I. Voir ci-dessus, chap. X, p
de Proudhon me revint à la mémoire: «L'Eglise n'admet pas qu'elle se trompe, elle ne revient pas d'une fausse opinion. A qui lui démontre sa faute, elle répond par l'anathème. Plutôt que de tendre la main à la Justice, elle embrasse la Fatalité. C'est pour cela qu'il ne lui sera fait aucune grâce et qu'elle boira, Jusqu'à la lie, le calice de ses ignorances et de ses adultères. »
Certes, quoi que m'en eût dit mon évêque, je ne croyais point que l'Eglise ne revînt pas d'une fausse opinion, ni surtout qu'elle répondît par l'anathème à qui lui démontrerait une faute. Je ne croyais même pas encore que l'Eglise pût commettre une erreur grave. Mais, comme la question biblique était bien autrement importante que celle de l'apostolicité des évêchés français, Je me demandai si les chefs de l'Eglise savaient, s'ils n'engageaient pas l'Eglise dans une impasse, et s'il n'était pas de mon devoir de prêtre de les éclairer...
Que j'étais jeune encore et que j'avais mal compris les événements!
Après réflexion, je résolus de consulter M. Loisy, considéré comme le grand maître ès-sciences bibliques. Je lui adressai ma brochure sar La Controverse de VApostolicité, avec la lettre suivante dont j'ai conservé la copie :
Monsieur l'Abbé,.
Je- vous serais très obligé de bien vouloir prendre connaissance de la brochure que je vous envoie par le même courrier .
Au moment où commence uai grand combat sur le terrain biblique,, je crois q.u'il serait très instructif d'esquisser l'histoire de la controverse en France dans le siècle qui vient de finir. Mon intention serait de composer sur cette; question une étude dans- le genre de ceEe que je prends la liberté de vous soumettre . Depuis un an, celle-ci a suscité bien des colères, mais on ne Ta point réfutée, et tout me porte à croire qu'elle a été un service important rendu à la cause de la vérité.
Y aurait-E vraiment opportunité, pour les débats scripturaires, à montrer au public l'évolution des partis, le recrutement des combattants,la nature des arguments employés,, les bataille s^perdues et gagnées ? Vous pouvez juger mieux que personne L'idée qui me préoccupe.
Si vous ne voulez, point prendre la peine de me dire votre pensée par lettre, veuillez me faire l'honneur dfe me fixer un rendiez -vous à Beilevue; J'ignore votre: adïesse exacte, mais je ne doute pas cependant que cette lettre et ma brochure ne vous parviennent.
Daignez agréer l'hommage du profond respect avec lequel je suis>
Monsieur l'Abbé.,
votre très humble et très dévoué serviteur
La réponse fut la suivante :
BïJLEEVUE (31 Bd Vevd d& Saint-Jtdieit) le 27 jiiiUet 1901
Monsieur,
Je viens de lire votre brochure avec le plus vif intérêt. Certes, il y aurait avantage en soi à ce que l'histoire de la question biblique fût traitée de la même manière que celle de l'apostolicité des Eglises de
France. Mais je n'ai pa& besoin de vous dire que la question biblique est beaucoup plus grave que celle de l'apostolicité des Eglises, et que l'on court plus de risques à en pasrler librement. La critique biblique n'excite pas ces belles colères qui vous ont réjoui chez les vaillants défenseurs de « nos traditions » ; elle provoque une peur qui inspire moins de réfutations que de mesures violentes. Roraie a pris, du moins en apparence, une attitude hostile à la critique. De hauts personnages, qui ont fait prévaloir le droit de la critique historique dans la question de l'apostolicité des Eglises, sont tout disposés à le sacrifier en ce qui regarde l'Ecriture sainte. Nous, avons des politiques qui, pour leur propre compte„s'accommodent des conclusions les plus hardies, et qui ne laissent pas de se donner un grand air d^orthodoxie en blâmant et dénonçant officieUemeiLt ceux qui disent tout haut une partie de ce qu'eux-mêmes: pensent tout bas. Le sujet est certainement des plus délicats à traiter.
