‹ Un vie de pretre [microform]; mon expérience, 1867-1912Chapitre 48 sur 106 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

J'imprime le récit de Mes difficultés avec mon Evêque. — M. le Pasteur Paul Sabatier. — L^ Américanisme. — Trois de mes livres sont condamnés à Rome.

(Avril 1903 — juin 1904)

Le refus que m'opposa mon évêque de me renouveler l'autorisation de dire la messe me causa une très vive peine. Comme les circonstances m'avaient jeté dans l'étude de mainte question d'érudition, au lieu de me fixer sur les points essentiels du christianisme, j'étais encore orthodoxe, je croyais à toute la dogmatique catholique, non seulement à la divinité de Jésus-Christ, mais à la transsubstantiation et à mon sacerdoce. Ce fut une douleur pour moi de ne plus monter à l'autel. Selon la recommandation des théologiens en cas de suspense, d'interdiction ou d'excommunication injustes, je priai Dieu de remédier par des grâces spéciales à un mal que je ne pouvais empêcher.

La mesure prise à mon égard par mon évêqae dérangeait tout autant mes affaires temporelles

que mes sentiments de piété. D'après les préjugés ordinaires, un prêtre privé du pouvoir de^ la messe est déconsidéré. Le public s'imagine q;u'il a certainement commis quelque grave méfait. Aucune famille ne veut le prendre pour précepteur ou répétiteur de ses enfants. Il tombe presque dans l'incapacité de gagner sa vie.

Ptésolu à défendre mon honneur, j'étais décidé à porter ma cause devant le public (1) pour expliquer brièvement comment, lorsque mon évêque avait été amené a prendre sa décision, mon devoir ne me permettait pas de faire ce qui eût été nécessaire pour l'en détourner. Mes documents furent promptement réunis: j'en confiai l'impression à une grande maison où l'on travaille rapidement. Le soir du 11 avril, samedi saint, je reçus les premiers exemplaires de ma brochure (2). Le lendemain, je l'envoyais à Mgr Rumeau et à M. Letourneaa. Ils ne m'en accusèrent pas réception. J'ai su plus tard qae le premier avait immédiatement communiqué l'opuscule à M. Grellier, le chargeant d'en composer une réfutation, grossie de la critique de tous mes ouvrages. La difficulté de contredire des publications dont les assertions sont sans

I. Voir ei-dessus, ch. XII, p. 261, ma lettre à Mgr Rumeau, du i5 septembre 1902.

a. Mes difficultés avec mon Evêque, in-S" de 62 pages. Imprimerie Lahure, Paris.

cesse appuyées sur des références et des pièces justificatives fit abandonner le projet.

Sur la prière de M. Loisy, l'archevêque d'Albî parla en ma faveur à Mgr Rumeau, qu'il rencontra à Orléans, le 8 mai, aux fêtes de Jeanne d'Arc, Mon évêque, qui ne s'attendait pas à cette démarche, parut un peu gêné et se défendit en alléguant que j'avais des «tendances protestantes ». L'archevêque crut probablement qu'il avait gagné ma cause : quelques jours après, il me fit demander si j'étais rentré en possession de mon celebret. Cette négociation n'ayant pas abouti, M. Loisy fit encore intervenir auprès de mon évêque un ecclésiastique qae je suppose être M. Monier, de Saint-Sulpice, ou quelque autre gros bonnet de la même compagnie.

Mgr Rumeau déclara que la seule solution canonique était mon retour dans son diocèse et qu'il voulait me réduire an silence. « Cet aveu dépouillé d'artifice », m'écrivit M. Loisy, « sans m'instruire beaucoup, m'a grandement édifié. »

Par respect pour mon évêque, je ne fis de mon mémoire qu'mie distribution extrêmement restreinte : à de tout proches parents; à d'intimes amis, naturellement rares; à quelques cardinaux et personnages romains (1), désignés par

I. Les cardinaux Agliardi, Mathieu, Rampolla, Serafino Vannulelli, Vives y Tuto ; Mgr Lega, auditeur de la sacrée Congrégation du Concile et depuis cardinal ; Mgr Duchesne ; Dom Lau-

leur charge pour êtxe renseignés sur oe que M. Loisy appelait le \« régime inteBectuel de l'Eglise». Quelqu'un de oeux qui reçurent ma brochure en donna sans doute connaissance à un ami, puisqu'un personnage auquel je ne l'avais pas envoyée, et dont j'ignorais même l'existence, m'adressa la lettre suivante :

Oenève, rue du Mont de Sion, 4 10 mai 1903.

