Lettre du 2 3 août igoS
2. Très fier do sa tête, M. Sabatier en a fait mettre Timage^u
Mon hôte se mit dans les plus grands frais de séduction et me parut extrêmement agréable, quoique énigmatique.
Il posa devant moi comme une sorte de libre penseur catholique, plus catholique que libre penseur. Il répétait avec atfectation : « Quand j'étais luthérien... » et semblait considérer le protestantisme comme chose morte (1). Son détachement de sa secte me sembla d'autant plus complet que, Ib dimanche, ni lui, ni sa femme, ni ses deux jeunes enfants n'allaient au temple. Cependant, à cette époque, M. Sabatier était encore pasteur, — pasteur calviniste, en vacances ou en disponibilité, — mais il sut si bien me cacher son saint état que je le découvris seulement deux ans plus tard. Dans une phraséologie dévote qu'on trouve d'ailleurs dans
frontispice de son ouvrage Dises lablishment in France (Londres, Fisher Unwîn, 1906). En Italie, son portrait a été publié par nombre de journaux illustrés ; on le trouve notamment dans le supplément littéraire des Diritti délia Scaola, n° du 22 octobre
I. Sur le protestantisme, M. Sabatier m'exprima des pensées analogues à celles que j'ai retrouvées dans une lettre qu'il écrivait à M. Hébert, le 2 avril 1902 : «Il faudrait éviter toute relation avec les protestants. J'espère que vous me comprendrez : j'ai pour mes coreligionnaires la plus respectueuse estime, mais, outre que là, comme ailleurs, il y a parfois des malins, il n'y en a pour ainsi dire aucun qui comprenne une âme de prêtre et soit qualifié pour le conseiller. Le protestantisme est une grande et belle époque historique, mais désormais j'estime que sa mission spéciale est finie ». Cf. Un Prêtre symboliste, p. i53.
SOS écrits (1), il n© me parla que d'évêques et de prêtres très intelligents, de révérends pères et d'admirables religieuses.
D'après ce que je crus comprendre, M. Sabatier avait quelquefois pris, comme avec moi, prétexte des publications d'ecclésiastiques libéraux pour entrer en relations avec eux. En tout cas, il était en rapports, me dit-il, avec lesarchevêques d'Albi et de Rouen (MMgrs Mignot et Fuzet), l'évêque de Tarentaise (Mgr Lacroix),, les abbés Dabry, Denis, Marcel Hébert, Loisy, Naudet, avec plusieurs chapelains et anciens chapelains de Saint-Louis des Français, avec nombre de prêtres italiens (2). Les abbés Pierre Batiffol et Bricout n'avaient pas répondu aux lettres qu'il leur avait adressées : il m'interrogea sur ces deux théologiens peu sociables.
I. Exemple : « La France se bat religieusement. Catholiques, protestants, libres penseurs, nous sentons que nos douleursrenouvellent, prolongent et accomplissent celles de l'Innocente Victime du Calvaire. » Lettre publiée dans les Entreliens des noncombattants durant la guerre (à 1' a Union pour la Vérité »), février 1916, p. 6.
a. Le 16 juillet 1906, M. Sabatier se vantait à M. Hyacinthe Loyson d'avoir reçu, à la suite de son écrit sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat, des lettres sympathiques de a.Soo prêtres catholiques en fonction. A Turin, où il venait de passer, il avait eu, disait-il, la visite de 4? prêtres. Cf. mon Histoire du Modernisme catholique, p. 169, note. J'ai tout lieu de croire ce» nombres prodigieusement exagérés, mais ils prouvent combien M. Sabatier était désireux et fier d'entretenir des relations avec des prêtres romains. — M. Loisy l'appelait « la mouche du coche». Cf. Autour d'un Prêtre marié, p. 378.
«Que veut M. Sabatier?», pensais-je, quand il m© parlait de ses innombrables « amis catho ligues ». « Pourquoi semble-t-il si friand de correspondre avec tant de prêtres?» J'étais encore trop candide pour m'obstiner dans la solution de ce problème et, d'ailleurs, des pensées plus importantes me préoccupaient. Au lieu de «courir la montagne », 3e m'étais mis à lire Les Origines du Christianisme, de Renan, que j'avais trouvées chez mon hôte. Bien que cet ouvrage fût loin de me donner satisfaction, il me fournit toutefois sur la question l'utile vue d'ensemble qui me manquait.
Pendant que, ingénu et confiant, j'acceptais l'hospitalité de M. Sabatier, celui-ci lançait de nouveau, sans me prévenir, mon nom et ma personne dans les controverses religieuses, m m'avait invité uniquement pour voir si j'étais utilisable. «Dans l'état de crise où vous êtes, m'avait-il écrit (1), on est épié par une foule de gens qui guettent la proie. » Il m'expliqua chez lui que cet avertissement visait surtout Charbonnel et Beurrier (2). Je fus loin de penser que l'homme qui me tenait de tels propos avait