Si vous avez le courage de l'entreprendre et que je puisse vous fournir quelques^ renseignements, je suis tout à votre disposition. Je serai à Bellevue pendant tout le temps des vacances^, sauf entre le 5 et le 20 août. Si vous désirez me voir, prenez le jour qu'il vous plaira. Pour plus de sûreté, envoyez-moi un petit mot, indiquant approximativement l'heure de votre visite, avec le jour, et vsus ne risquerez pas de faire une course inutile.
Veuillez agréer, Mon&ieur, l'expression de mes sentiments respectueux.
A. LoiSY
Jî@ volai elez- M. Loisj. C'était la visite d'un disciple aecret à mi maîtrer vêEérè. Depuis six ans, je suivais attentivement sa revue; j'avais lu presxiue tous ses livres. Il ne fit guère que me répéter ce que m^'avait dit sa lettre. Mais
c'était assez pour me faire mettre immédiatement à l'œuvre.
Sur ces entrefaites, le 30 août, un ami me proposa une chapellenie très sortable dans le diocèse de Cologne. Il aurait fallu accepter par retour du courrier. Je demandai la permission à mon évêque. Il répondit en m'en voyant un celéhret pour le diocèse de Cologne, le 2 septembre; trop tard.
Quelque temps après, M. Letournoaa me disait : « Vous n'avez pas de situation ; j'en ai une vacante dans mon église : celle de prêtr:i habitué. L'archevêché peut m'en imposer un qui a fait les cent dix-neuf coups. Vous, je vous connais. Voulez-vous du poste? »
On le voit, la proposition venait moins de l'affection que mon ancien directeur était censé me porter que du souci de l'honneur de son administration. De plus, M. Letourneau désirait aussi me faire travailler à une seconde édition de l'histoire de son église (1) et à Fhistoire de sa compagnie. A Angers, j'avais déjà fait des recherches pour l'un de ses livres et, l'année précédente, durant les vacances, j'avais composé pour lui sur les bévues d'un écrivain hostife aux sulpiciens, l'abbé Jean-Baptiste Aubry, un
I. Histoire de l'Eglise de Saint- Sulpice, par M. Charles Hamel» président de la fabrique de cette église.
mémoire qui l'avait mis en goût. La société de Saint-Sulpice était alors très préoccupée des reproches portés contre elle dans le mouvement de réformes qui semblait devoir s'opérer pour l'enseignement des séminaires (1). Elle s'inquiétait particulièrement d'une lettre, récente de l'archevêque de Rouen, Mgr Fuzet.
Plus tard, M. Letourneau a raconté qa'en acceptant d'être prêtre habitué dans son église, je lui avais «promis de ne rien publier qui pût, même indirectement, lui causer des embairas, à cause de la société dont il fait partie ». J'ai déjà nié, en 1903 (2), tout propos d-à ce genre. Il se peut que, sur de vagties paroles, je lui aie promis d' « être sage », mais, en m'exprimant ainsi, je ne croyais pas abdiquer toute liberté de pensée ou d'expression. Autrement, je n'aurais pas accepté le poste qui, d'ailleurs, n'a rien d'agréable.
Un littérateur, Joris-Karl Huysmans, a donné de l'office des prêtres habitués une description un peu âpre et qui reproduit, des préjugés assez répandus :
« En sus du curé ou du desservant, des vicaires, du clergé en pied, il y a dans chaque église des prêtresadjoints ou suppléants, ce sont ceux-là. Ils font le gros ouvrage, célèbrent les messes matutinales quand tout le
1. Cf. mon Histoire da modernisme calholique, p. i6i. 3. Gf. Mes difficultés avec mon Evêqae, p. 34. ^
monde dort, ou les messes tardives, quand tout le monde digère. Ce sont eux £|^ussi qui se lèvent, la nuit, pour porter les sacrements aux pauvres, qui veillent 'les cadavres des dévots riches, attra$)ent, dans les enterrements, des courants d'air sous les porches, les coups de soleil au cimetière, ou les paquets de neige ou de pluie devant les fosses. Ils écopent les corvées; moyennant cinq ou dix francs, ils remplacent encore des icollègues mieux appointés que leur service ennuie ; ce sont des gens en disgrâce, pour la plupart ; on les attache, pour s'en débarrasser, à une église, et on les surveille, en attendant qu'on leur Tetire leur celebrei ou qu'on les interdise {1) . »
Qmoi qu'en dise Huysmans, la oorporatîon des prêtres ha,bitués n'est pas plus mélangée que celle du cïergé paroissial. Certes, on y compte des gens qui, s-elon l'expression doM. Letourneau, ont fait les cent dix-neuf coups, mais la liiérarchie en est-elle donc exemptei? On peut trouver parmi eux des prêtres tout aussi vertu-eux qu'ailleurs. Il me leur a sou vont manqué, pour ne pas échouer dans ce poste, qu'un peiu de cet esprit d'intrigU'© ou d'ambition que les meilleurs ecclésiastiques savent ordinairement allier à la piété.
