‹ Un vie de pretre [microform]; mon expérience, 1867-1912Chapitre 24 sur 106 · Lellredu 3 novembre · texte numérisé non relu

Lellredu 3 novembre

2. Lettre du 28 novembre 1899, Dans un compte-rendu qu'il a publié de mon livre, dom Besse dit pareillement: « L'auteur a connu et aimé le Père Abbé... Une grande sincérité règne dans son travail; il laisse de côté ses idées et ses sentiments propres pour laisser agir, parler et vivre le Père Abbé, tel qu'il était; quelques-uns lui reprocheront même d'avoir poussé trop loin cette qualité. » Bullelin de saint Martin et de saint Benoit, revue mensuelle publiée par les RR. PP. Bénédictins, n° de janvier 1900, pages io4-io5. — Dom Besse, qui était « rallié » sous Léon XIU, s'est fait connaître, sous Pie X, comme un ardent propagandiste monarchiste.

Je m'étais mis en tête de composer une histoire du diocèse d'Angers. En 1898, j'en étudiai les origines, c'est-à-dire l'époque gallo-romaine. Lorsque mes dissertations sur cette période furent terminées, je résolus de les soumettre au jagement de personnes compétentes. Pour cela, je crus qu'il n'y avait pas de meilleur moyen que d'entrer dans l'Académie du lieu où fréquentaient les érudits et les archéologues du département : la Société nationale d'Agriculture, Science et Arts d'Angers. A ses séances, je donnerais communication de mon travail, et je ne pourrais manquer de profiter des observations qui seraient émises.

Je posai ma candidature, et fus admis à l'una,nimité, le 12 juin 1899. Les circonstances rehaussèrent l'honorabilité du scrutin. Deux Angevins se présentaient en même temps que moi. L'un, mon collègue au petit séminaire, l'abbé Lamprière, subit un échec; l'autre, un laïque, galant homme qui probablement avait toujours été reça partout, les portes grandes ouvertes, M. Gilles Deperrière, président de la Société des Amis des Arts d'Angers, ne passa qu'avec le nombre de voix nécessaire. Le bureau fut si déconcerté de ce dernier vote qu'il fit régler que désormais un candidat serait admis ou refusé sans mention du nombre des voix obtenues.

La société comptait alors environ quatre-vingts

membres. Chaque séance n'en réunissait guère qu'une vingtaine, à peu près toujours les mêmes. Les plus assidus étaient deux archéologues, MM. Gustave d'Espinay et de Farey; les abbés Alexis Crosnier, Félix Hy, Charles Marchand, professeurs aux Facultés catholiques; les abbés Charles Urseau et François Uzureau, particulièrement intéressés à l'histoire de la province; M. Eusèbe Pavie, un brave bourgeois qui se croyait écrivain. La réunion ordinaire de ces beaux esprits présentait une physionomie assez terne, comme le prouve le tableau qu'en a esquissé le plus distingué des membres de la société, M. René Bazin, dans son livre En Fjovince, chapitre «Société savante» (1).

Avant de communiquer à la Société mon travail sur les origines de l'Eglise d'Angers, je crus devoir lui soumettre, en manière d'introduction, quelques passages d'une étude générale sur la date de la fondation des évêchés en France. Je commençai cette lecture à la séance de décembre 1899. Le président de la société, le sénateur Guillaume Bodinier, n'y assistait pas; les débats du Sénat, transformé en Haute-Cour de justice, le retenaient à Paris. Le bureau était composé de l'abbé Hy, président de séance, du docteur Paul

I. Par discrétion, l'auteur place la scène en Bretagne, province aussi conservatrice que l'Anjou.

Maisonneuve (1), secrétaire, et du trésorier, M. Dauge. Attiré par la question d'histoire ecclésiastique qui figurait au programme, l'évêque honora la société de sa présence. Il fut ému de m'entendre écarter de «vénérables» traditions, telles que «la mission de Provence».

