Numéro du 28 décembre
« la réédition du mauvais livre de l'ex-bénedictin Houtin», empruntait à la Semaine religieuse de Cambrai cet entrefilet : « Nous apprenons de source certaine que le livre de M. l'abbé Houtin: La Question biblique, vient d'être mis a l'index (1). » A l'étranger, la presse analogue à La Vérité Française appuyait ces manœuvres (2).
Malgré l'agitation qiie l'on essayait de créer autour de l'ouvrage, celui-ci disparaissait derrière L'Evangile et V Eglise. L'arclievêque de Paris, sur le rapport d'une commission chargée d'examiner ce livre, en interdit la lecture au clergé et aux fidèles de son diocèse. L'archevêque de Cambrai, les évêques d'Autun, de Nancy, de Perpignan adhérèrent a cette sentence et la promulguèrent pour leurs diocèses.
1. Quelques jours après, le 22 janvier, l'abbé Maignen écrivait dans la Vérité Française :
« Je ferai une seule rectification à mon article du 18 janvier.
« J'ai dit que M. l'abbé Houtin avait été bénédictin. On m'écrit que jamais M. Houtin n'a été ni profès, ni novice dans l'ordre de saint Benoît.
« Il a sollicité son admission, mais, après une épreuve de quelques mois, il a été constaté qu'il n'avait pas l'esprit de rOrdre, ce qui n'étonna personne. » — Le texte perte « étonna » ; l'auteur aurait mieux fait d'écrire « étonnera ». Beaucoup de gens furent très surpris de ce que je ne fusse pas resté à Solesmes.
2 . Faisant écho à La Vérité Française du 18 janvier, Ultalia Reale (Turin) parla du « pernicioso libre del ex-benedettino Houtin » .
DANS LA CRISE DU CLERGÉ DE PARIiS 27f
Sur ces entrefaites, je reçus la lettre suivante :
EvÊCHÉ Angers, le 6 février 1903^
d'Angers
Monsieur l'Abbé,
Monseigneur me cliarge de vous adresser l'Ordonnanceci-jointe au sujet de votre ouvrage sur La QaestioTh biblique.
Ce n'est pas sans une profonde tristesse que Sa Grandeur s'est résignée à prendre cette mesure ; mais sa "conscience lui en faisait un impérieux devoir.
Agréez, Monsieur l'Abbé, l'assurance de mon dévouement en N.-S.
J. Labonne
Voici « l'Ordonnance ci-jointe » :
NouSf Joseph Rttmeaa, par la miséricorde divine et l'autorité du Saint-Siège Apostolique, évêque d'Angers,
I. — Ayant confié à une commission compétente l'exa^ men d'un ouvrage publié à Paris par M. l'abbé Houtin^ prêtre de notre diocèse, sous ce titre : La Question biblique chez ks catholiques de Frmtee au XJX^ siècle ;
Vu les conclusions du rapport de la eomjmission ;
Considérant que ce livre a été imp^rimé une première fois et vient d'être réédité sans l'autorisation de l'Ordinaire, ce qui constitue une désobéissance grave aux prescriptions de Saint-Siège ;
Qu'il renferme sur les études des catholiques, et même, sur les décisions des conciles, des papes, des évêques, au sujet de l' Ancien et du Nouveau Testament,, des critiques offensantes et des apparéciations téméraires ;
Qu'il est de nature à scandaliser les âmes et à fausser leur jugement en matière de foi ;
Avons déclaré et déclarons par les présentes :
Que ce livre est dangereux et nuisible ;
En interdisons la lecture aux prêtres et aux fidèles de notre diocèse.
II. — Ayant pris connaissance de l'Ordonnance de S. Em. le cardinal archevêque de Paris, qui condamne l'ouvrage de M. l'abbé Loisy intitulé : L'Evangile et l'Eglise,
Nous le réprouvons à notre tour pour les mêmes motifs, et en interdisons pareillement la lecture au clergé et aux fidèles de notre diocèse .
Donné à Angers, le 6 février 1903.
t Joseph, Evêque d'Angen.
Quelques jours après, j'envoyai cette lettre à mon évêque :
Paris, le 11 février 1903.
Monseigneur,
Je regrette profondément que mon livre sur La Question publique ait encore déplu à Votre Grandeur davantage que les précédents, puisqu'EUe l'a censuré solennellement.
Je suis aussi touché, au delà de toute expression, des longs délais — presque une année entière — que votre Grandeur a daigné prendre en ma considération, avant de se résigner à son « impérieux devoir »,
Je déplore, je désavoue et je condamne tout ce qui, dans mon livre, pourrait paraître « critiques offensantes », « appréciations téméraires », « de nature à scandaliser les âmes et à fausser leur jugement en matière de foi ». Raconter, ne pas distribuer de blâmes et de leçons de théologie, tel était mon dessein. Si j'y avais manqué, ce serait par mégarde et non pas intentionnellement . Quant aux conclusions qui semblent se dégager d'un récit exact et rigoureusement documenté, elles sont en dehors de ma volonté et même de mes désirs les plus chers .
Pour ne laisser subsister aucune équivoque, la loyauté me force encore à préciser un point. Les principales thèses des découvertes scientifiques et critiques que je n'ai pas cru, dans ma narration d'historien, devoir exposer et justifier ex professa, me semblent aussi parfaitement démontrées que les idées coperniciennes, et je ne saurais pas plus abjurer les unes que les autres .
