‹ Un vie de pretre [microform]; mon expérience, 1867-1912Chapitre 28 sur 106 · I. Le 20 juillet · texte numérisé non relu

I. Le 20 juillet

MON PREMIEfi INVENTAIRE 219

dit archéologue concluait : «J'aurais été plus lieuîTeux si je n'avais pas su l'archéologie. »

Mes interlocuteurs restaient toujours embarrassés quand, dans nos discussions, je portais d'emhlée la controverse sur son vrad terrain : le droit et le devoir de chercher et de dire la vérité. Naturellement, ils ne manquaient pas de se retrancher sur l'axiome : «Toute vérité m'^st pas bonne adiré». Que de fois ne m'ont-ils pas répliqué : « Reconnaître ceci ou cela serait avouer que l'Eglise s'est trompée. Si l'on touche à quelque chose, tout s'ébranle, tout crocile. » Certains prenaient la question d'un autre côté. Un de mes confrères me dit : « Il faut de la religion pour le peuple ». Un autre me soutint l'opinion du Chevalier des Soirées de Saint- Pétersbourg : « La superstition est un ouvrage avancé de la religion qu'il ne faut pas détruire; car il n'est pas bon qu'on puisse venir sans obstacle au pied du mur, en mesurer la hauteur et planter les échelles. » Un jour, M. Letourneau me répondit : «Avec votre tournure d'esprit, où vous arrêterez-vous ? Chez Luther, chez Calvin, chez Voltaire?»

Peut-être ces propos inspireront-ils des réflexions fâcheuses sur la sincérité des prêtres. Bien que j'aie déjà étudié longuement le sujet dans mon hvre La Crise du 'Clergé, je crois devoir faire encore observer ici que la question

est plus compliquée que certains ne semblent le croire; ce n'est qu'une partie de la grande question de la sincérité des hommes en général. De la sincérité des prêtres, il faut surtout rapprocher celle des philosophes. L'un d'eux, Ossip- Lourié, a écrit :

« Le philosophe ne sème pas ses idées au hasard. Il en a qu'il communique ou qu'il laisse entrevoir ; mais il en a qu'il garde pour lui seul, dont sa parole, dont ses lèvres ne conservent aucune trace. Elles ont trop agité son esprit ; trop tourmente ses rêves, ses insomnies, sa croyance ou son scepticisme ; trop stérilement exalté sa méditation, pour qu'il se décide à jeter dans d'autres esprits tout le trouble,toutes les espérances et toutes les déceptions qui ont dévoré le sien. Et combien souffrons nous pour tout ce que nous ne voulons pas laisser échapper ! Nous n'osons pas répondre nous-mêmes à tous les problèmes qui nous tourmentent (1). »

Plus pénétrant qu'Ossip-Lourié, Pascal a été au fond de l'affaire :

I. Croyance religieuse et croyance intellecttielle, p. 178. — De ce passage d'Ossip-Lourié, on peut rapprocher la terrible tirade du Vicaire savoyard : « Où est le philosophe qui, pour sa gloire, ne tromperait pas volontiers le genre humain ? etc. » — Le plus récent historien de Renan, M. Jean Pommier, écrit encore: «A qui Renan fera-t-il croire qu'il a livré, sur les questions vitales, sa pensée toute nue? » Renan (igaS), p. 3io. — Cependant Renan avait écrit : « Celui qui s'est livré au public lui doit tous les côtés de sa pensée » (Dial. et frag. phil., p. XVII), J'ai connu de savants athées de position parfaitement indépendante ; ils cachaient leurs opinions tout aussi soigneusement que des prêtres en fonctions.

« L'homme n'est que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l'égard des autres. Il ne veut pas qu'on lui dise la vérité, il évite de la dire aux autres et toutes ces dispositions, si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son cœur. »

Le cœur humain sera-t-il jamais débarrassé de cette « racine naturelle », ou bien faut-il croire, comme l'enseigne M. Paulhan, que «l'hypocrisie et le mensonge sont absolument nécessaires à toute société humaine (1) »?

Quoi qu'il en soit, pour avoir toujours cherché la vérité et avoir dit le peu que j'en avais découvert, j'ai passé pour un fou et pour un enfant terrible (2J.