Après ma communication, Monseigneur prit la parole « comme gardien de la doctrine », dit-il textuellement, pour blâmer mon travail (2). Je me défendis de mon mieux, au point de vue historique, et sans faire remarquer que l'attaque portait la question sûr un terrain formeltement réservé par les statuts de la société, qui faisait profession d'être exclusivement scientifique et non pas confessionnelle. Il me semblait que cette observation devait se placer sur les lèvres des membres du bureau, mais ils gardèrent un silence prudent.

A la séance de Janvier, je continuai la lecture de mon étude, c'est-à-dire que je communiquai un résumé des débats qui ont eu lieu sur la

I. Docteur en médecine et es sciences, professeur à la Faculté catholique des sciences, auteur de nombreux ouvrages do vulgarisation. ^',

3. Le procès-verbal officiel rendit compte de la séance d'une manière édulcorée. Gf, Mémoires de la Société nationale d'Agriculture, Sciences et Arts d'Angers, année 1899, p. 692. La matière de ma lecture de ce soir-là se trouve aux pages 5-i4 de la brochure La controverse de V Apostolicité des Eglises de France au XIX'^ siècle 1^^ édition, aux pages 1-12 de la 2^ édition. Le texte de la 3° édition a été augmenté.

question entre les années 1848 et 1859 (1). Je racontais ainsi la controverse sur les Origines de VEglise d'Angers, et je m'introduisais de plainpied dans le travail, tout d'exposition, que je leur avais consacré.

L'intérêt d'une étude sur les origines de l'évêché d'Angers se réduit à deux points :

Cet évêché ne remonte certainement ni au i^r siècle, comme l'a soutenu Hiret; ni au second, comme le prétend dom Chamard : il date du iv®.

On ne peut pas prouver l'existence de l'un de ses prétendus premiers évêques, un saint « René », qui, d'après sa légende merveillieuse, aurait été ressuscité dans son enfance, et même après sept années de mort.

Mon désir aurait été de donner, à la séance de février, lecture de l'histoire des évêques galloromains de la cité. Je m'aperçus que cette communication ne serait pas comprise et que mes procédés paraîtraient déconcertants et fantaisistes. J'avais espéré que mes auditeurs croiraient sur parole que la question dii «René»

était terminée et classée depuis le xvni® siècle ; que les Bollandistes, dont ils vénéraient l'autorité, y avaient donné leur sanction; qu'au commencement du xixe siècle, deux érudits de la province, Jean-François Bodin et Victor Godard-

1. Pages \l\-t\'] de la première édition delà brochure citée.

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Faultrier, avaient retranché cette légende de l'histoire locale sans souïever aucune protestation; qne l'archiviste départemental, Célestin Port, et Mgr Louis Duchesne observaient la même attitude. Il m'apparut très clairement que la réaction anticritique avait fait son œuvre, comme ailleurs, dans la petite académie d'Angers, et qu'il me fallait produire une dissertation sur la légende de saint René et la vie de l'évêque Maurille, dont elle dépen,d. Je lus cette étude le 12 février. Elle sembla péremptoire. Le 19 avril, J3 pus communiquer mon premier chapitre sur les évêques; le 14 mai, je donnai mon chapitre sur la discipline.

A cette séance, Tordre du jour portait aussi une lecture sur la Vie de saint Maurille, d'après Grandet. C'était une réfutation déguisée de mon œuvre. J'en fus plus surpris que personne. L'auteur de ce mémoire, l'un de mes bons amis de séminaire, manifestement désireux de faire sa cour à l'évêque, m'avait demandé mon manuscrit pour en revoir la thèse à loisir. Je le lui avais communiqué. Il me l'avait rendu, après l'avoir mis à contribution et sans m'informer de son projet. Je trouve naturel qu'on critique les élucubrations d'un ami; mais ce moyen de se procurer, sans l'avertir, ses propres armes pour l'attaquer, ne me serait pas venu à l'esprit. Il me restait encore

beaucoup à apprendre sur les mœurs de notre société scientifique.

