‹ Un vie de pretre [microform]; mon expérience, 1867-1912Chapitre 4 sur 106 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le petit séminaire d'Angers. — Visite aux Bénédictins de Solesmes. — L'Etranger. — « Les grains sous la meule ».

Au commenceirient d'octobre 1880, j'entrais au petit séminaire d'Angers, appelé plus souvent alors, du nom de son fondateur, le collège Moagazon. Dirigé par les prêtres du diocèse, il recevait des aspirants au sacerdoce et des élèves destinés aux carrières libérales.

Vingt ans plus tard, je devais écrire son histoire. J'y renvoie ceux qui voudraient la connaître en détail (1). Elle se résume en ce que ordinairement les supérieurs furent des hopimes distingués, les professeurs médiocres, les surveillants assez bons. Comme le dit M. René Doumic, de l'Académie française, «avec des professeurs médiocres et d'excellents surveillants, on peut

I. Cette histoire a été publiée dans la Semaine religieuse du diocèse d'Angers, de janvier à novembre 1900. Les commencements du collège sont également racontés dans mon livre Un dernier Gallican, Henri Bernier, chanoine d'Angers.

avoir de bons élèves. Ce qui fait la force de renseignement chrétien, c'est la surveillance.» On connaît d'ailleurs le système, puisque l'Eglise catholique l'a établi dans l'univers entier. Le collège Mongazon valut tout autant que maison de ce genre. Entre autres notabilités, il a produit ~ ou, du moins, il n'a pas empêché de se produire, — un cardinal, Mgr Luçon, l'archevêque actuel de Reims, et un académicien, M. René Bazin. Ce ne sont certes pas des étoiles de première grandeur; mais, dans la loterie qu'est ce monde, ces deux « mongazonnais » ont tiré de bons billets, et leur fortune rejaillit quelque peu sur l'institution qui est censée les avoir formés. Malheureusement pour moi, lorsque j'y entrai, elle traversait une crise financière et disciplinaire. Pour réaliser quelques économies, on avait supprimé, dans chaque division, l'un des régents. Les professeurs s'étaient partagé sa besogne de surveillance, bien que quelques-uns d'entre eux fussent incapables de l'exercer. Par besoin d'argent, on acceptait des élèves chassés d'ailleurs, pourvu qu'ils payassent le haut prix de pension. La discipline fut d'autant plus énervée que la nourriture suscitait des mutineries, n'étant, contrairement au prospectus, ni «abondante», ni « variée ». Tout le monde en murmurait, et certains élèves laïques en prenaient occasion pour injurier les élèves ecclésiastiques qui étaient à

peu près en nombre égal et dont ils payaient la pension (1).

D'autre part, j'étais manifestement trop faible pour ma classe. Mon ancien maître avait déclaré que je devais entrer en quatrième, et on l'avait cru sur parole. Ce n'était pas ma place. Les devoirs me rebutaient d'autant plus qu'on ne m'avait pas accoutumé à des tâches assignées pour un certain laps de temps. Je paraissais destiné à me traîner parmi les derniers, inintelligents, paresseux et aigris. Mes études commençaient sous de tristes auspices.

Le manque de surveillance — (cette surveillance «qui fait la force de l'enseignement chrétien») — et le manque de conseils hygiéniques me valurent, vers le milieu de l'année scolaire, une maladie grave. Au retour d'une promenade, je m'abreuvai longuement d'eau froide. Une fluxion de poitrine s'ensuivit. On n'eut pas le temps de me renvoyer dans ma famille et je fus soigné au collège. Les religieuses infirmières et l'aumônier s'efforcèrent pieusement de me détacher de ce monde, en me le dénigrant et en me vantant le bonheur du ciel. Le sacrifice

I. Ce tableau est celui des dernières années du supérioral de M. Subileau (i88o-i885), tristes années. Son successeur, M. Ledo^en, administrateur capable, restaura toutes cbobes, y compris -la cuisine.

me paraissait léger ; je le fis de bon coeur. J'ai longtemps regretté d'avoir survécu.