Mes adversaires avaient raison contre moi.

Mon excuse (si c'en est une) était dans mon amour de la vérité et dans ce que leurs craintes me paraissaient chimériques. En réalité, le « chimérique », c'était moi. Je pensais juvénilement que ce qu'ils défendaient «sous le nom des principes et de la foi», c'étaient leurs préjugés, « leurs intérêts et leur paresse (3) » : la

I. Paulhan, Les transformations sociales du sentiment, p. 157.

a. On a dit que j'étais fou, j'ignore si on l'a imprimé. Mais M. Salomon lleinach a imprimé que j'étais « l'enfant terrible du parti » [moderniste] ; Orpheus (1909 et 1924), p- 58o ; A Short Hislory of Christianity {i^is), p. 198. Cf. ci-dessous les paroles de domFonteneau, p. 237.

3. J'emprunte ces expressions à une lettre de Mgr Isoard, mort érèque d'Annecy. Elles rendent parfaitement des sentiments

222 MOM EXPÉRIENCE

suite des évêneraents- derait me prouv-er que c'était bien le catholicisme lui-même.

Ces incidents me mefctaiesmt dans un état dse conscience délicat et dans une position difficile. L'évêque m'avait averti que des curés se plaignaient de mon cours. Je recevais d'énergiques observations de la part de vénérables confrères surpris de trouver mes élèves dégagés de préjugés qu'ils jugeaient essentiels. Des carés^ moins francs, montaient contre moi mes élèves ©t, comme j'avais des partisans, il en résultait des discussions et même des rixes dans la cour, pendant les récréations.

Je résolus de me retirer. -

Le 30 novembre, j'écrivis à mon évêque la

lettre suivante :

Monseigneur,.

Il y a un an, Votre Grandeur prenait la parofe- contre moi dans une réunion strietemenit scieati^que comme « gardien de la doctrine catholique ». Je crus pouvoir néanmoins publier le travail qui motivait une sr grave représ^entation (l)etila reçu des approbations flatteuses»

que j '"éprouvais à cette époque : « Différer d'opinion sur toutes choses avec ceux qui nous entourent, ne pas pouvoir leur dire ce qu'on pense des diverses situations et d'eux-mêmes, ne pas pouvoir leur dire qu'ils défendent sous le nom des principes et dé Ik foi leurs intérêts et leur paresse-, être réputé par l'habit l'un d'entre eux.. . tout celaest bien dur 1 » Lettre au PêreHyacinthey 7 avril 1869, publiée '^•J^^s Le P. Hyacinthe dans l'Eglise romaine. I. Mon étude sur La Controverse de l' Apostolicité .

MON PREMEEH INVENTAIRE 223*

Votre Grandeur elle-même, à qui je m& suis fait ime obligation d'offrir le premier exemplaire de cette étude, ne- m'en a point adressé d'observation.

Quelques mois plus tard, au sujet d'un manuscrit dont je donnai communication à la Société nationale d'Agricultare,Science et Arts d'Angers, M. le promoteur de l'officialité me dénonça formellement à Votre' Grrandeur. En conséquence, ma foi a été vivement et persévéramment attaquée .

S^i je me permets de' rappeler ces faits à Votre Grandeur, qui ne les a sans doute pas oubliés, ce n'est pas pourformuler un reproche ni contre Elle ni contre personne. Chacun a cru faire son devoir. Je veux simpleraent Lui expliquer ce que je considère comme le mien et ce qui est le résultat de ces débats.

Le désir de me justifier devant ma conscience a poussé plus loin mes investigations et sur des terrains même où, par des analogies très contestables, on m'avait entraîné.

Ces recherches ont amené un inventaire de mes convictions. Bien que j'y aie procédé en fils soumis de l'Eglise, il est tel que je trahirais la confiance que vous me gardez encore, MonseigneuTySi je restais au poste oîi vous m'avez fait l'honneur de me maintenir. Aussi me faut-il vous offrir ma démission.

Je prie Votre Grandeur de- me permettre,, ou bien de me retirer dans ma famille,- ou bien d'aller en Allemagne pour achever d'acquérir, tout enréfléchissant sur d'autres matières, la connaissance de la langue.

