CHAPITRE X
Une théologie évolutionniste. — La sincérité chez les Prêtres. — Plaintes contre mon enseignement. — Je me retire. — Le Clergé angevin,
J'avais écrit très innocemment dans mon mémoire sur La Controverse de V Apostolicité :
« Le prêtre a tort quand il défend, comme pieuses et autorisées, des légendes puériles et controuvées, en face de médiévistes et d'historiens de profession qui saisissent d'énormes fautes de critique, de lamentables confusions sur des terrains qu'ils connaissent bien. Des laïques se trouvent ainsi fatalement amenés à craindre que ces intrépides apologistes ne commettent des équivoques bien autrement graves sur la bible et les sacrements, dont eux, sans études spéciales, ne peuvent juger (1). »
Dans les nombreuses argumentations que l'on me faisait subir à propos de la légende de saint René, des personnes très autorisées ne reculaient point devant des questions de ce genre, — que m'avait déjà posées mon évêque (2) :
1 . Ouvrage cité, i^® édition, p. aa ; 2^ édit. , p. ai ; 3* édit., .p. 36.
a. Voir ci- dessus, chapitre IX, p. 197.
« Si VOUS n'admettez pas sa résurrection, vous ne devez pas croire non plus à celle du jeune homme de Sarepta ni à celle de Lazare ? »
« Si vous n'admettez pas que noxis soyons en possession pour saint René, comment pouvez-vous admettre que nous soyons en possession pour la confession auriculaire ? »
Ce genre de raisonnement n© m'était pas complètement nouveau. Je l'avais déjà rencontré sous la plume de l'auteur de la légende de saint Kené, le diacre Arctianald. Pour réduire au silence ceux qui n'acceptaient pas son récit, il leur tenait ce discours :
« Si nous croyons que, sur l'ordre d'un homme de foi, le soleil, la lune et les autres astres se tinrent immobiles l'espace d'un jour ; qu'au choc de la verge de Moïse, la mer Rouge se divisa en deux parties, et le dur rocher d'Horeb laissa couler de larges flots ; que, malgré toutes les lois de la nature, l'ânesse épouvantée proféra des paroles raisonnables ; que, sur la demande d'Elie, pendant trois ans et demi, il ne plut pas, que le ciel fut fermé et qu'il se rouvrit à sa prière ; si nous croyons tous ces prodiges, et, ce qui est encore plus étonnant, que, pour la rédemption du genre humain, par une admirable et indicible opération du Saint-Esprit, le Verbe du Père est né d'une Vierge, vrai Dieu et vrai homme ; qu'il a lui-même, par le mystère de la croix, détruit l'empire de la mort ; que, par lui, le Père ressuscitera en un clin d'œil les corps réduits en poussière de tous les hommes morts depuis le commencement du monde, pour les conduire à la gloire ou à la peine éternelle ; nous pouvons bien croire que, par le bienheureux Maurille, glorieux évêque, il a ressuscité un enfant sept ans après son décès. Le bienheureux pape Grégoire l'a
dit : Fides non habet meritum, cui humana ratio praebef experimentum. Celui qui ne croira donc pas fermement ce miracle, que Dieu a daigné opérer dans ses saints et par ses saints, n'en pourra pas croire non plus beaucoup d'autres, ceux dont nous venons de parler et ceux que Dieu daignera toujours opérer. »
Cet Archanald raisonnait habilement et, en raisonnant comme Arctianald, mon évêque et mes antres contradicteurs étaient vraiment dans la tradition, — la tradition ecclésiastique angevine, Je le voyais, mais, chose plus grave et que je ne soupçonnais pas encore, dans la pure tradition chrétienne. Que pouvais-je leur répondre, moi qui admettais tous les miracles de la Bible, ceux de l'Ancien Testament comme ceux du Nouveau, et qui, n'ayant guère fait que de vénérer, sans les bien étudier, «les saintes Ecritures», étais loin de penser que la plupart des écrits fondamentaux du christianisme sont des faux, tout comme celui d' Archanald, et que, dans un sens, le christianisme peut être considéré comme la plus grande mystification qu'ait connue l'humanité.
Je croyais donc qu'en comparant la résurrection de « René », arrivée « sept années après sa sa mort», a celle de Lazare ou du jeune homme 'de Sarepta, on commettait de «graves équivoques». Désireux de les dissiper, je laissai de côté mes études angevines et, à partir de cette
époque, j'occupai presque toas mes loisirs à l'étude de la question biblique et à l'histoire des dogmes.
Pour la Bibïe, j'avais reçu, comme le seul orthoidoxe, l'enseignement du Manuel de Fulcran Vigouroux dans ses premières éditions. Aucun de ceux qui connaissent le livre et la question ne sera étonné que treize années d'études et de réflexions m'aient conduit à penser différemment. Néanmoins, ]e pensais encore alors que l'apologétique catholique restait dans une posture honorable. Quelle ne fut pas ma surprise, quand je m'avisai de dresser son bilan, de constater .partout des retraites ou des capitulations ! Là où l'on s'efforçait de tenir bon, on ne se défendait plus qu'avec des systèmes empruntés à des protestants. Le protestant Deluc a fourni l'échappatoire des jours-époques et le pasteur Pozzi l'a mieux exposée que Fulcran Vigouroux; le protestant Cuvier est le patriarche des théories du déluge plus ou moins restreint; le protestant Quatrefages, la grande autorité contre l'évolutionnisme; le pasteur Edmond de Pressensé, le plus habile réfutateur de la Vie de Jésus de Renan (1).
