‹ Un vie de pretre [microform]; mon expérience, 1867-1912Chapitre 23 sur 106 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Biographie du chanoine Henri Bernier. — Notice sur le petit séminaire. — Biographie de dom Couturier. — Etudes sur les

origines de l'Eglise d'Angers. Conflit avec mon évêque et

mes confrères.

Selon les usages en vigueur dans le diocèse d'Angers, aiguillée comme elle l'était, ma vie entière semblait devoir être la suivante : après avoir professé l'histoire une dizaine, au maximum une quinzaine d'années, j'aurais été nomme curé, et j'aurais peut-être eu le temps de changer deux ou trois fois de poste avant d'aller recevoir la rémunération céleste. Cette carrière me suffisait : je n'en rêvais pas d'autre. L'idée que l'Anjou aurait pu cesser d'être mon champ de labeur ne se présenta jamais à mon esprit. Acquérir une exacte connaissance de la province et du milieu dans lesquels s'écoalerait mon existence entière ne devait donc pas me sembler une tâche inutile.

Quelque temps avant de me nommer professeur d'histoire, M. Ledoyen avait abusé de ma

simplicité pour me confier le classement et l'entretien de la bibliothèque et des archives qui étaient dans un égal chaos. Je me livrai de tout cœur à la besogne. Je rangeai la bibliothèque dans un ordre aussi parfait que le permettaient l'exiguïté du local et la modicité des ressources qui lui étaient consacrées. Le crédit qu'on lai attribuait annuellement était d'abord de cent francs. On le supprimait parfois, et, si j'obtins pendant quelques années qu'il s'élevât à trois cents francs, cette somme ne fut Jamais dépassée. Les archives m'apprirent, non seulement l'histoire du petit séminaire, mais encore nombre de traits intéressants sur des personnages ecclésiastiques que j'entendis souvent apprécier d'ane manière diverse et sur lesquels je pouvais avoir moi-même à m'exprimer. Les papiers du second supérieur, le chanoine Henri Bernier, présentaient un intérêt particulier. Gallican, il avait combattu l'ultramontanisme vainqueur. Les 'luttes qui remplissaient sa carrière avaient été livrées dans tous les diocèses de France et même un- peu par toute l'Eglise romaine. Mais où ces débats furent-ils plus curieux qu'en Anjou, puisque là ils eurent pour protagonistes : le restaurateur des moines, dom Guéranger; Jules Morel, le panégyriste de l'Inquisition; le grand politique Falloux; le chevaleresque comte de Quatrebarbes ; Freslon, un ministre de la deuxième République^;

©t Mgr Angebault, le type de l'évêque dit « administrateur » ?

Avec la permission de M. Ledoyen, j'entrepris de consacrer mon peu de loisirs à écrire une Vie du chanoine Bemier et une histoire du petit séminaire. Ces travaux me coûtèrent une peine infinie, parce qu'on ne m'avait pas appris à travailler et que beaucoup de docaments avaient été dispersés. Je passai les deux mois de vacances de 1898 à mettre la dernière main à la Vie de M. Bernier et j'en commençai la publication dans la Revue de V Anjou, au mois de novembre, cette année-là. Elle dura jusqu'à la fin de 1900. Ce fut aussi en 1900 que je publiai dans la Semaine Religieuse du diocèse ma notice sur le petit séminaire.

Si ces travaux étaient d'un bon Angevin, je n'en restais pas moins toujours fortement entaché de bénédictinisme. Aussi je recueillis pieusement sur le père abbé dom Couturier, qui avait longtemps habité l'Anjou, tous les renseignements qu'il me fut possible de rassembler. Avec le temps, il en résulta un petit monument biographique. Les bénédictins de Solesmes et de Saint-Maur m'engagèrent à le publier, sachant bien que leurs 'querelles intestines les empêcheraient longtemps encore de rien écrire de leur histoire, et que cette vie édifiante contribuerait à réparer le fâcheux éclat de 1893.