Daignez agréer l'hommage du profon<î respect avec lequel je suis, Monsedpieur,

de Votre Grandeur, le très humble et très obéissant serviteur.

Voici la réponse :

Port-de-Penne {Lot-et-Gavonne), ce 5 décembre 1900>^

Monsieur l'abbé,

Votre lettre me parvient en Agenais. Je ne veux pas attendre mon retour à Angers pour y répondre.

Je ne puis accepter votre démission sans en avoir conféré avec mon Conseil et avec M, le Supérieur du Petit Séminaire .

A priori, un départ en pleine année scolaire offre de réelles difficultés et, si j'étais obligé de vous demander la continuation de vos fonctions jusqu'à la fin de l'année scolaire, ce ne serait pas en vain, j'en suis sûr, que je ferais appel à votre dévouement .

Quant à votre travail sur saint René, après examen sérieux, j'ai le regret de ne pouvoir en autoriser la publication ni en volume, ni en articles, ni dans la Revue de la Société des Lettres. Sciences et Arts d^ Angers.

Agréez, Monsieur l'abbé, l'assurance démon affectueux dévouement en N.-S.

t Joseph, Evêque d'Angers .

J'avais écrit à mon évêq}ie confidentiellement, pour ainsi dire, croyant qu'il me manderait (selon sa devise Fastor et Custos), pour de plus amples explications, et qa'il me serait possible de me justifier. Ma lettre fut prise au point de vue administratif et Monseigneur la soumit aux délibérations de son conseil. L'expression : «un inventaire de mes convictions » piqua ces Messieurs. Ils n'avaient jamais rien entendu de pareil. Quelques membres en furent

si émus qu'ils ne gardèrent pas le secret de la communication. Comme, depuis plusieurs années, quelques prêtres entraient dans le protestantisme, des personnes très perspicaces conclurent que je me faisais pasteur. On jasa de plus belle.

Je passai mes vacances du premier de l'an dans ma famille. Elles furent tristes. Mes parents s'inquiétaient de mon avenir, et ma mère, encore très croyante, était troublée dans sa foi par l'importance attachée à une légende aussi ridicule que cell'e de saint René. La gaîté de mon jeune frère jetait heureusement quelque distraction dans notre intérieur.

Comme je ne recevais aucun écho du conseil épiscopal qui s'était tenu à mon sujet, je cras devoir adresser de Paris une nouvelle lettre à mon évêque. Elle resta sans réponse. Je repris mes fonctions.

Quelque temps après, un de mes amis me proposait une place en Allemagne. Je la refusai pour ne pas mettre dans l'embarras le supérieur du petit séminaire.

Le bruit se répandit bientôt que je quitterais probablement le diocèse à Pâques, qui tombait le 7 avril. Pâques approchait, et je ne recevais aucune notification de la décision prise à mon égard. Je me présentai trois fois à l'évêché sans être reçu. De nouveau et toat aussi vainement,

226 jMON EXPERIENCE

j'ecrivi'S a Monseigneur' (1!). Enfin, sut la demanda de mon supérieur; iï daigna m'aceorder une audience; le 3 avril. Sa (îjrandeur me^ refusa la permission d'alfer en Allemagne, alléguant que ce voyage me serait « dange*reux ». ElTe- m^ permit de me retirer dans ma famille à Paris et nue donna un celehret pour six mois.

A cette graeieuseté, le prélat joignit une^ longue leçon snr le danger' de dire- la vérité. Il' ne me parla pas de saint René- mais de la Santa Casa, c'fest-à-dire de la prétendue- maison de Nazaretîi', îiabitée par Jésus, et q;ui aurai't été- miraculeusement transportée à Lorette. II me dêclajra que cette histoire était absolument ruinée par Ta critique, mais que l'EglTse ne pouvait Favouer à cause des indulgences dbnt elle a favorisé ce pèlerinage. «Lorette-, conelut-iï, est et restera le- sanctuaire le plus vénérable de la eatholicité ».

Je subis en silence cette leçon. Tout© discussion me semblait inutiîe. Je ne pouvais m'entendre avec mon évêque, et son discours me faisait craindre que, s'il disait vrai, je ne pusse m'entendre avec- l'Eglise

1 . Mes deux lettres,, datées ie& 3.o décembre l'goo et. 21 mars 1901, sont reproduites- dans Mes diijîcultés, p. ai-aS.