C'est avec beaucoup d'intérêt, Monsieur, et de sympathie pour les difficultés au milieu desquelles vous vous trouvez, que j'ai lu et relu le récit si calme et si net de l'éloignement progressif que la marche de vos études et de vos publications a amené entre vous et l'autorité épiscopale .

De ces départs d'hommes sincères et droits, qui se séparent de l'Eglise pour rester fidèles à leurs idées, nous avons, nous autres protestants, une expérience plus que séculaire.

En 1760. l'Eglise de Neuchâtel condamna le ministre Petitpierre. M. Charles Berthoud a raconté ce chapitre d'histoire ecclésiastique dans le Musée neuchaielois, années 1872 à 1874.

En 1769, Henri Meister, ministre du Saint-Evangile, fut condamné de même par l'Eglise de Zurich : c'est un récit que j'ai esquissé dans la Revue des Deux-Mondes du l*"" novembre dernier.

En 1773, le genevois Moultou, l'ami de J.- J. Rousseau, renonça au ministère évangélique,pourun motif analogue.

rent Janssens, les pères Esser, Genocchi et Lepidi. Je l'envoyai aussi au Père Tyrrell, qui m'écrivit à ce sujet une lettre insérée dans le recueil de ses Lettres (p, 87), publié par Miss Petre (1930.)

Au xix^ siècle, combien n'y a-t-il pas eu d'ecclésiastiques protestants qui ont pris le même chemin !

Str&uss a écrit sur la situation qui est la leur, avant et après la rupture, des pages pénétrantes et sincères, que mon frère a traduites (Essais d'histoire religieuse, par D.-F. Strauss, traduits de l'allemand par Charles Ritter, avec une introduction par Ernest Renan. Paris, Lévy, 1872, p. 354 et suiv.).

A vrai dire, se séparer de l'Eglise, c'est renoncer à exercer quelque action sur ceux qui lui restent fidèles. La porte se referme sur celui qui s'en va, et sa voix dès lors n'est plus entendue. C'est une conséquence nécessaire, et en même temps très pénible, de sa nouvelle situation.

Devant la crainte de perdre ainsi, non seulement le fruit de ses études, mais l'espérance même d'un but idéal jusqu'alors poursuivi : la conciliation d'une tradition sainte et d'une vérité qui s'impose, il est permis d'hésiter et même de reculer.

Quel que soit le parti que vous preniez. Monsieur, je vous prie d'être assuré de mes sentiments très sincèrement distingués et dévoués.

Eugène Ritter

Si je me suis lancé dans des voies aventureuses, ce ne sont pas les conseils de prudence qui m'ont manqué. Peut-être marchais-je devant moi « avec raideur ©t sans délié », « toujours droit », comme disait dom Fonteneau (1), dont 3e n'oubliais pas la parole; mais je voulais une position nette. Ni «la crainte de perdre le fruit de mes études », ni celle de me « séparer de l'Eglise », ni l'ambition d' « exercer quelque action

Cf. ci-dessus, p. 227.

sur ceux qui lui restent fidèles » ne pouvaient prévaloir contre cette volonté. Je n'avais d'ailleurs nullement l'idée d'entrer en lutte avec mon évêque, ce qui eût été la lutte du pot d^e terre contre le pot de fer.

Peut-être mon évêque avait-il des idées plus belliqueuses. Il essayait alors de faire condamner mes livres à Rome, mais sans pouvoir y réussir.

Deux consulteurs de l'Index, les Pères Esser et Lepidi, avaient jugé ma Question hihlique opportune et courageuse. A' des collègues, partisans de sa proscription, ils répondaient qu'elle paraîtrait ridicule, puisque, sans me prononcer sur le fond des questions, je me bornais à l'exposition de faits incontestables. D'ailjeurs Léon XIII était mourant, et il refusait de condamner un livre de M. Loisy, naturellement plus vivement dénoncé.

Mgr Rumeau partit pour Rome aussitôt qu'il sut Léon XÏII tombé dans un état complètement désespéré. Quel qu'ait été le bu| de son voyage, il fut le premier évêque français reçu par Pie X: Après cette audience, il s'en alla chez les cardinaux membres de la Commission biblique et de la congrégation de l'Index solliciter ma condamnation. Il me représenta comme un petit Luther qu'il fallait écraser tout de suite. Un prêtre du clergé de Paris, grand ami de l'abbé

Maignen, l'abbé Périès (1), qui était allé voir le conclave et qui connaissait plusieurs cardinaux, notamment Satolli, membre de la Commission biblique, et Steinhuber, préfet de l'Index, passa chez eux immédiatement après lui. Il recueillit, toutes fraîches, ses doléances et, à son retour, se fit un plaisir de les raconter.