La balance que j'établis avec le résultat des
I . Je me suis expliqué sur ces différents points dans ma Question biblique au XIX° siècle.
controverses dogmatiquos fut aussi peu consolante pour mes préjugés d'é:ducation.
Je ne pense pas qu'il puisse y avoir rien au monde de plus triste que le moment où un prêtre s'aperçoit que sss théories dogmatiques sont brutalement réfutées par quelques faits clairement établis.
Il avait vécu dans la sécurité la plus parfaite, et il découvre que sur nombre de points les objections sont valables.
Il avait cru que le clergé auquel il se faisait un honneur d'appartenir était le gardien de la civilisation, le dépositaire de toute science, ^t il voit que, depuis des siècles, le clergé se comporte principalement comme une caste désireuse de maintenir, envers et contre tous, des idées surannées, des privilèges et des revenus. Rien ne se peut imaginer de plus poignant et de plus humiliant.
Ma foi supporta cette découverte. Par des retouches continues, je l'avais transposée. Après avoir cru naïvement que ma religion devait, en vertu de ce que les théologiens appellent son «immutabilité», se retrouver tout entière dans la révélation faite à Adam et complétée par Jésus-Christ, je m'étais pénétré de l'idée de son développement, de son évolution, semblable, pour me servir d'exemples classiques, au développer ment de l'homme qui reste le même individu
214 MON EXPÉaiENCE
gu'étant enfant, à la croissance du chên^ qui sort du gland, à la translomiation du gracieux papillon issu d'une laide clienille en passant par une morne chrysalide.
'A cette époque, je nxe crus forcé d'admettre, à tort ou à raison, une évolution très large, impliquant, sous J'influence des circonstances humaines et sous l'inspiration . du Saint-Esprit, une véritable transformation des dogmes, de la morale et des rites. Les modifications me semblaient continuer encore sous nos propres yeux (1).
Le système évolutionniste me paraissait le seul qui permît d'établir scientifiquement «la suite de la religion» et de rendre compte de l'enchaînement des faits. Que les catholiques pussent se
I. J'en citais coiurae preuve le passage suivant d'une lettre pastorale de mon évoque :
« Le successeur de Pierre exerce sa primauté dans le domaine sacramentel, au même titre et avec la même étendue que dans la sphère de la doctrine. Il a reçu de Jéjsus-Christ l'investiture commie Pasteur des pasteurs ; il possède la plénitude du sacerdoce, il est le Sonverain-Prélre . Son ministère est si indispensable que, sans lui, il n'y aurait ni épiscopat, ni sacerdoce, ni pouvoir d'ordre, ni pouvoir de juridiction. Sa puissance de Pontife est, en même temps, si universelle, qu'elle embrasse la vie future comme la vie présente. L'Eglise de la terre ne subsiste que par lui. Supprimez le Pape, vous détruirez du même coup l'unité de l'Eglise dont il est le centre, la sainteté de l'Eglise dont il est la source, la catholicité de l'Eglise dont il est le foyer, l'apostolicité de l'Eglise dont il est la chaîne » . Lettre pastorale de Monseigneur l'Evêqae d'Angers au clergé et aux fidhles de son diocèse, datée du 3o juin ïQOO (paragraphe III).
rallier à cette théorie, le petit professenr d'histoire de Mongazon croyait avoir quelque raison 4e Fadmettre.
J'avais assez observé pour découvrir autour de moi des convictions analogues, notamment parmi les bénédictins de Solesmes. Ce système apologétique était aussi celui de ma chère Bévue (ï' histoire et de littérature religieuses (1). Pourquoi en aurais-je soupçonné l'orthodoxie? A Solesmes, ehe jouissait d'une grande faveur. Je craignais d'autant moins pour mes croyances que je n'avais pas éprouvé de doutes an sujet des mystères catholiques fondamentaux : l'incarnation, la transsubstantiation, ni de ce que je considérais comme des faits solidement établis, l'institution de l'Eglise et de la papauté par Jésus-Christ. Pour expliquer le monde et le sens de la vie. Je ne pensais pas qu'il y eût un autre système que le christianisme. Les objections avaient glissé sur mon esprit, parce que l'autorité des évangiles me semblait prouver irréfutablement la divinité de Jésus-Christ. A la vérité, je n'avais guère lu d'ouvrages rationalistes. Comme autrefois, mais naturellement beaucoup plus qu'autrefois, j'avais des difficultés, mais je n'avais pas de doutes, et je redisais, avec Newman: «Mille difficultés ne font pas tin doute.»