Le Coanité de publication de la Société accepta d'imprimer mon travail et celui qui s'efforçait d'en réfuter la plus grande partie. Je remis mon manuscrit au secrétaire-général, M. Maisonneuve. Je ne demandai pas l'impression de la première dissertation que j'avais lue. Comme elle touchait â quelques personnalités, de moi-même et sans avis préalable, je jugeai préférable de ne pas chercher à l'insérer dans les Mémoires d'une compagnie très pacifique et manifestement désireuse de ne se brouiller avec perso ime (1).

Sur ces entrefaites, i'évêque reçut une visite. « Monseigneur, — lui dit solennellement celui qui se présentait, — ce n'est pas M. le chanoine Portais (2) qui vient vous voir, c'est le Promoteur de rOfficialité ». Et il déposa une plainte formelle contre ma foi. De ce que je ne croyais pas à la légende de saint René, patron secondaire du diocèse, il me jugeait hérétique. Le conseil épiscopal délibéra deux fois sur mon cas.

Le 16 juin (1900), une lettre d'un secrétaire

1. Je publiai ceUe étude dans La Province du Maine de janvier à juin 1900, et en tirage à part (Laval, A . Goupil, in-8''. 86 pages) sous le litre La Controverse de V ApostoUcilé des Eglises de France au AV.\e siècle. Elle eut deux autres éditions.

2. Charles-Louis Portais, mort le 21 novembre iQoS. 11 ne m'aimait guère, parce que j'appréciais à sa juste valeur sa biographie de la vénérable Mère Pelletier.

de révêché m© convoquait, pour le lendemain, an couvent des Plaines, après déjeuner. J'obéis.

Je trouvai le prélat sortant de table avec le vicaire général Baudriller; M. Lambert, l'ancien professeur de seconde de Mongazon, aumônier do la communauté ; et un troisième prêtre, qui m'était inconnu. Sa Grandeur vint tout de suite à moi ot nous restâmes ensemble exactement quarante minutes, nous promenant dans une allée du jardin.

L'évêque me développa les thèmes suivants :

le promoteur, en vertu de sa charge, lui avait dénoncé ma dissertation sur saint René; elle était une cause de scandale, surtout parmi les ecclésiastiques;, le conseil épiscopal. en avait délibéré; on me reprochait un esprit paradoxal, des tendances dangereuses, plus encore, un délit caractérisé, celui d'avoir publié un catalogue des évêques d'Angers dans lequel était omis le nom de saint René. Or, il est défendu aux ecclésiastiques de rien écrire sans le soumettre, en toute humilité, à l'évêché.

^ Je répondis que je n'avais pas imprimé de catalogue. Mes contradicteurs, ajoutai-je, m'ont peut-être fait l'honneur de me confondre avec l'abbé Duchesne qui, dans son dernier volume (1), a donné en effet, de nos évêques, une liste dont

I, Les Fastes épiscopaux, t. JI.

il retranche saint René et même saint Eutrope, sans exprimer ses motifs, estimant sans doute que le déblayage a. déjà été fait suffisamment.

— M. Duchesne a publié cette liste? dit vivement Monseigneur. Eh bien, je lui écrirai; je lui demanderai ses raisons et, si elles ne sont pas péremptoires, je ferai défendre nos traditions. Saint Eutrope, c'était un évêque de Saintes, n'est-ce pas?

— Monseigneur, celui-là est un prétendu évêque d'Angers, mentionné, au ix^ siècle, dans la fameuse légende de saint Maur.

Sa Grandeur, n'ayant pas préparé la conversation sur ce terrain, ne l'y suivit pas et revint à l'abbé Duchesne. Elle avoua professer pour lui de l'estime, de l'admiration, mais, ajouta- t-elle, «il a mis de l'eau dans son vin».

— Etes-vous en relations avec lui?

— Non, Monseigneur, je n'ai pas cet honneur.

