d'Angers méritaient certaines critiques. L'Abbé Yves de Kersabiec résumait ainsi, sans doute avec quelque exagération, l'influence qu'ils ont exercée sur leur clergé: « Mgr Freppel a tué l'honnêteté; Mgr Mathieu a tué le respect; Mgr Baron a tué la moralité. »