Je soumis mon manuscrit à dom Cabrol, alors prieur de Solesmes; à dom Guilloreau, historien réputé dans l'abbaye; a dom Fromage, le continuateur de L'Année liturgique de dom Guéranger; à dom Le^eay, parent de mon vénérable béros; à dom Marsille, (p.i venait fréquemment à Angers, ayant été nommé confesseur d'une conmiunauté affiliée à l'ordre bénédictin : les Servantes des Pauvres. Dom Fromage fit tenir les passages les plus délicats de mon manuscrit à la mère abbesse et dom Legeay le communiqua tout entier à :dom Logerot. Quand l'œavre eut été ainsi revue et corrigée, je sollicitai de l'évêcbé la permission de l'imprimer. L'évêque, un nouvel évêque, Mgr Rumeau, voulut d'abord avoir la certitude que les bénédictins verraient cette publication sans déplaisir; j'en fournis la preuve. Ensuite, il confia l'examen du manuscrit à l'un de ses vicaires généraux, M. Grellier, maintenant évêque de Laval. Mon censeur 3ugea l'ceavre pleine d'un libéralisme diffus et la critiqua sévèrement, tout en concluant à l'octroi de l'imprimatur . L'évêque me l'accorda sans difficulté : il posait alors pour libéral; sous le pontificat de Pie X, il devint intransigeant. Par coiurtoisie pour M. Grellier, 3 'adoucis quelques expressions, mais sans rien modifier au fond du récit et, comme, dès ce temps-là, le visa d'un théologien sur un recueil de faits me semblait ridicule, je me gardai

d'imprimer sur mon livre la permission qui lui avait été accordée de voir le jour. Il parut le 7 juin 1899.

La plupart des moines de Solesmes et de Saint- Maur me félicitèrent immédiatement. Les abbés de Marseille, de Ligugé et le prieur de Saint- Wandrille, restés fidèles à la mémoire de dom Couturier, se montrèrent particulièrement satisfaits. Dom Guépin (qui était devenu abbé de Silos en 1894) me conseilla de préparer immédiatejment une seconde édition, en m'assurant que la première s'épuiserait rapidement. Sur son avis, je consacrai les vacances suivantes à glaner de nouveaux documents dans les monastères de la congrégation. Je fus à Ligugé du 22 au 25 juillet; à Glanfeuil, du 29 au 30; à Saint-Wandrilie, du 13 au 29 août; à Marseille, du 11 septembre au l^r octobre.

Je ne veux point décrire ces monastères, mais je ne puis m'empêclier de noter le cbarme de Saint-Wandrille, merveilleux décor de poésie avec ses nobles ruines et son vieux parc plein d'herbes, de fleurs, de balustres tombés et de cyprès sauvages. On comprend que ceux que le monde effraye ou fatigue désirent se retirer dans un tel site et dans une si douce solitude.

En contraste avec Saint-Wandrille, l'abbaye de Marseille, resserrée dans un quartier populeux et affairé, m'offrit, aussi sa merveille : c'était

son propre abbé, dom Jacques-Christopho Gautb©y.

Dom Gauthoy représente, dans l'orthodoxie, le plus haut et le plus séduisant degré de sainteté que j'aie rencontré, ou, comme disait Marcel Hébert, la forme la plus idéaliste du sentiment religieux. Je lui ai déjà rendu hommage dans mes Notes sur les prof es de Solesmes, mais, ici, je puis parler de lui avec plus d'intimité.

Il aima Solesmes, crut à la mission doctrinale et mystique de Solesmes, et réalisa l'idéal de Solesmes autant que moine de la congrégation.

C'était un saint, doublé d'un artiste. Son langage était plein de grâce et de pittoresque. « Que Dieu doit être bon, mon père, lui disait un jour une femme, que Dieu doit être bon, puisque vous êtes si bon ! » Quelle charmante simplicité ! Rien en lui de cette fausse humilité dont les meilleurs religieux sont rarement exempts. Quelle âme toujours chantante! Nouveau François d'Assise, il louait sans cesse Dieu dans toutes ses créatures.

Il accepta comme du pur surnaturel les cas étranges du monastère de Sainte-Cécile et, comme il rencontra près de lui, à Marseille, soit dans des couvents de religieuses, soit chez des femmes du monde, des phénomènes analogues, sa vie, pendant une vingtaine d'années, fut un rêve mystique du caractère le pins prononcé. Vers la fin de l'abbatiat de dom Couturier, la réalité

vint le troubler. Les bénédictines avaient entrepris de faire une fondation à Marseille et, selon les théories de la mère abbesse, elles voulurent avoir les bénédictins auprès d'elles. Elles résolurent donc de faire transporter l'abbàye des moines dans la banlieue, auprès de la superbe propriété où elles avaient résolu de s'installer. Dom Gaufhey, malgré sa mysticité, comprit qu'un tel voisinage . ne serait pas accepté par l'opinion marseillaise; il refusa de se prêter à la réalisation de ce plan. Les bénédictines lui montèrent alors de savantes cabales qui tendaient à lui rendre impossible le gouvernement de son abbaye et à le forcer de démissionner. Lorsque, en 1893, à la déposition de dom Delatte, il fut nommé abbé intérimaire de Solesmes (en sa qualité de plus ancien abbé de la congrégation et comme resté étranger aux dénonciations portées contre l'abbé et l'abbesse), les bénédictines, autant que le leur permettait la situation très délicate où elles se trouvaient, ne se privèrent pas de lui donner quelques fines piqûres d'épingles. Dom Gauth'ey pardonna tout, mais il fut bien obligé de réfléchir sur les illusions mystiques. Son rêve était brisé et, lorsque je le vis en 1899, il n'avait pas réussi à le recommencer.