Là-dessus l'évêque me .débita tous les lieux

communs admis par le clergé dans ces sortes de questions : l'autorité des légendes du bréviaire {lex orandi; lex eredendi); le soin extrêmement minutieux avec lequel on pèse à Rome les plas petits détails des offices propres diocésains (l'évêque le savait par expérience, ayant soumis à l'approbation un office de Notre-Dame de B.onne-Encontre) ; la nécessité de ne pas troubler la foi des prêtres et des fidèles, qui généralise-

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raient mes conclusions; le crime de fournir des motifs à ceux qui ne veulent pas croire et qui repoussent une religion faite pour mortifier les sens; l'illusion que se font les auteurs sur la valeur de leurs travaux; la présomption de la jeunesse; la solidité de l'argument de prescription pour les origines diocésaines, tout comme pour les grandes questions de la transsubstantiation et de la confession auriculaire; le danger et l'arbitraire de la critique.

«Si vous n'admettez pas la résurrection de saint René, vous ne devez pas croire non pins à celle du jeune homme de Sarepta ni à celle de Lazare?» «Si vous n'admettez pas que nous soyons en . possession pour saint René, comment pouvez-vous admettre que nous soyons en possession pour la confession auriculaire?»

Ensuite l'évêque me parla de la faiblesse de l'argument négatif et, pour achever de me convaincre de sa compétence en matière historique, il me conta qu'il avait fait lui-même une étude sur saint Phoebadius d'Agen, qu'on trouve aussi appelé Foegadius et Filadius, ce qui ne prouve pas que sa vie soit une fable, ni qu'il faille distinguer en lui trois personnes. J'assurai Monseigneur que j'étais absolument dans les mêmes convictions au sujet du second évêque d'Angers, également appelé Epodemius, Apotemius et Apodemius. i

L'évêque me demanda ensuite de lui résumer ma thèse sur saint René. Je le fis de mon mieux.

Monseigneur se reprit à parler de son rôle de « gardien de la doctrine » et de « gardien de la paix ». « La question que vous soulevez, dit-il, ne sera pas débattue. Il n'y aura pas de controverse, parce que je ne veux pas qu'il y en ait, parce que Je ne veux pas qu'on incrimine la foi de mes prêtres, parce que je ne veux pas laisser éclater un scandale dont je serais responsable. Après tout, ajouta-t-il, votre cas est moins mauvais que je ne l'avais pensé. Vous admettez qu'un corps saint, dit de saint René, était déjà honoré à Angers au x^ siècle, en même temps que celui de saint Maurille. Ce corps, c'est une réalité, un fondement au culte. Cela vous gare^ Autrement, je ne vois pas comment vous auriez sauvegardé la créance due à la liturgie et à l'autorité de l'Eglise, ni connuent, avec de pareilles idées, vous pourriez encore dire la messe le jour de saint René.

« Cependant vous êtes un esprit paradoxal.

On me dit que vous travaillez beaucoup et que vous vous levez à 4 heures; mais vous ne produisez presque rien, et le peu que vous produisez est de mauvaise qualité. Je lis votre notice sur le petit séminaire. Plusieurs choses m'y ont déplu. Aussi ai-Je défendu à .M. le chanoine Grimault (le directeur de la Semaine religieuse)

de publier de vous aucan article sans l'avoir au préalable soumis entièrement à l'évêché. J'en prendrai connaissance. En mon absence, ce sera M. Grellier; en son absence, M. Baudriller; en son absence, M. Thibault; en son absence, M. Jamin. »

Je répondis que cette mesure me semblait naturelle. Moi-même, Jusque-là, j'avais sonmis tous mes articles au supérieur de Mongazon, et j'avais également prié M. Grimault d'y retrancher tout ce qui pourrait lai sembler inopportun. L'évêque reprit qu'il verrait désormais tous mes articles de la Semaine religieuse en épreuves, et que, pour ceux de la Bévue de V Anjou, j'en soumettrais le manuscrit à i'évêché avant de l'envoyer à l'imprimeur. Il me demanda de lui remettre une copie de ma dissertation sur la légende de saint René. La conversation se termina sur cet ordre.

