Payot, L'apprentissage de V art d'écrire, p
croyais solide, puisque l'Académie l'avait récompensée d'un prix de vingt mille francs.
Au reçu de mon acceptation, M. Sabatier m'envoya mon «billet d'aller et retour» : deux cents francs. Il y joignit des explications supplémentaires : « A dîner ou en promenade, on échange des réflexions avec une liberté qui vous surprendra peut-être. Même mes enfants ont leur franc parler, et ma femme, j'en suis très heureux, est rarement de mon avis. Son cœur et son intelligence sont rarement séparés. J'ai le cœur catholique et l'intellect rationaliste (1). »
Quelques jours plus tard, j'arrivai chez M. Sabatier. Je trouvai un petit homme d'allure vive et gaie, légèrement méridionale. Il souriait très fréquemment, mais l'expression de ce sourire trop habituel était fréquemment démentie par une lueur ironique de ses yeux, des yeux bleus très vifs qui auraient été admirables sans un éclat trop sec et trop métallique. Ses quarantecinq ans jetaient de légers fils d'argent dans sa chevelure romantique, ses épaisses et longues moustaches, sa barbiche pointue. Bien qu'il portât toujours la cravate blanche de pasteur, — une vieille habitude, me dit-il, — son aspect évo quait l'idée d'un artiste un peu << quartier latin », cossu et rangé (2).