Sur ces entrefaites, l'auteur d'nne Vie de saint François d'Assise, qui a fait du bruit, M. Paul Sabatier (2), m'invita à passer quelques jours chez lui.

Nous étions entrés en relations Tannée précédente, à propos de ma Question biblique, pour laquelle il m'avait adressé ses félicitations.

A ses compliments, je répondis avec politesse. Il me répliqua chaleureusement. Quelques Jours après qu'il m'eut adressé sa seconde lettre, il écrivait à Marcel Hébert :

« Il paraît que le livre de Houtin sur la Qnestion biblique a éclaté comme un coup de foudre . Il a été dénoncé par plusieurs prélats à l'index, mais on s'est aperçu aussi

1. Sur ce personnage, on peat consulter mon livre L' America' nisme et. dans la Phalange d'avril 1909, un article de M. Edouard Schneider, a le cas de l'abbé Périès » .

2. M. P. Sabatier, né à Saint- Michel de GbabrlIIanoux (A-rdècbe) en i858 ; il a été pasteur luthérien à Saint-Nicolas de Strasbourg et pasteur calviniste à Saint-Glerge-Ia-Serre (Ardèche). En 1919, il est devenu professeur d'histoire à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg.

qu'il avait des partisans décidés à le défendre jusqu'au bout.

« Connaissez-vous Houtin ? Est-il prêtre ?. Croyezvous qu'il soit informé du trouble que son livre a jeté, malgré tous les efforts pour n'en rien laisser voir, dans les cercles du Vatican ? (1) »

Lorsque M. Sabatier demandait si j'étais prêtre, c'était donc une manière d'obtenir d'autres renseignements. Ceux qu'il put collectionner sar mon compte ne furent sans doute pas mauvais, car, l'année suivante, c'est-à-dire exactement le 12 août 1903, il m'adressait ces lignes :

« Comment allez-vous ? Mon amitié voudrait tout savoir de vous et le bon sens me dit que je suis indiscret. »

Cinq jours après il m'envoyait une nouvelle lettre :

Chalençon {krdèché) Î7 août 1909.

Cher Monsieur,

Permettez-moi de vous parler en toute amitié, liberté et simplicité, comme j'aime qu'on me parle à moi-même.

Dans le cas où vous auriez envie de vous reposer quelques jours (3 jours, 8 jours, 15 jours ??) dans la montagne, nous serions tous heureux de vous avoir ici.

Nous serons ici jusqu'au 15 septembre dans les Cévennes, à 750 mètres d'altitude. Nous avons déniché une vieille masure où nous campons. Une chambre est à

T. Lettre datée de Grottemare, 7 août 190a. Je l'ai trouvée dans les papiers de M. Hébert en les classant, après sa mort.

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-votre disposition. Si vous acceptez, vous trouverez l'indépendance absolue. Aucune forme ni étiquette. Vous pourriez travailler ou courir la montagne . Nous né nous verrions qu'au moment des repas (vin du pays très agréable, eau délicieuse, lait excellent; en fait de viande, on mange surtout du poulet), et là, nous parlerions tous en toute liberté des sujets les plus divers sans crainte aucune. Je reçois Le Temps, l'Univers, l'Osservatore de Rome, le Giornale d'Italia et d'autres, cléricaux et anticléricaux.

Vous pourriez venir en civil ou en soutane, à votre gré. Il y a deux ans, dans un village voisin, nous avions le P. Semeria en soutane et disant sa messe, et l'abbé Brizio en veston blanc.

Ce serait charmant. Nous ferions connaissance approfondie et je pourrais vous donner sur Rome et le mouvement d'Italie une foule d'indications qu'on ne peut songer à donner par lettres . D'autre part, je crois être un des rares hommes en France voyant sans passion et sans parti pris ce qui se fait en dehors de l'Eglise.

J'ignore tout de vous et de votre situation . Vous me semblez trop intelligent pour nager sur l'or . Laissezmoi donc vous dire que, si vous acceptez mon invitation, je vous enverrai votre billet d'aller et retour. En partant de Paris le soir, vous pouvez être ici à déjeuner à midi le lendemain.

Vous me pardonnez, n'est-ce pas, de vous parler ainsi ^t ne voyez dans mon insistance que le vif désir de vous connaître et peut-être de vous faire profiter de mon expérience des hommes et des choses d'églises.

A mon avis, vous êtes destiné à avoir une grande action en France (l).Il s'agit de garder pleine et entière votre liberté. Dans l'état de crise où vous êtes, on est épié par une foule de gens qui guettent la proie.

Au revoir.

Aimez-moi comme je vous aime, et vous serez aussi libre avec moi que je le serai avec vous .

PAUL Sabatier

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