Daignez agréer l'hommage du profond respect avec lequel je suis,
Monseigneur,
de Votre Grandeur, le très humble et très obligé serviteur.
Le samedi suivant, la Semaine religieuse de Paris publiait le document suivant :
François-Marie-Benjamin RICHARD, par la grâce de Dieu et du Saint-Siège Apostolique, cardinal prêtre de la Sainte Eglise romaine du titre de Sainte-Marie in via , Archevêque de Paris,
Vu l'ordonnance de S. G. Mgr l'évêque d'Angers, concernant l'ouvrage de M. l'abbé Houtin, prêtre de son diocèse, intitulé : La Question biblique chez les catholiques de France au xix® siècle ;
Considérant que ce livre a été publié à Paris sans l'imprimatur exigé par les lois de l'Eglise ;
Considérant les raisons graves qui ont déterminé Mgr l'évêque d'Angers à interdire la lecture de cet ouvrage aux prêtres et aux fidèles de son diocèse ;
Nous l'interdisons à notre tour et pour les mêmes motifs au clergé et aux fidèles du diocèse de Paris.
t François, cardinal RICHARD,
Archevêque de Paris
Par mandement de Son Eminence :
Maurice Clément, ch . hon., secrétaire. Paris, 12 février.
La presse bien pensante s'empressa naturellement de donner la plus grande diffusion à ma condamnation. Un journal italien, frère de La Térité Française, La Vera Borna du 22 février, annonça même que « plusieurs évêqiies de France, entre autres l'évêque d'Angers et le cardinal archevêque de Paris », venaient de condamner mon livre. Comme cette nouvelle avait évidemment pour but de « faire marcher » la congrégation de l'Index, j'envoyai moi-même des renseignements plus exacts à La Vera Roma. Elle a oublié de m'expédier le numéro où sa loyauté a dû les mettre sous les yeux •de ses lecteurs.
Cependant ma lettre à mon évêque resta sans réponse. La Semaine religieuse diocésaine annonça que M. Loisy avait écrit au cardinal Richard à propos de sa condamnation, et elle ne donna pas d'information à mon sujet. Evidemment la manière dont j'acceptais, mon exécution ne causait pas autant de satisfaction.
J'eus bientôt l'occasion de m' expliquer davantage avec mon évêque. Il m'avait ordonné ^de me procurer un poste régulier avant le 1^1' avril (1), et le moment approchait où devait se régler ma situation.
Au mois de décembre précédent, l'abbé de
I, Voir ci-dessus, chapitre XI, sa lettre du a octobre 190a.
Meissas, aumônier du collège Rollin, m'avait demandé pour auxiliaire. La place qu'il m'offrait était modeste, puisqu'elle ne comportait qu'un, traitement annuel de six cents francs. Comme mon protecteur avait du dévouement et de l'obstination, il fit des instances, et l'affaire traîna jusqu'à ma condamnation qui supprima toute espérance de succès. Je crus alors parfaitement inutile de me tourner d'un autre côté. Aucun évêque n'eût voulu me recueillir dans son diocèse, de peur do paraître improuver les ordonnances de Messeigneurs d'Angers et de Paris; et peut-être aussi, pensera-t-on, de peur de recueillir un hérétique.
Hérétique, je ne crois pas qu'à cette époque je le fusse déjà. Elevé dans les idées théologiques du moyen âge latin, je les avais abandonnées; mais pour cela je n'en concluais pas à la fausseté du catholicisme, pas plus que l'échec de quelques savants, qui s'étaient imaginé pouvoir remplacer la religion, ne me faisait croire à la faillite de la science. Si l'Index m'eût alors condamné, je me serais probablement soumis tout de suite à son jugement. Mais il me semblait que Rome ne me condamnerait pas, parce que le pape lui-même, en instituant une Commission pour l'étude des Saintes Ecritures, avait reconnu l'existence des difficultés soulevées par la critique. Dans ma persistante naïveté, j'avais fondé
les plus grandes espérances sur cette Commission biblique; Je ne doutais pas de son libéralisme; mais, en attendant qu'elle nous donnât dès éclaircissements, je me sentais tenu de parler selon mes convictions. Et, si un enfant m'interrogeait, par exemple, sur le déluge universel,, sur l'histoire de Jonas ou celie de saint René, je ne pouvais émettre qu'une réponse : « Ces Mstoires ne sont pas très sûres et, en c© qui me concerne, je n'y crois pas. » Je voulais; pouvoir le dire parce que c'était vrai, et pour qu'on ne doutât pas de ma parole quand j'affirmerais l'existence de Dieu. Il n'aurait pas fait bon user d'un tel langage en Anjou ; anssi je ne jugeais pas à propos d'y retourner. Des amis m'objectaient que mes collègues agissaient différemment. «Cela ne me regarde pas, répondais-je. Je me règle sur ma conscience, non sur celle des autres. Quand j'entrai dans l'Eglise, je pensais prendre un sacerdoce, non pas un métier. Alors je croyais aux vieilles légendes; je pouvais promettre de les enseigner. Hélas! depuis ce temps-là, j'ai constaté partout et toujours l'organisation du pieux mensonge (1). » Hébert et Meissas, avec lesquels j'avais mis mon expérience en commun, m'avaient révéla la pensée intime d'un historien dont les conclii-