Quelques jours pins tard, je passai chez le secrétaire de la société retirer mon manuscrit pour en faire prendre copie. M. Maisonneuve me confia que l'évêque l'était allé voir, accompagné du chanoine Thibault, que la conversation avait duré une heure et que Monseigneur s'opposait à l'impression, non seulement de ma dissertation sur saint René, mais encore d'une seule ligne de mon étude sur les origines de l'Eglise d'Angers.

Dans le même temps, j'apprenais que les bénédictins de Solesmes étaient extrêmement mécontents de la tournure que prenaient la vie du chanoine Bornier, dans la Bévue de V Anjou, et l'histoire de la controverse de l'apostolicité dans La Province du Maine. Ces deux publications exposaient trop exactement le rôle joué par leurs prédécesseurs. Quant à l'abbé de Saint- Maur, il se déclarait particuliièrement scandalisé que j'eusse nié la valeur dii récit relatif à la fondation de son monastère et révoqué en doute la mission du disciple de saint Benoît.

Ainsi, mes premiers travaux me montrèrent que, si la vérité est difficile à connaître, elle est encore plus difficile à dire.

Cependant mon père et ma mère, dont la santé était fatiguée, avaient cédé, au mois de juillet 1899, leur petite boutiqae, décidés à se contenter de leurs pauvres quinze cents francs de revenus, et ils s'étaient retirés à quelques kilomètres d'Angers. De son côté, mon jeune frère était allé apprendre le commerce dans un magasin de Paris. Mes parents pensèrent, au bout de quelque temps, qu'ils seraient plus utiles auprès de lui que dans l'oisiveté d'une retraite complète. A Paris, mon frère se retirerait chez eux; ils lui prodigueraient leurs soins et leurs conseils. Je ne les vis point sans appréhension quitter l'agréable vallée de la Loire, leur tran-

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quille maisonnette, leur jardin plein de fleurs et de verdure, avec ses treilles et ses poiriers riches d'espérances, pour vivre à un troisième étage. Mais ils partirent avec confiance, heureux de retrouver leur benjamin. Ils s'installèrent dans la capitale au mois d'août 1900.

Je passai mes vacances chez eux, partageant mes loisirs entre la Bibliothèque nationale et l'Exposition internationale. A la Bibliothèjque, je parachevai mes dissertations sur les origines de l'Eglise d'Angers. L'Exposition, où s'exhibaient les progrès de tous les peuples, me montra surtout que le christianisme n'y tient plus apparemment une grande place. Je visitai quelquefois ses merveilles en compagnie de dom Guépin. Lorsque nous entrâmes dans la salîe du Japon, il éprouva comme un éblouissement et, se penchant vers moi, me dit : «Finis christianitatis ».

Après la rentrée scolaire, je reportai mon manuscrit à M. Maisonneuve. Il s'en montra fort embarrassé et finit par me demander si j'avais obtenu V imprimatur épiscopal. Je lui répondis que je n'en avais pas besoin, ayant évité de traiter- la question liturgique. J'ajoutai que je n'étais point de ceux qui compromettent l'autorité ecclésiastique dans les questions scientifiques et que l'intervention dont il parlait était absolument contraire à l'esprit et aux statuts

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de la Société. Cependant je me déclarai prêt à retirer mon manuscrit, si son impression devait troubler la paix traditionnelle de notre Compagnie,

Je m'étais malheureusement trop pressé d'aller chez M. Maisonneuve. J'aurais dû prendre le temps de sonder l'opinion de mes collègues à mon endroit. Des paroles très dures de dignitaires ecclésiastiques me rendaient suspect. On me représentait comme restant par de vils motifs dans une Eglise dont je ne partageais pas les convictions. La place que j'y occupais était bien petite, mais on s'ingéniait à me montrer que je l'usurpais. Pendant les vacances, des prêtres avaient pris soin de mettre en garde mes élèves, les plus jeunes même, contre mon enseignement. Il en résulta des incidents assez plaisants dans ma vie de professeur.