2. Mon évêque disait vrai. Benoît XT a décrété que, dorénavami, la fête de: la Translation! de; Nolre-Dame-de-Loretfce serait célébrée annuellement, sous le rite double majeur, dans tous les- dîbcèses d'Itarlie et de ses lies-, le ra décembre, confor-

IMON PREMIER IHYETÎTAIRE 227

Le 16 avril (190Î), pendant les vacances de Pâques^, je quittai le petit séminaire au j'avais vécu seize ans-, six comme élève, dix comme professeur. QuelTes appréliensions j'éprouvais pour l'océan d'inconnu sur lequel j'étais lancé f

Dans le temps même où je me disposais à partir, un de mes anciens élèves (1),. de passage à Sole&mes pendant la semaine sainte, y recueillait ces paroles de la bouche même du père hôtelier, dom Fonteneau :

« Avez-vous entendu parler de M. Houtin? Vous savez qu'il était ix;î comme un fils de la maison. Hélas !' d'' aucuns ont été trop confiants envers lui. Il- a écrit sur notre bon père dom Piolin des choses peu convenables ; il s^en est même pris au révérendissime père dom Gruéranger. Du reste, vous ïe connaisBez, esprit qui va tout droit son chemin, sans s'inquiéter d'un détour possible qui conduirait à son but. Regardez-le marcher toujours

ménofint aux riibriques-, avec li'offi.Ge eb la. messe approuvés- dans le passé, pac le clergé tant séculier (jue- régulier. L'autorisation de célébrer cette même fête est accordée, sous les conditions susdites,, à tous les diocèses ou congrégations dont les évêques ou les supérieurs en feront la demande (L't/m'uers, 9 mars igrg).

Benoît XT ne pouvait guère- agir autrement, non seulement au point de vue théorique, mais encore au point de vue- prati- ■que. En effet, la dévotion de Lorette n'est pas une foi morte, mais une foi toujours vivante, c'est-à-dire une tirelire qui rapporte encore. — Par un décuet daté du 24> mars 1930, Benoît XV « a- déclaré et constitué » Notre-Dame-de-Lorelte « principale patronne, auprès dé Dieu, de tous les aéronautes ». — Pie XI a couronné lui-même la nouvelle statue de Lorette. Gf. sa lettre du 17 août 1922 au cardinal Gasparri.

I. L'abbé Paul Loudière, mort en 1921, secrétaire général des couvres diocésaines du Mans.

droit devant lui, avec raideur et sans délié. J'avais toujours pensé ce qui arrive. L'on m'a dit qu'il arriverait jusqu'à se faire protestant ; c'est exagéré ; personne, ici, ne le croit ; mais il a tout de même très fort scandalisé élèves et parents à Mongazon. Il y a eu sur son compte des réclamations nombreuses. Pauvre monsieur, le manque de discernement peut mener loin. »

Je transmis cette appréciation au supérieur du petit séminaire, M. Goupil, en le félicitant de la paix que mon départ avait dû lui rendre.. Il me, répondit :

« Les personnes qui colportent les racontars et les potins ont fortement exagéré les embarras que vous m'avez causés. A vous dire vrai, je n'ai jamais reçu de plaintes directes de personne. Plusieurs fois des ecclésiastiques m'ont demandé: Est-il vrai que M. Houtinait dit en classe ceci ou cela ? Si vous vous rappelez, je vous ai moi-même demandé une fois ce qui s'était passé en rhétorique à propos de Voltaire. Le tort que vous avez eu, si vous voulez me permettre d'être très franc, c'a été d'aborder certaines questions irritantes, ou mieux déconcertantes. Les élèves, surpris, comprenant mal, en ont mis long comme le bras, là où il n'y en avait pas long comme le petit doigt, et c'est là ce qui vous a valu votre réputation. Je connais cela très bien, moi qui jadis aussi ai passé pour hérétique (1). »

Parmi les quelques consolations et encouragements qrie je reçus encore en ce temps-là, je puis également citer, ce me semble, une lettre de

Page 1