Dom Gauthey m'admit tout de suite dans son intimité parce que j'avais bien parlé de dom Couturier, auquel il portait une extrême affection,,

et, comme à un intime ami, il me parla longuement de ce qui l'intéressait le plus au monde : cas d'extases, de visions, de voix, de révélations, de stigmates, d'exorcismes, dont il avait été le témoin. Il ne me dit pas qu'il avait passé quelquefois pour un thaumaturge, mais je le savais et je me l'expliquais parfaitement.

Ces conversations me donnèrent l'impression peu orthodoxe que ces phénomènes déhordaient de beaucoup les cadres de la théologie : ce fut pour moi la révélation de la nécessité qu'il y a d'étudier les sciences psychiques pour connaître non seulement la mystique chrétienne, mais les phénomènes religieux les plus généraux et les plus essentiels.

J'étais à Marseille lorsque parut l'encyclique de Léon XIII au clergé français. Selon l'usage monastique, on la lut au réfectoire. Le pape désavouait solennellement la nouvelle apologétique philosophique, les modernités exégétiques et certaines directions sociales. Nombre d'aspirations libérales qiie je nourrissais tendrement, au moins depuis sept ans (1), subissaient une désapprobation formelle. Conune les croyants qui veulent s'illusionner, je pensai que mes espérances n'étaient pas anéanties, mais qu'elles étaient

I. Voir ci-dessus chapitre VU, page i42, J'ai analysé cette encyclique dans mon Histoire du Modernisme catholique, ch. III.

MES PREMIÈiRES PUBX2CATI0NS 187

retardées, douloureuseaiieiit retardées. J'éproUFai! des impressions analogues à celles qu'avait ms-. pirées aux ca-thoiiques dits «libéraux», notam,ment au Père Gratry et au Père Hyacinthe Loy?! son (1), la publication du Syllahus en 1864.

Lorsque je rentrai de Marseille à Angers, mon éditeur me déclara que mon Uiom Couturier hb se vendait pas et que certains moines étaient loin d'en recommander la lecture. Ils s'étaient aperçus que mon petit livre les empêcherait désormais d'écrire ^'histoire de la congrégation comme ils l'auraient voulu. D'autre part, en exposant le caractère patriarcal et simple de l'abbatiat de dom Couturier, mon livre établissait nn terrible contraste avec le gouvernement de son successeur^ qui se montrait sans cesse plus despote et plus ami du luxe (2). Enfin, quelques moines, d'une théologie plus modérée que celle de leurs confrères, regrettaient que j'eusse représenté dans toute sa crudité l'intransigeance de dom Couturier. Dom Cabrol m'écrivait :; « Votre , portrait est vrai, trop vrai en un sens. Dom Couturier, que je vénère plus que personne, car il était un vrai saint, était prévenu conl^re toute critique, prévenu contre tout travail alla-

is Voir Le Père Hyacinthe dans V Eglise romaine, chapitre V.

2. Dans son livre VOblal (Paris, igoS), J.K. Huysmans a peint rétat de Solesmes à celte époque, aux pages 4 et 899. J'ai relevé ces passages dans ma Grande mystique, p. 809.

mand, partisan de plusieurs thèses historiques aujourd'hui indéfendables (1), » Un moine de Ligugé, dom Besse, après m'avoir conté que mon livre avait été lu publiquement dans ce monastère et «écouté avec plaisir», ajoutait : «Vous savez combien il est difficile à un auteur de sortir honorablement do l'épreuve d'une lecture au réfectoire. Vos deux chapitres sur l'idéal monastique et le supérieur général ont soulevé quelques observations. Ils pèchent par excès de sincérité. Certains détails auraient pu être passés sous silence; ils étaient inutiles. On pourrait y voir des boutades. Ils produiront peut-être sur quelques esprits une impression pénible (2). »

La publication de mon Dom Couturier me révéla combien l'esprit de corps rend difficile, le service de la vérité. Une autre expérience devait bientôt me prouver que certaines pages d'histoire ancienne sont aussi délicates à écrire que l'histoire moderne et contemporaine.

Page 1