Après cette crise, ma santé, jusque-là délicate, devint bonne. Une longue convalescence m'empêcha néanmoins de terminer l'année scolaire. Au mois d'octobre suivant, je rentrai en quatrième. Ce nouveau début fut plus honorable. Les conditions de travail s'améliorèrent également. La réorganisation du système de surveillance rétablit un peu de discipline.

Ma vie d'écolier s'écoula désormais avec d'excellentes notes. En troisième, je remportai le deuxième accessit de « travail et conduite » ; en seconde, le deuxième prix ; en rhétorique et en philosophie, le premier prix. Chaque année, je gagnais quelques places en exceiUence. Mon labeur venait d'un attrait naturel ou d'un certain sentiment du devoir et non pas du désir d'éclipser mes condisciples. Je n'ai jamais rencontré un enfant aussi dépourvu d'émulation que moimême. Au lieu de me préoccuper de primer dans mes études, je collectionnais des timbres, des blasons, des devises héraldiques. Les professeurs me laissaient libre de gaspiller mon temps, parce que je leur donnais convenablement la tâche réglementaire. Un tel manque de direction est le grand malheur des internes éloignés de leur famille ou dont les parents sont incompétents en matière d'instruction. Mais, dans tous les collèges

du mon<ie, combien de professeurs ont fait travailler leurs élèves dans le sens de leurs études et de lour goût?

Pendant les vacances de l'armée 1883, entre ma troisième et ma seconde, un maître d'étude qfui m'avait pris en affection (1) m'emmena voir un de ses anciens condisciples, bénédictin de Solesmes, dom Léopold Gaugain, maintenant abbé de Ligugé.

Expulsés de leur abbaye, en vertu des « lois existantes», les moines étaient répartis dans les alentours en quelques groupes qui n© devaient pas dépasser une douzaine de membres. Dom Gaugain vivait dans une de ces petites communautés, installée par la duchesse de Cbevreuse au manoir des Cbesnetz, près de Sablé. Je passai là quelques jours délicieusement calmes, avec d'agréables promenades dans la forêt de Bellegarde. Un soir, après le dernier office, un moine nous dit avec émotion : « Le comte de Cbambord est mort ; madame la duchesse vient , d'en recevoir la dépêche. » Le lendemain, la communauté des Chesnetz, que j'accompagnai, alla rejoindre tous les religieux de l'abbaye, à quelques lieues de là, dans un centre de pèlerinage, Notre-Dame-du- Chêne. Les moines de Solesmes apprirent de leurs confrères la mort du prétendant. Le père

I. M. Alexaadie Roger, xnort curé de Briollay, le QJuia 1918.

abbé, êom Clmrles Couturier, lui donna une ab* soute sdennelle. La douleur écrasait les moin<^ et les assistants. Pour eux, le comte de Cbambord était le messie, celui qui. devait saurer «Rome et la France». L'exaltation de certains religieux atteignait un tel degré qu'ils s'attendaient à un miracle. Dieu, disaient-ils, ne pouvait manquer de le faire, lorsque les espérances de ses serviteurs semblaient çoniondues.

Aux grandes vacances suivantes, mon maître d'étude m'emmena de nouveau passer quelques jours aux Cb^snetz avec dom Gaugain. Pendant les loisirs de l'année scolaire, ma classe de seconde, j'avais lu avec entbousiasme Le§ 'Moines d'Occident de Montal^oibert, la vie et les œuvres de Laeordaire et d'autres productions du roman^ tisme catholique qui, en me mettant encore la iête à. l'envers, m'avaient inspiré le plus grand enthousiasme pour la vie cénobitique. Cette littérature était la seule que nous eussions sous la main. On ne laissait à notre disposition aucun ouvrage contredisant en quelque mardére l'explication ecclésiastique de l'univers et, à plus forte raison, aucun ouvrage exposant scientifiquement son système. Nous ne connaissions les grands penseurs et les grands écrivains que par quelques maigres anthologies et par les jugements des critiques en faveur (1), jugements dont on

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