Etait-il question du baptême de Ciovis, un espiègle l'attribuait à saint René; un autre me demandait à lire sa vie; un troisième écrivait, au commencement et à la fin de ses devoirs, la pieuse invocation : « saint René, priez pour nous». Les pauvres enfants étaient ravis d'avoir humilié à la fois le maître et un hérétique. -

Ces circonstances me décidèrent à moins de condescendance. Afin de prouver que je n'avais rien dit de très nouveau ni de téméraire, je

demandai puremeat et simplement l'impression de ma dissertation (1).

Au commencement de novembre, le président de la Société, accompagné de M. Maisonneuve, rendit visite à l'évêque, pour lui demander, selon les uns, s'ils pouvaient accepter mon mémoire; selon d'autres, pour le prier de le supprimer par sa toute puissante autorité. Interrogé sur ce qu'il pensait de ma dissertation, Monseigneur déclara qu'il n'en avait jamais eu connaissance. «On l'a remise à Votre Grandeur», dit M. Maisonneuve, et, comme Monseigneur le niait, M. Maisonneuve lui communiqua mon propre manuscrit. Plus tard, M. Maisonneuve acquit la certitude que la copie avait été, comme je le lui avais affirmé plusieurs fois, remise au prélat, mais à titre particulier et en réservant absolument les droits de la discussion critique et l'autonomie d'une société scientifique. Etonné de ne pas recevoir un mot de M. Maisonneuve, je le priai, par lettre, le 15 novembre, de bien vouloir m'informer de la décision prise au sujet de la publication de mon étude. La réponse fut une invitation à passer cliez lui. Je m'y rendis. Il me dit que l'évêque interdirait la revue, le livre.

I. Lettre à M. Maisonneuve, 3o octobre 1900. Celte lettre et celles des 28 novembre et 20 décembre, dont je parle plus loin, sont reproduites intégralement dans Mes difficultés avec mon Evêque,

le journal qui publierait mon étude en tout ou en partie. «Quant au manuscrit, ajouta-t-il, je l'ai remis à Monseigneur ».

Je ne possédais pas d'autre copie de mes dissertations. Si mon manuscrit n'avait pas une grande valeur objective, du moins il me permettait de prouver que mon opinion reposait sur quelque fondement. Plusieurs personnes à l'estime desquelles je tenais, intriguées par le bruit qu'on menait autour de ce travail, m'en demandaient communication. L'impossibilité où j'étais de les satisfaire me mettait dans une posture fâcheuse qui accréditait des interprétations défavorables. Je réclamai mon mémoire à M. Maisonneuve. Il s'employa effectivement sans retard, avec beaucoup de bonne volonté, à me le faire restituer, mais il ne put y réussir.

Je résolus alors de me retirer de oetta singulière société scientifique. J'y étais entré, sur la foi des statuts légaux qui garantissaient sa liberté, et cette liberté était violée par le' président et le secrétaire qui traitaient mon affaire avec l'évêque, en tant qu'évêque, ot sans en informer les sociétaires. Les questions examinées dans mon étude sur la période gallo-romaine de l'Eglise d' Angers étaient moins graves que celles que j'aurais à exposer dans les périodes mérovingienne et carolingienne. Quelles difficultés ren-

contrerais-je donc encore?, Mieux valait m'en aller tout de suite.

Le 16 décembre, j'adressai ma démission au président en le priant de bien vouloir me faire rendre mon manuscrit le plus promptement possible. Le président vit l'évêque 1© lendemain. Comme je n'avais encore rien reçu trois jours après, j'informai M. Maisonneuve que je poursuivrais la restitution de mon mémoire par tous les moyens légaux. M. Maisonneuve me le rapporta le lendemain.