La place qu'on me présentait à Saint-Sulpioe rapportait environ deux cents francs par mois. Elle impliquait un jeûne presque quotidien et qui, les Jours de messes d'enterrements ou de mariages luxueux, se prolongeait souvent jus-
I, Huysmans, Là'Bas^ p. 279^.
qu'à une lieuTe. De longues cérémonies prenaient quelquefois la matinée entière.
Telle était la prébende que me valait toute une jeunesse de travail ardent et désintéressé. J'expérimentais la justesse de la remarque formulée, en 1863, par le Père Hyacinthe de Vaïroger à Mgr Landriot : « Dans l'état déplorable »de notre pauvre Eglise de France, un prêtre qui veut se consacrer tout ©nëer à l'étude des sciences ecclésiastiques «st un homme déclassé. » Cepenjdant, loin de me plaindre, je m'estimais heureux. Si modeste qu'elle fût, cette place constituait encore une dhance, et même, puisqtie je m'y avais aucun droit, une véritable faveur.
Ce fut au mois de janvier 1902 que l'archevêché me nomma prêtre habitué (1), — juste au moment où je venais d'achever mon manuscrit de La Question biblique chez les catholiques de France au XIX^ siècle, et de traiter de sa publication avec un éditeur, M. Alphonse Picard.
Le livre paj^t le 17 mars. Pendant des mois, il me valut de chaleureuses félicitations. Parmi les nombreuses lettres que je reçus, je me bornerai à reproduire la suivante, qui peut présenter un intérêt pour l'histoire des études ecclésiastiques :
I. A cette époque, mes parents et moi, nous transportâmes nos pénates non loin de l'église où je devais être en service, xue Duguay-Tfouin, n° 17.
Washington, 31 mai 1902.
Cher Monsieur,
Bien que je n'aie l'honneur de vous connaître autrement que par votre récent ouvrage : La Question biblique chez les Catholiques de France, ce livre me plaît tant (à moi et à bien d'autres aussi) que je prends la liberté de vous envoyer d'outremer un mot de sincère félicitation. Comme vous ne me connaissez pas non plus, je vous dirai par manière d'introduction que je suis un Américain (ancien élève de Saint-Sulpice à Paris (1885- 1886) et de la Procure à Rome (1887-1888). etun Sulpicien. A Rome et à la Solitude (1), j'ai connu M. Arthur Clain d^ Angers (maintenant professeur de dogme au Grand Séminaire d'Orléans) et nous sommes devenus de grands amis . Je mentionne ce détail au cas que vous connaîtriez par hasard ce bon Sulpicien, qui, soit dit en passant, vit beaucoup moins exclusivement que la plupart de ses confrères dans l'atmosphère du moyen âge . Après avoir enseigné le dogme pendant sept ans au Grand Séminaire de Montréal, j'ai été transféré au Séminaire de New- York, où j'ai enseigné l'Ecriture sainte, et, à présent (depuis le mois de septembre dernier), je suis chargé — de concert avec un autre confrère, M. Gigot (2) — de la direction de l'Ecole Saint-Augustin, qui est un scolasticat sulpicien pour les Etats-Unis, établi près de l'Université catholique de Washington.
Comme M. Gigot, je suis très intéressé aux questions bibliques — il a été professur d'Ecriture sainte pendant vingt ans, mais en se tenant au courant des choses, pas comme tant d'autres... — et vous devinerez probablement à quelle école nous appartenons, par le fait même que nous sommes si contents de votre ouvrage . En tout cas, je vous expédie, par la malle d'aujourd'hui, un exem-