Pendant tous ces débats, un point m'avait particulièrement intrigué. Pourquoi ma pauvre dissertation passionnait-elle tant de gens indifférents à l'histoire? Pourquoi tel curé, par exemple, si étranger à toute érudition, même religieuse, se montrait-il particulièrement mon adversaire? Je finis par découvrir que certains de mes opposants n'étaient pas désintéressés. Ils avaient constitué sur des légendes aussi peu solides que celle d© saint René des œuvres qui leur assuraient un supplément d© revenus; ils défendaient ces revenus contre une critique importune. On avait lié le patronage de saint René à une « œuvre des enfants vivant et mourant sans baptême ». J'ignorais totalement, lorsque je composai ma dissertation, l'existence de cette œuvre. Mais ceux qui l'exploitaient ne voulurerit pas m'ignorer.

la

Le prêtre vit de l'autel et de ses annexes, — telles que les œuvres de saint René et les troncs de saint Expédit (1). J'avais porté, sans le savoir, une main perturbatrice sur une annexe. On ne me le pardonnait pas.

Ma foi dans l'autel m'aveuglait. L'étude des origines des Eglises de France m'avait pourtant appris que «l'argent» avait été l'inspiration de nombreuses légendes et dévotions. J'aurais dû m'aviser également que mes confrères ne différaient guère du clergé d'autrefois...

Dans ces mémoires et dans mes autres publicatioRs, je me suis abstenu de raconter sur «l'argent » (et quelques autres sujets) des anecdotes curieuses et piquantes. J'ai voulu et je veux: me

I . Le curé de la cathédrale d'Angers possédait dans son église un tronc de saint Expédit qui, cette année-là même (1900), lui rapporta quatre mille francs. Le culte de saint Expédit repose sur un calembour.

Ce qu'on appelait « le catholicisme d'affaires » était^ à cette époque, dans le diocèse d'Angers, comme dans beaucoup d'autres, cultivé avec intensité. Les curés tiraient l'argent des dévots au moyen de toutes sortes d'œuvres locales et s'efforçaient de l'empêcher de sortir du diocèse. On lit un délicat exposé de ce système dans la Semaine religieuse diocésaine, n° du i^'" juillet igoo : « Ceux qui se vouent au culte du Sacré-Cœur ont leur Montmartre à La Madeleine. Ceux qui consacrent leur fortune à glorifier Marie ont vingt sanctuaires de l'Anjou à embellir ou à relever avant de pensar à Lourdes. Ceux enfin qui prennent en pitié les âmes du purgatoire ont, à Angers même, une belle confrérie et aussi, hélas, un sanctuaire à restaurer. En vérité, n'estil pas à souhaiter que dans cette dernière œuvre, comme dans les précédentes, l'Anjou ne disperse plus ses ressources aui-dehors ? ».

tenir à des généralités. Pourquoi désbonorer des prêtres qui n'ont pas laissé une mauvaise réputation? Et, quand même je ne nommerais pas les héros de ces aventures, pourquoi grossir une littérature de drôleries et d'impiétés déjà plus que suffisante dans toutes les langues?

Beaucoup de prêtres qui ont mal tourné n'étaient pas de méchantes gens; ils étaient probablement entrés dans le sacerdoce avec des intentiens pures. «Songez donc, disait Jules Lemaître, qu'à moins d'un mensonge sacrilège, qui ne doit guère se rencontrer, tout prêtre, quelles qu'aient pu être ensuite ses faiblesses, a accompli, le jour où il s'est couché de tout son long au pied de l'évêque qui le consacrait, la plus entière immolation de soi que l'on puisse imaginer; qu'il s'est élevé, à cette heure-là, au plus haut degré de dignité morale, et qu'il a été proprement un héros, ne fût-ce qu'un instant (1). » L'expérience et l'étude désillusionnent les prêtres de toute théologie. L'expérience leur apprend encore que notre société, telle qu'elle est constituée, n'estime que la richesse. Alors ils ne veulent pas rester pauvres. Ils deviennent charlatans de choses saintes, tout cormne, dans le monde, ils auraient pu devenir charlatans de finances, de médecine ou de politique.

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